L’affaire Asia Argento ne doit pas discréditer le mouvement #MeToo

L’affaire Asia Argento ne doit pas discréditer le mouvement #MeToo

L’affaire Asia Argento ne peut constituer un prétexte pour balayer d’un revers de main le phénomène #MeToo. Au contraire pour Noémie Renard, auteur d'En finir avec la culture du viol, elle doit entraîner la poursuite de la réflexion sur les mécanismes des violences sexuelles.

L’information est tombée ce lundi 20 août : selon le New York Times, Asia Argento, figure de proue du mouvement #MeToo, a versé 380 000 $ à un jeune acteur et musicien, Jimmy Bennett. Celui-ci l’accuse d’agressions sexuelles, commises en 2013. A l’époque, il avait 17 ans, et elle, 37 ans.

Les réactions ne se sont pas fait attendre. Certains, à l’instar de Françoise Laborde, ont exprimé la crainte que cette affaire n’affaiblisse la vague #MeToo. D’autres, opposants ou sceptiques à l’endroit de ce mouvement, ont semblé se réjouir de cette nouvelle, profitant de l’occasion pour attaquer le phénomène #MeToo : « L’arroseuse arrosée. On ne se méfie jamais assez des marchands de vertu, des donneurs et des donneuses de leçons. Ce sont les pires ennemis de leur cause » a ainsi déclaré Franz-Olivier Giesbert. Les mêmes qui criaient à la présomption d'innocence il y a quelques mois ont été, étrangement, bien moins indulgents envers Asia Argento. On a pu aussi lire, ici et là, que cette affaire démontrerait que les femmes sont « pareilles » que les hommes, et que les hommes sont autant victimes de violence sexuelle que les femmes.

Pourtant, si cette affaire est avérée, il n’y a pas lieu de penser qu’elle remette en cause le bien-fondé du mouvement #MeToo.

La première chose à rappeler est que, bien que la vague #MeToo #Balancetonporc ait commencé par les accusations d’actrices à l’encontre de Harvey Weinstein, elle a donné lieu à un mouvement beaucoup plus large, porté par des milliers et des milliers de femmes à travers le monde, des Etats-Unis à la France, en passant par l’Inde, la Corée ou encore les pays arabes. C’est un mouvement informel, spontané et massif, qui ne saurait se résumer aux femmes qui, comme Asia Argento, en ont été à l’origine.

La deuxième chose dont il faut se souvenir, c’est qu’on peut avoir été victime et avoir commis des actes répréhensibles : il n’y a aucune incompatibilité à cela. Au contraire, des travaux scientifiques suggèrent par exemple que les victimes de violences sexuelles dans l’enfance ont plus de risques de perpétrer par la suite des agressions sexuelles.

Notre société est encore imprégnée d’une vision trop manichéenne et moralisatrice des violences sexuelles. Être victime signifie avoir subi un tort, un dommage. Cela ne dit rien de votre personnalité. Un stéréotype fréquent concernant les victimes de violences sexuelles consiste à affirmer que si celles-ci ne sont pas moralement irréprochables, alors elles ne sont pas de « vraies » victimes : si vous avez trop bu, si vous avez eu une attitude jugée indécente, si vous vous êtes prostituée ou si vous avez commis des délits ou des crimes dans le passé, votre parole est immédiatement remise en doute, alors qu’en théorie cela ne devrait rien changer au fond de l’affaire. Si les accusations contre Asia Argento s’avéraient être fondées, elles ne signifieraient en aucun cas qu’elle n’a pas été victime de Harvey Weinstein. Précisons d’emblée que, à l’inverse, il ne faudrait pas déresponsabiliser les violeurs et agresseurs sexuels au prétexte qu’ils ont pu être victimes de violence sexuelle.

Concernant l’argument selon lequel cette affaire démontrerait que les « femmes sont pareilles que les hommes » : un cas individuel ne peut remettre en cause les connaissances issues d’études scientifiques. La récente étude Virage, conduite en France indique que les violences sexuelles subies par les femmes sont le fait d’hommes dans plus de 90 % des cas, et celles subies par les hommes sont également majoritairement perpétrées par d’autres hommes. Quant aux victimes de viols et agressions sexuelles, il s’agirait dans 8 cas sur 10 de femmes ou de filles.

Les situations d'agressions sexuelles sortant du schéma « homme agresseur - femme victime » ne doivent pas servir à remettre en question la domination masculine. Elles rappellent au contraire que les violences sexuelles prennent racine dans des rapports de pouvoir inégalitaires : si les agresseurs sexuels sont généralement des hommes et leurs victimes, des femmes (et des enfants), ce n'est pas parce qu'il y aurait une essence masculine et une essence féminine qui destineraient les hommes et les femmes à devenir, respectivement, agresseurs et victimes. Ce n’est pas non plus parce que, par nature, les hommes seraient « mauvais » et les femmes « gentilles ». C’est parce que notre société est fondée sur la domination des hommes sur les femmes, mais aussi, des adultes sur les enfants. Les hommes concentrent les richesses, occupent majoritairement les postes de pouvoir et leur corps et leur sexualité ne sont pas perçus de la même façon que celui des femmes. Ces avantages peuvent leur permettre d’imposer des actes sexuels non désirés à autrui.

Au-delà du patriarcat, divers systèmes hiérarchiques sous-tendent les violences sexuelles. Les rapports employeur/employé·e, professeur/étudiant·e-élève, parent/enfant, soignant/soigné·e, etc. sont des rapports inégalitaires, et peuvent donc s’avérer être des terreaux aux violences sexuelles. La différence d’âge, de statut social, de revenu, de capacité physique et mentale constituent également des différentiels de pouvoir, propices à l’émergence de violences. Jimmy Bennett a connu Asia Argento quand il avait 7 ans sur le tournage d’un film, Le Livre de Jérémie, qu’elle réalisait et dans lequel tous deux tournaient. D’après les documents révélés par le New York Times, il la considérait comme une figure maternelle. Si rien ne prouve qu’Asia Argento est coupable de violences, l’on ne peut nier qu’avec 20 ans de différence, la relation amicale et/ou professionnelle qu’ils entretenaient pouvait difficilement être égalitaire.

L’affaire Asia Argento ne peut donc, en aucun cas, constituer un prétexte pour balayer d’un revers de main le phénomène #MeToo. Elle doit au contraire être l’occasion de poursuivre la réflexion sur les mécanismes des violences sexuelles et d'approfondir les débats sur les multiples formes d'inégalités sociales qui les sous-tendent.

 

À lire : « La correctionnalisation empêche la reconnaissance du crime de viol » par Noémie Renard 

Noémie Renard est auteur d'En finir avec la culture du viol (éditions les Petits Matins, mars 2018). Elle travaille dans la recherche en biologie et anime depuis 2011 le site féministe Antisexisme.net.

 

Photo : Asia  Argento © LOIC VENANCE/AFP