idées

Affaire Benalla : désormais, au moins un doute sur l’exemplarité du nouveau pouvoir

Written by Olivier Rouquan | Jul 20, 2018 7:00:35 PM

Fort de sa virginité politique, Emmanuel Macron candidat a très tôt identifié comme ses prédécesseurs depuis au moins le second mandat de François Mitterrand, la crise politique marquée par le délitement du lien de confiance entre les citoyens et les dirigeants. Il a voulu en faire un avantage, en se posant comme démiurge d’un nouvel ordre républicain, moralement connoté.

L'échec des politiques à retisser le lien avec les Français

Depuis plus de 25 ans en effet, les sondés sont largement majoritaires, à penser que les politiciens sont corrompus. L’activité politique suscite leur méfiance, leur dégoût, voire leur ennui… Au-delà, nous connaissons les comportements grandissant d’abstention, de désintérêt, etc.

Ces mauvaises perceptions de la politique, excessives, se sont renforcées au fil des affaires politico-judiciaires, largement frappées au coin des financements informels de la vie politique, forcément clientélistes. Les gouvernements successifs, à partir de l’époque Mitterrand, ont pourtant tous essayé de retisser le lien, en donnant des gages d’amélioration des pratiques par les lois de 1988, 90, 95, 2000 etc. jusqu’à celles marquant le quinquennat Hollande (2013). Quinquennat marqué par la fermeté sur cette question de l’ancien Président qui a réagi durement et immédiatement pour sanctionner les présumés innocents.

Pour autant, la crise perdure. Les citoyens lassés par les faibles résultats sur les enjeux forts (chômage, logement, qualité de vie, etc.) déplacent leurs exigences sur les aspects comportementaux, moraux, voire intimes des politiques. Ces derniers, pour certains fascinés par un narcissisme médiatique dominant, construisent des images cadenassées relatives à leurs vies privées de papier glacé, leurs aptitudes à l’empathie (roi thaumaturge), confiant même de temps à autre une ou deux faiblesses bien sûr minimes, afin de rester humain. Cette logique peut être dévastatrice, comme elle l’a été pour François Fillon pendant la campagne, lorsque la réalité déchire la photo du portrait officiel – surtout sur des questions mêlant intime et argent…

Malgré les évolutions juridiques voire administratives plutôt positives instaurées en matière de transparence (Parquet financier), l’opinion est donc restée très défiante. En toile de fond, une majorité de citoyens pense durablement que le personnel politique se soucie peu ou mal des préoccupations quotidiennes, et trop et bien de ses intérêts de « caste ». Ce terme finit par signifier pour beaucoup que les élus fonctionnent en vase clos et se dévouent peu à l’intérêt général. Pour comprendre le succès fulgurant de En Marche !, il faut donc en partie se rappeler un tel contexte : la marque se fabrique ici sur une régénération, qui n’est pas fondée sur le seul âge et la culture managériale, mais aussi sur le thème moral de l’exemplarité.

Une volonté d'incarner le regain éthique

La notion est aussi générale que vague ; elle renvoie bien sûr à la question des financements, mais aussi et surtout au bon gouvernement, à l’honnêteté des intentions, à l’affirmation du respect des règles, du respect des autres, que l’on peut alors exiger pour soi-même. Formé par la philosophie « ricoeurdienne », Emmanuel Macron, qui ne peut du fait de son parcours être pris en défaut d’affairisme de parti, veut incarner la posture du regain éthique. Relativement neuf dans le paysage, il construit un personnage d'homme de caractère relativement gaullien (figure éminemment morale), tranché dans certaines de ses positions, anguleux parfois sur les questions de principe. Depuis un an, dans la mise en scène de ce registre, le coup de com' (par exemple la verte réplique au collégien trop familier le 18 juin 2018) est prolongé par un discours portant volontiers sur les valeurs (notamment républicaines). Ainsi, lors du Congrès de Versailles du 9 juillet 2018, un long passage est consacré à la culture républicaine, soit selon le Président, aux droits et devoirs que les individus doivent personnifier pour être de bons citoyens et contribuer ainsi à un ordre idéal… Souvenons-nous aussi de l’incantation faite aux Français : « demandez vous ce que vous pouvez faire pour votre pays » – faut-il entendre en creux, plutôt que de vous plaindre ? – ; ou encore de cette volonté de s’ériger en médium, désignant les nouveaux héros : sacrifiés ou dieux du stade…

La posture fait penser à la IIIe République, à cette morale alors si présente qu’elle se logeait dans les manuels scolaires dès la communale, mais aussi dans le droit, au nom de l’ordre public… Cette fois-ci, moins clairement distincte des valeurs chrétiennes, la doctrine moraliste du président Macron vise au fond à restaurer une croyance politique servant l’autorité de ceux qui la représentent. Si volontairement incarnée, la posture représente un risque très important.

Des signes de faiblesse sont en effet donnés dès l’arrivée au pouvoir. Ainsi voici la nouvelle équipe, alors qu’elle fait voter un texte sur la confiance politique (voulant une nouvelle fois mieux séparer privé et public), déstabilisée par un faisceau d’indices concordant, indiquant que des membres du nouveau gouvernement, dont le ministre de la Justice pourraient être rattrapés par des irrégularités de type judiciaires. La démission effective est donc comme sous François Hollande, obtenue. Richard Ferrand, ministre puis patron du groupe LREM à l’Assemblée nationale est également inquiété mais il reste en place. Le parquet de Brest classe l’affaire sans suite. Médias et opinion publiques, tous à la découverte de ce pouvoir jeune, séduisant, semblant très professionnel, passent assez vite sur ce qui était pourtant plus qu’un « couac »…

Un effet possiblement dévastateur 

Dans un autre domaine, un an plus tard donc, le surgissement de l’affaire Benalla représente une possible faille dans la stratégie de régénération de l’autorité par la posture moraliste. La gestion de l’affaire par l’Élysée, si elle est confirmée, va introduire une rupture de confiance. La présidence a semble-t-il essayé de minimiser l’affaire ; a gardé le collaborateur douteux incriminé, alors que le ministère de l’Intérieur disposait d’informations pour le moins gênantes… La gouvernance de l’affaire ne correspond aucunement à la rigueur morale affichée et même aux règles usuelles – la demande d’enquête administrative de l’IGPN survient parce que l’affaire fuite et après deux mois et demi… Si les informations passent au cœur de l’été et retiennent l’attention de l’opinion publique, l’effet dévastateur sera réel et les conséquences éthiques dommageables. Ce pouvoir qui pouvait en avoir la chance du fait des conditions atypiques de son succès, ne pourra plus incarner un regain de légitimité politique, en partie fondé sur des aspirations à l’exemplarité – soit pour revenir à la phraséologie de la IIIe République, à des comportements « d’honnête homme »…

 

Photo : Emmanuel Macron et Alexandre Benalla © JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP