Affaire Benalla : l'occasion (presque) gâchée pour Emmanuel Macron d'afficher une présidence (enfin) différente

Affaire Benalla : l'occasion (presque) gâchée pour Emmanuel Macron d'afficher une présidence (enfin) différente

Pour Thomas Legrand, éditorialiste à France Inter, Emmanuel Macron lors de son intervention devant les élus LREM sur l'affaire Benalla a perdu une occasion de rompre avec ses prédécesseurs… montrant ainsi qu'il est encore dans la fascination de lui-même.

Ça avait bien commencé… Très « Nouveau Monde », très « République exemplaire », Emmanuel Macron refusait le vieux réflexe de l’irresponsabilité politique que tant de présidents de la Vème  avaient pratiqué avant lui, bien à l’abri de nos institutions si protectrices pour le chef de l’État. Le président, élu au suffrage universel direct, est le chef de l’exécutif. Un exécutif qui ne procède donc pas du pouvoir législatif. Cette spécificité fait de la France un régime dit « parlementaire rationalisé » qui permet, pratiquement, au président de n’avoir à répondre que devant le peuple, sous la forme et au rythme de son choix. Le parlement peut contrôler l’action du gouvernement mais, théoriquement, pas s’intéresser aux affaires qui touchent l’Élysée, puisque le président n’est pas responsable devant lui. La commission des Lois transformée, pour l’occasion, en commission d’enquête, fait donc un travail inédit et utile. En interrogeant rapidement tous ceux qui pourraient être (qui auraient été en d’autre temps) des fusibles, elle les désamorce et renvoie, de fait, le président à sa responsabilité. Et celui-ci l’accepte, la revendique et l’affirme bravement : « le responsable, c’est moi ».

L’occasion de se montrer différent des autres

La réunion des parlementaires de la majorité à la Maison de l’Amérique Latine avait donc bien commencé. On pouvait se dire, à ce stade du discours, qu’Emmanuel Macron allait expliquer son erreur, dire pourquoi il avait donné tant de moyens et avantages à un homme qui en a fait un si mauvais usage, s’excuser, nous expliquer ce qu’il en tirerait comme conséquences sur son propre mode de fonctionnement. C’était l’occasion d’une réflexion sur la solitude du pouvoir, sur la difficulté de se protéger, l’occasion de montrer que non, il ne voulait pas, comme ses prédécesseurs, fonctionner en meute, en bande, mais désormais, instruit par cette expérience, faire confiance aux instruments (police, armée), et à eux seuls, que l’appareil d’État offre au chef de l’État pour se protéger.

Contrairement à ses prédécesseurs qui avaient tous des décennies de vie politique derrière eux, des fidèles prêts à « mourir pour eux », Emmanuel Macron est arrivé seul et dénudé à la tête de l’exécutif le plus puissant d’Europe. Contrairement à ses prédécesseurs (sauf de Gaulle) arrivés à l’Élysée en représentants d’un parti politique ancien, structuré, Emmanuel Macron peut avoir le sentiment d’avoir accédé au sommet de l’État par lui-même, sur ses propres qualités, sur ses idées personnelles. Le sentiment de toute-puissance, l’Hubris, une confiance en soi hors du commun, en a résulté presque naturellement. Les premières phrases de son adresse aux parlementaires LREM pouvaient laisser penser (espérer) que le jeune président avait pris conscience de cette dérive si courante dans le cadre de nos institutions. Lors de sa campagne, invoquant la lignée de Michel Rocard ou Pierre Mendes-France, Emmanuel Macron avait suscité l’espoir chez tous ceux qui se méfient de la personnalisation excessive du pouvoir et du mythe de l’homme providentiel. Enfin aurions-nous l’efficacité d’un président fort et « en même temps » une pratique démocratique et transparente des institutions. Enfin aurions-nous un chef de l’État sans sa clique, sans sa « part d’ombre ».

Gâchée par l’auto-fascination du pouvoir

Et puis il y eu la suite du discours… le « nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité » ! Tout s’écroule avec cette phrase. Tout devient désolant et puéril avec celle-ci : « Qu’ils viennent me chercher ». Emmanuel Macron n’a-t-il rien compris ou procède-t-il par étape ? Espérons qu’il s’agit de la seconde proposition. La presse a révélé cette affaire, la presse a combattu les fake news, la presse (qui n’est pas univoque, uniforme et sans reproche) a aussi, sans doute, affirmé quelques contre-vérités, dans le feu d’une action concurrentielle et face aux déclarations contradictoires des auditionnés de la commission des Lois.

Cette attaque de facture trumpienne contre la presse est le signe qu’Emmanuel Macron n’est pas encore sorti de son état de fascination de lui-même. Il faut au président maintenant un peu d’humilité pour pouvoir sortir de cette affaire par le haut. Car enfin… l’affaire Benalla, est, en elle-même, bien moins grave que celles des écoutes mitterrandiennes, que celles des dérives du SAC.

Le fait que le parlement et la presse aient joué (et jouent encore) leur rôle, librement et de façon plus autonome que sous toute autre présidence, pourrait même être mis au crédit du président. Mais voilà qu’il semble regretter cette transparence et ce progrès démocratique !  

L’heure du choix

Tout n’est pas perdu. Emmanuel Macron peut s’adresser aux Français (conférence de presse ou émission de télé ou radio). Il peut maintenant choisir s’il veut continuer sa présidence, en matière d’approche et de pratique du pouvoir, dans la lignée d’un Mitterrand manœuvrier, manipulateur et cynique, ou s’inscrire dans le sillage d’hommes d’État humbles, exemplaires, démocrates et transparents comme Pierre-Mendes-France, Michel Rocard ou Jacques Delors ? Les « réalistes » répondront que le premier a été président et que les seconds n’ont pas su ou voulu l’être. Justement, le rôle historique d’Emmanuel Macron n’était-il pas de réconcilier, de « en même-temptiser », l’exemplarité et l’efficacité, dans le cadre d’institutions qui offrent au président une latitude inédite parmi les grandes démocraties ?

 

Éditorialiste à France Inter, Thomas Legrand est l'auteur de Arrêtons d'élire des Présidents (Stock 2014). Il est l'auteur de la série A la hussarde actuellement diffusée sur France Inter.

 

Photo : Emmanuel Macron © UGC /  AFP