Affaire Maryam : une trahison de nos idéaux passés

Affaire Maryam : une trahison de nos idéaux passés

Le politologue Laurent Bouvet a publié samedi dernier une photo de la présidente de L’UNEF Paris-IV accompagné d'un commentaire ironique sur la « convergence des luttes ». Pour Frédéric Aranyi — ancien militant de l’UNEF — le problème vient de la conjonction d’un programme politique progressiste et d’une revendication publique conservatrice.

La présence d’une jeune femme voilée à la tête de l’UNEF Paris-IV Sorbonne a suscité bien des remous et on aurait tort de n’y voir que l’expression pavlovienne d’un laïcisme forcené ou l’expression de préjugés islamophobes.

Éliminer tout procès d'intention 

L’enjeu de la religion et de la liberté de sa critique que sont redevenues des lignes de partage politique et elles traversent désormais toutes les sensibilités. En tant qu’ancien membre de L’UNEF, je peux témoigner qu’il n'a bien entendu jamais été impossible d'avoir des convictions religieuses dans cette organisation. Les mouvements d'action catholique comme la JOC, la JEC, le MRJC ont par ailleurs très largement contribué à la possibilité pour la gauche d'exercer le pouvoir en permettant aux catholiques de concilier leur foi et de franchir le rubicond du vote socialiste, ce que ne permettait pas la laïcité intransigeante de la SFIO et la persistance de la question scolaire.

Il est par ailleurs assez connu que l'UEJF a été un soutien constant de l'UNEF et de SOS racisme, même si l'identité juive transcende par ailleurs largement la question de la simple appartenance religieuse. En ce cas, ne sommes-nous pas en présence d’un délit de « sale religion », d’une application partiale de l’égalitarisme républicain ? Il faut tout d'abord éliminer tout procès d’intention à cette jeune fille. Elle a le droit d'avoir ses opinions religieuses et de les exprimer et on ne saurait les restreindre dans le cadre de l’Université sans toucher à un fondement de l’Etat libéral moderne qu’est la République française. Ces opinions peuvent être parfaitement conservatrices comme il en existe dans toutes les religions sans que cela nous émeuve.

Le voile représente un symbole d'orthodoxie

Le problème vient de la conjonction totalement nouvelle, et spécifique aux rapports de la gauche et de l'Islam, entre d'une part un programme politique progressiste et d'autre part une revendication publique conservatrice et piétiste de la pratique religieuse. On peut certes s’abriter derrière la neutralité axiologique et refuser de sonder les cœurs et les reins, organiser la neutralisation symbolique du voile en le considérant comme un simple vêtement, à l’encontre même de ce que pensent celles qui le portent, mais on ne saurait s’abstraire de ce constat irrécusable selon lequel le voile représente un symbole d’orthodoxie quand il n’est pas parfois une revendication pure et simple de retour à la primauté de la loi divine sur les règles civiles dans certains mouvements aspirant à une confusion théologico-politique.

Les militants chrétiens et les organisations juives qui ont rejoint et nourri le camp progressiste étaient d'une certaine manière, pour leur part, déjà sécularisés, ils ne prônaient en aucune manière de retour vers une conception rigoriste ou littéraliste de la religion. Bien au contraire, ils ont diffusé au sein de leurs religions respectives un esprit progressiste qui a contribué à une libéralisation des dogmes et des pratiques. En aucun cas, ces mouvements et organisations n'ont concilié leurs convictions politiques et religieuses en les traduisant par un rigorisme marqué ou accentué. Là est la nouveauté et le problème général qui est posé à la gauche : pourquoi dans le cas spécifique de l'Islam considère-t-on comme possible et souhaitable l'alliance avec des mouvements ou la représentation par des personnes qui, tout au contraire, symbolisent ou sont perçues comme revendiquant une conception orthodoxe de la religion ? Comment est-il possible qu’une salle de prières ait pu être aménagée lors d’un congrès récent de l’UNEF comme le rapportait sans être contredit le journal Le Monde dans un article récent ?

Une profonde méconnaissance 

Que des mouvements proches de l’Islam, organisés, sensibles à la thématique du racisme et tentant d’y englober abusivement la critique de la religion aient souhaité lorgner vers la gauche est assez compréhensible, au vu de l’importance que revêt le combat antiraciste, que la gauche ne se soit jamais interrogée sur ce paradoxe qui ébranle ses bases est assez confondant alors même que son histoire est liée à celle de la séparation rigoureuse du temporel et du spirituel.

Les causes de ce fourvoiement sont à rechercher dans une profonde méconnaissance de l'importance des facteurs religieux dans la détermination des mentalités et des pratiques due à la double forclusion marxiste et républicaine qui pèse sur toute réflexion sur la religion en France. Max Weber qui avait montré l’importance des ressorts religieux dans la formation des groupes sociaux et des pratiques économiques et Ludwig Feuerbach qui a toujours considéré, contrairement à Marx, que la critique de la religion demeure d’actualité tant qu’une sécularisation effective n’est pas acquise, restent deux auteurs dramatiquement méconnus dans notre pays.

Un deuxième facteur est l’évolution propre à une organisation de jeunesse étudiante devenue un complexe de production et de sélection d'entrepreneurs politiques désancrés davantage qu’une école de formation politique liée à une histoire, suivant en cela l’effondrement structurel de la gauche et son affaiblissement inédit dans l’opinion.

Paternalisme culturel 

La troisième cause est l'importation idéologique d'une conception anglo-saxonne en grande partie inadaptée à la réalité française et qui, sous la thématique proclamatoire de l'anti-impérialisme est au contraire le signe de la profonde pénétration culturelle du modèle nord- américain qu'elle prétend combattre. On oublie que malgré ses défauts et l’insuffisance de la lutte contre les discriminations, le modèle français possède la vertu de favoriser l’exogamie et le mélange des communautés et qu’on ne peut lui superposer un modèle aussi cloisonné racialement que le modèle américain. On a ainsi assisté de la part des militants de L’UNEF au développement d'argumentaires totalement fondés sur une conception négative de la liberté politique dont on se demande comment ils peuvent le concilier avec d’autres opinions politiques très interventionnistes.

Enfin, il faut dénoncer le paternalisme culturel qui se dissimule sous les oripeaux de la tolérance égalitaire. L'Autre est assigné à devoir rester la figure de l'Autre pour conserver la prééminence de l'émancipation et de la tolérance et de l’ouverture comme figure d’identification sociale et marqueur idéologique de la bourgeoisie progressiste. C’est le thème de « la fabrique du musulman » de Nedjib Sidi Moussa, livre essentiel à la compréhension de cette figure, exempte de tout positionnement en terme de classe sociale. La condescendance déguisée sous le masque du relativisme envers la culture des pays arabo-musulmans est le vrai ressort d’une assignation à l'identité religieuse alors même que ces pays sont traversés par des discussions importantes et structurantes sur ces thèmes depuis plusieurs décennies et qu'il n'y règne pas l'unanimité.

Trahison de nos idéaux passés 

Il y a vingt ans à l'UNEF nous distribuions des tracts contre le vitriolage des jeunes filles en Algérie au temps où le FIS menait son entreprise de terreur et d'intimidation envers les femmes courageuses qui se battaient pour leur liberté. Aujourd'hui l'UNEF, d’abord par cynisme électoral, puis par conviction, ce qui est sans doute pire, a choisi de faire liste commune dans certaines universités avec des forces politiques comme l'EMF qui participent de manière, certes pacifique, au retour culturel à l'orthodoxie religieuse et au piétisme dont l’arrière-plan est la contestation dans les esprits de la supériorité de la législation civile décidée par les hommes en toute autonomie sur la législation religieuse hétéronome reçue de Dieu.

C'est évidemment cela qui constitue la trahison de nos idéaux passés et pas un simple voile surgi sur les écrans. Femmes algériennes et iraniennes savent en tout cas que le voile n’est pas pour ceux qui en font un enjeu central de leur combat politique dans ces pays, une simple manière de s’habiller parmi d’autres et qu’il est devenu le fétiche de la réification des femmes par lequel s’affirme cette figure nouvelle du « surmusulman » que diagnostiquait avec inquiétude le psychanalyste Fethi Benslama.

 

Frédéric Aranyi est professeur de philosophie et ancien militant de l'UNEF.

Photo : © BERTRAND GUAY/AFP

Pour pour les fêtes, offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire !