Affaire Benalla : hystérie collective ?

Affaire Benalla : hystérie collective ?

Selon Bruno Dondero, c’est l’extrême médiatisation de l’affaire et la mauvaise gestion de l’Elysée qui ont transformé une histoire simple – impliquant des actes individuels graves et répréhensibles – en une histoire beaucoup plus dommageable pour le pouvoir en place.

L’actualité politique est confisquée depuis quelques jours par un sujet unique : ce que l’on appelle « l’affaire Benalla », du nom d’un personnage assurant la sécurité du chef de l’Etat, filmé en train de s’en prendre physiquement à des manifestants lors d’un rassemblement du 1er mai. Comme à la meilleure époque de l’affaire Fillon, mais cette fois-ci sans accusation d’enrichissement personnel, les révélations se succèdent dans la presse, les responsables politiques montent au créneau, les réseaux sociaux bruissent, le tout donnant un air de feuilleton à une histoire qui est finalement assez simple – au vu de ce que l’on en sait aujourd’hui – mais qui n’est pas facile à gérer pour le pouvoir.

Raspoutine ou simple arriviste ?

Est en cause un personnage dont on peut se demander s’il est un Raspoutine, un homme qui a voulu exercer une influence illégitime sur le pouvoir ou s’il n’est qu’un simple arriviste recherchant la lumière des flashes des photographes, serait-elle seulement indirecte.

C’est plutôt vers cette dernière hypothèse que l’on se dirige. Manifestement, c’est en se collant au Président de la République affublé d’une oreillette ou en jouant, aux dépens de manifestants, au policier qu’il n’est précisément pas que M. Benalla estime s’accomplir. Multiplier sa présence sur les photos, à quelques centimètres du Président, variante du selfie, semblait aussi être quelque chose d’important pour ce personnage. Au-delà, tout ce qu’on lit ou voit est inquiétant : actes violents sur des manifestants, comportement brutal avec les journalistes, détention d’une arme sans autorisation, demande de matériel anti-émeute, etc.

On pourra trouver étonnant que de tels personnages puissent gesticuler autour du Président avec une apparence de légitimité, et percevoir pour leur présence une rémunération élevée et différents avantages (logement de fonction, véhicule suréquipé). On pourra trouver inquiétant que l’organisation présidentielle ait pu être infiltrée ainsi et que seule une presse vigilante ait pu révéler l’affaire. Cet épisode politique révèle certainement un désordre dans la gestion des affaires de l’Etat, du moins dans la gestion de cette organisation récente et nécessairement complexe qu’est l’Elysée sous la présidence d’Emmanuel Macron.

Intercalé dans les failles de l’organisation

Mais c’est que l’organisation supérieure de l’Etat est une hydre gigantesque, dotée de nombreuses têtes, qui ne se contrôlent pas toujours. Est-il si étonnant qu’un personnage qui en a la volonté farouche parvienne, comme l’a fait Alexandre Benalla, à se glisser dans les failles de cette organisation, et se retrouve progressivement dans la peau d’un proche du Président ?

On a connu sous la Vème République beaucoup de visiteurs du soir, d’hommes et de femmes d’influence parlant à l’oreille du pouvoir. Celui dont il est question ici ne veut pas parler, il veut s’afficher à côté du Président de la République, jouer au policier, s’asseoir dans le car des Bleus, et s’il est gourmand d’attributs de l’autorité publique (macaron de l’Elysée, voiture de fonction, badge d’accès à l’Assemblée, etc.), c’est apparemment pour la seule jouissance de posséder lesdits attributs.

Si l’on se fie aux seules images montrant M. Benalla frapper des manifestants lors du rassemblement du 1er mai, affublé d’un brassard et d’un casque de policier qu’il n’est pas, ce qui est commis est inacceptable et ne saurait être pardonné… à l’auteur des faits, et a priori à lui seul. Les spécialistes de droit pénal compteront les différentes infractions commises sur les images (violence en réunion, usurpation de fonctions, port d’insigne réservé aux fonctionnaires de la police nationale) et les journalistes se réjouiront de voir celui qui les bousculait copieusement lors des déplacements du candidat Macron périr par là où il a péché…

Une gestion des ressources humaines discutable

Mais comment passe-t-on d’actes individuels répréhensibles – certes commis par des personnes gravitant autour du pouvoir – à une « affaire d’Etat », comme le prétendent aujourd’hui journalistes et représentants de l’opposition ?

Tout d’abord, la médiatisation de « l’affaire » est extrême. Les réseaux sociaux sont saturés. Le timing des révélations et des déclarations focalise l’attention de tous sur le sujet. Des allers-retours sont organisés avec la presse étrangère, qui se prend au jeu et commence à couvrir intensément le sujet elle aussi, puisque l’affaire semble si importante en France… et la presse française tire argument de cette attention suscitée à l’étranger pour en déduire que l’on est en présence d’une affaire essentielle. L’opposition, qui voit Noël tomber en juillet, n’est bien évidemment pas en reste.

Surtout, du fait d’une mauvaise gestion des ressources humaines par les services de l’Elysée, la version de l’histoire la plus dommageable pour le pouvoir en place est rendue crédible. Le recrutement lui-même se présente déjà comme atypique, et il n’a pas permis d’identifier les possibles difficultés liées au caractère de M. Benalla. Mais c’est particulièrement l’inexplicable indulgence dans les sanctions appliquées à M. Benalla après les violences du 1er mai et les avantages dont il apparaît bénéficier avant comme après cette date qui sèment le doute : la Présidence de la République entretiendrait un réseau de nervis brutaux, qui frapperaient librement les citoyens, et s’ils venaient à être pris sur le fait, ce ne sont que des sanctions minimes qui leur seraient appliquées.

Corriger ces dysfonctionnements 

Tellement indulgente qu’elle en devient illisible, cette mauvaise gestion des ressources humaines semble pouvoir être imputée non pas à une organisation faillible, et qui serait pardonnable, mais au mieux à des indulgences coupables et au pire à la mise en place d’une police parallèle.

La Justice est maintenant saisie, mais les parlementaires (commission d’enquête de l’Assemblée nationale, commission des lois du Sénat) travaillent également. Le Parlement contrôle l’action du Gouvernement et évalue les politiques publiques, conformément à l’art. 24 de la Constitution, et les commissions d’enquêtes parlementaires servent précisément à mettre en œuvre ce contrôle.

Notre droit constitutionnel et parlementaire interdit, au nom de la séparation des pouvoirs, qu’une commission d’enquête se penche sur des faits donnant lieu à des poursuites judiciaires. Mais les travaux des commissions parlementaires apporteront, peut-on espérer, des réponses sur le fonctionnement et les éventuels dysfonctionnements des services de sécurité de l’Etat, ce qui permettra de corriger ces dysfonctionnements.

 

Bruno Dondero est professeur à l’Ecole de droit de la Sorbonne.

 

Photo : Emmanuel Macron et Alexandre Benalla © CHARLY TRIBALLEAU / AFP