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Affaire Daval. « Féminicide », ce mot qui cogne

Written by Giuseppina Sapio | Feb 6, 2018 5:06:47 PM

Le meurtre d’Alexia Daval est une affaire de mots. Des mots d’amour, des mots de trop, des aveux, des mots d’excuse et un mot qui cogne : féminicide.

Le 30 janvier 2018, alors que son client était encore en garde à vue à la gendarmerie avant une mise en examen, Me Randall Schwerdorffer annonce devant les caméras de plusieurs chaînes de télévision que Jonathann Daval a avoué le meurtre « accidentel » de sa femme Alexia. Sa parole résonne dans l’espace médiatique et public : « ni meurtrier », « ni assassin », « ni un mauvais homme », mais « un type formidable » avec une « grande sensibilité ». Infantilisé par la formule « ce garçon », employée de manière réitérée par son avocat, Jonathann Daval a avoué se sentir « rabaissé » par une femme à la personnalité « écrasante ». « Jugé pour trois ou quatre secondes de sa vie », son « accès de violence » s’expliquerait par « des mots de trop, une crise de trop, qu’il n’a pas su gérer ».

Cependant, lors de ses aveux, Jonathann Daval prononce encore « des mots d’amour » à l’égard de sa femme et nie avoir brûlé son corps, ce corps qui était « protégé, couvert, installé avec soin, presque comme si on l’avait couché, bordé », note l’avocat. À entendre ces mots, le champ sémantique de l’amour-passion, véritable invention littéraire selon le sociologue Niklas Luhmann, s’installe inconfortablement parmi nous, tel un hôte indésirable.

 

Du mythe des « amours criminelles » au féminicide

Fou, irrationnel, farouche, acharné (qui a le goût de la chair) et sulfureux (qui sent le soufre), l’amour comme passion s’approprie l’imaginaire et l’esthétique hérités du romantisme, tout en leur ôtant leur part historique : nues et « naturelles », les valeurs romantiques de l’amour-passion (sacrificiel, paradoxal, dévastateur) semblent s’imposer à nous comme une évidence. Ainsi, nous finissons par admettre l’existence d’expressions telles que « drame », « meurtre sur fond de jalousie », « coup de folie », « crime passionnel » : l’amour acharné qui arrache la chair, qui excède, qui déborde, mais qui « borde » les cadavres ; qui les berce aussi, à l’occasion. Cela fait penser au poème d’Oscar Wilde, La Ballade de la Geôle de Reading : « Et tout homme pourtant tue la chose qu’il aime. […] Certains font la chose en versant mille pleurs, Certains la font sans un soupir : Car si tout homme, oui, tue la chose qu’il aime, Ce n’est pas tout homme qui meurt ».

Le mythe des « amours criminelles », en puisant dans celui de l’amour-passion, oublie le caractère systémique des violences conjugales, dérobe les meurtres de leur ancrage social et fige et esthétise le geste du meurtrier dans l’image du raptus (littéralement, un « ravissement »), qui ne durerait qu’une poignée de secondes.

Comme tout mythe, celui des « amours criminelles » permet de cristalliser, maintenir et éterniser un statu quo relatif aux rapports entre femmes et hommes, en normalisant et naturalisant un déséquilibre dans les rôles et les identités de genre.

Or, lorsque Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, inscrit le meurtre d’Alexia Daval dans la catégorie des féminicides, le mythe s’effondre. Les statistiques, les chiffres et les analyses sociologiques sur les féminicides s’invitent dans le récit universalisant des « amours criminelles », en réinjectant une dose de réalité et une dimension historique.

L’effondrement d’un mythe et, par conséquent, du monde qu’il sous-tend (avec ses enjeux de pouvoir) n’est jamais sans conséquences.

 

Nommer la violence de genre pour la reconnaître

Dans ce cas, la preuve est la polémique qui a éclaté autour des affirmations de la secrétaire d’État. Si l’accusation principale, éventuellement légitime, soulevée par les médias serait une interférence nocive de l’exécutif dans les questions judiciaires, les formulations de cette accusation se sont souvent déclinées en attaques virulentes, misogynes et personnelles. À titre d’exemple, dans un article de L’Express, Christian Saint-Palais, président de l’association des avocat.e.s pénalistes, affirme que la réaction de Marlène Schiappa a été « trop rapide, à chaud, comme au café du commerce », en mobilisant ainsi l’imaginaire, sentimental et impulsif, souvent attribué de manière péjorative à la féminité.

Aussi, les critiques prétendent ôter à « l’affaire Alexia Daval », et au débat ayant suivi, sa dimension politique (au sens large), qui pourtant existe, sur les réseaux sociaux aussi bien qu’au café du commerce, sous prétexte que l’affaire ferait l’objet d’une appropriation idéologique de la part des partis politiques.

Les mots de Marlène Schiappa, aussi maladroits soient-ils, ont le mérite d’avoir focalisé le débat sur la notion de « féminicide » et, plus particulièrement, sur les lacunes juridiques propres au contexte français. Employé en 1976 par Diana Russell et Nicole Van de Ven, afin d’identifier le meurtre sexiste (femicide) d’une fille ou d’une femme par la main d’un homme, ce néologisme est repris dans les années 1990, au Mexique, par l’anthropologue Marcela Lagarde qui introduit le mot feminicidio.

Le féminicide est reconnu par l’OMS, qui distingue entre « féminicide intime » (commis par le conjoint, actuel ou ancien, de la victime), les « crimes d’honneur » (perpétrés dans le but de préserver la réputation d’un homme ou de la famille), « féminicide lié à la dot » (notamment en Inde, lorsque la mariée apporte une somme d’argent insuffisante à la belle-famille) et « féminicide non intime » (commis par une personne qui n’est pas en relation intime avec la victime).

Des lois ont été également adoptées en Amérique latine ou en Europe (en Espagne en 2004 et en Italie en 2013, par exemple), tandis que la France n’a pas introduit la notion de féminicide dans son code pénal, bien qu’une définition soit présente, depuis 2014, dans le Vocabulaire du droit et des sciences humaines.

Si, d’une part, un tel retard en matière de législation peut se justifier par un contexte culturel et des modèles familiaux distincts des pays précités (dont la dominante patriarcale est, certes, plus explicite et, donc, plus facilement identifiable comme l’un des facteurs déterminants de ces meurtres), d’autre part, les chiffres sont alarmants : selon une enquête menée par Libération, 110 femmes ont été tuées (en 2017) par leur compagnon ou ex-compagnon.

Si « dire, c’est faire », une reconnaissance pénale du « féminicide » n’est pas un acte anodin : nommer la violence de genre, c’est la faire exister pour mieux la condamner. C’est un acte politique nécessaire. C’est un coup de poing à un mythe qui n’a plus lieu d’exister. C’est le mot qui cogne. 

Photo : Manifestation le 23 octobre 2016 à São Paulo après le viol et le meurtre d'une adolescente © DAIA OLIVER / BRAZIL PHOTO PRESS