Affaire Sarkozy-Kadhafi : « Il faut se réjouir de la fin de l'impunité des politiques »

Affaire Sarkozy-Kadhafi : « Il faut se réjouir de la fin de l'impunité des politiques »

Auteur de plusieurs ouvrages sur les scandales politico-financiers en France, l'historien Jean Garrigues réagit à la mise en examen de l'ancien chef de l'État Nicolas Sarkozy, dans le cadre de l'enquête sur le financement de sa campagne 2007 par la Libye.

Avons-nous affaire à un scandale historique ?

Jean Garrigues : Cette affaire n'est évidemment pas la première du genre. Rappelons que Nicolas Sarkozy lui-même avait déjà été mis en examen tout comme Jacques Chirac avant lui. Ce scandale pose une fois de plus la question du seuil du financement des campagnes politiques, dont on voit bien qu'il a été contourné en 1995, 2007 et 2012. Cependant, en 1995 les comptes de campagne de Jacques Chirac n'ont pas été invalidés pour ne pas remettre en cause l'élection présidentielle. A l'époque, le Conseil constitutionnel, présidé par Roland Dumas, avait fermé les yeux sur des irrégularités pour ne pas affaiblir la démocratie.

En revanche, ce qui est nouveau est la suspicion du financement d'un futur président de la République française par une dictature, la Libye. Certes, en 1979, Valéry Giscard d'Estaing s'était retrouvé impliqué dans une affaire de corruption avec l'ancien empereur de Centrafrique, Bokassa 1er, avec  le scandale des diamants. Mais la gravité de cette affaire diffère tout de même car il était à l'époque question de cadeau offert au président français, et ne concernait donc pas enjeu aussi important que celui d'une élection présidentielle. Si l'on met de côté l'histoire des diamants, l'affaire Sarkozy correspond au premier scandale politico-financier d'État à État dans l'histoire française contemporaine.

Cette accélération spectaculaire du dossier Sarkozy traduit-elle la fin de « l'exception française », c'est-à-dire l'approche absolutiste de l'exercice de la souveraineté ?

J. G. : Oui. Il faut se réjouir que les investigations menées par la justice et les médias français parviennent à remettre en cause l'impunité de certains acteurs de notre classe politique, qui est un mal français. Il est nécessaire dans une démocratie que les contre-pouvoirs se mettent réellement en place. Preuve en est que la situation s'améliore, une affaire telle que Bygmalion aurait été impensable lors de la dernière élection présidentielle. Il faut désormais souhaité qu'il y ait plus de moyens alloués à la Commission de contrôle des campagnes électorales.

Que répondre à ceux qui dénoncent un acharnement médiatique et judiciaire ?

J. G. : L'acharnement est un vieil argument utilisé par les politiques depuis le début de la Ve République. On l'avait entendu lors du scandale autour de Giscard d'Estaing ou lors de l'affaire Urba, portant notamment sur les conditions d'attribution de marchés publics et le financement occulte du Parti Socialiste à la fin des années 1980. En réalité, cet argument fait du mal à la démocratie française car il tend à décrédibiliser le travail des juges qui est pourtant essentiel au fonctionnement démocratique. C'est un faux procès à la justice.

La Ve République est-elle plus corrompue que les précédentes ?

J. G. : Non. La IIIe et la IVe Républiques ont connu d'importantes affaires. Citons par exemple le scandale de Panama qui éclaboussa plusieurs hommes politiques et industriels français à la fin du XIXe siècle. Cette affaire serait aujourd'hui impensable. Malheureusement, l'histoire française a toujours connu la corruption et le fait que la classe politique confonde ses intérêts avec ceux de l'État. Mais les choses évoluent...

 

Jean Garrigues est historien et professeur à l’université d’Orléans. Auteur de Histoire secrète de la corruption sous la Ve République et Les Scandales de la République (éd. Nouveau Monde)

 

Propos recueillis par Simon Blin

Photo © FRANCK FIFE/AFP

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