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A Simone Veil, nous sommes toutes et tous reconnaissant·e·s

Written by Rebecca Amsellem | Jun 29, 2018 9:28:00 AM

Le jour de la mort de Simone Veil, j’ai reçu des mots de condoléances. Je ne comprenais pas. Je ne suis pas de sa famille, je ne l’avais même jamais rencontrée.

Et puis, si.

Nous faisons partie de la grande famille des femmes qui se battent pour les autres femmes. Simone Veil est une héroïne du combat féministe en France. Sans elle, nous n’en serions pas là. Sa force, sa détermination, son courage sont des valeurs qui aujourd’hui animent la nouvelle génération d’activistes féministes. Depuis la mort de Simone Veil, nous avons vu son prénom s’afficher partout : un t-shirt chez Monoprix, une salle de sport, un magazine féminin... Tout le monde voulait faire entrer « Simone » dans l’imaginaire collectif, décorrélé souvent de sa personne et de ses combats. Elle semble être devenue une figure idéale. Dans la réalité, comme toujours, elle ne l’était pas. Sans jamais avoir eu pour volonté d’incarner une perfection, elle est devenue, à nos yeux et à ceux des françaises et français l’incarnation du progrès. Celui d’une Europe soudée alors qu’elle l’avait connue au pire de son Histoire. Celui des droits des femmes alors qu’elle vivait dans une société où rien n’était gagné.
Aujourd’hui, Simone Veil incarne la possibilité que nous pouvons constamment changer une société pour qu’elle soit plus juste, plus égalitaire pour chacun·e. Et la faire entrer dans le temple républicain qu’est le Panthéon laisse penser que les prochaines générations riront de cette société qui a voulu brimer les libertés des femmes.

Car il s’agit bien d’un symbole qui a des retombées sur nos imaginaires. En rendant un hommage permanent à Simone Veil, nous la faisons entrer dans les imaginaires des prochaines générations. Oui, lorsque vous contribuez à faire de cette société un endroit plus égalitaire, la France vous en est reconnaissante.

Or, avant de se réaliser, un changement de paradigme doit exister dans des imaginaires. Sans imaginaire, la prise de conscience n’existe pas. La panthéonisation des grandes Femmes – a fortiori celle de Simone Veil – permet ainsi d’enraciner l’idée que nous pouvons remettre en cause les modèles existants, et imaginer une nouvelle réalité, plus proche de la société dont nous rêvons tou·te·s.

Je me suis alors souvent demandé quelle était la meilleure manière de lui rendre hommage. Était-ce en se battant pour faire de la mémoire de la Shoah une condition indispensable pour regarder vers l’avenir, comme elle le disait si bien ? Était-ce en vivant son identité européenne comme un pilier fondamental de son identité française ? Était-ce en se battant encore et toujours contre les discriminations dont les femmes font l’objet en France ? Était-ce tout cela à la fois ?

Pas besoin d’aller jusque là. En son honneur, nous pouvons parler. Nous devons partager les moments qui font la vie des femmes : les règles, les grossesses, les avortements… les douleurs et les joies. Tous ces moments qu’on nous demande de taire et dont on nous demande d’avoir honte.

C’est une amie qui me disait récemment : si tu ne peux pas demander à chaque femme de rejoindre le combat féministe, tu peux, au nom de cette femme qui s’est battue pour nous toutes, leur demander de parler des injustices dont elles sont témoins ou dont elles font l’expérience à une personne. Une seule. Pourquoi une seule, lui ai-je répondu. Parce que nous n’avons pas toutes le privilège de faire partie d’une révolution, m'a-t-elle dit justement, mais que ces frustrations doivent être partagées.

Il est là l’hommage quotidien que nous pouvons faire pour honorer Simone Veil dans nos imaginaires. Partager les expériences des femmes a pour effet de faire un pied de nez à une société où la parole des femmes n’est pas publiquement entendue ou quand elle l’est, n’est pas toujours crue. Cela permet de mettre fin au silence qu’on impose aux femmes pour asseoir une domination. Cela permet de légitimer nos expériences en les faisant exister.

À Simone Veil, nous sommes toutes et tous reconnaissant·e·s.

Photo / Simone Veil © FRANCK FIFE/AFP