90 minutes avec François Hollande... devant France - Pérou

90 minutes avec François Hollande... devant France - Pérou

Rencontre au sommet avec l'ancien Président de la République : le retrait de Rabiot de la liste des Bleus, Deschamps en « homme normal », Kanté et son travail de récupérateur... Le socialiste se livre sur l'Équipe de France qu'il suit de près lors de ce Mondial et le football en général, une passion qui ne l'a jamais quitté. La politique n'est jamais très loin. Avec dans le viseur : son successeur à l'Élysée.
Par Laurent-David Samama.

« Eh bien allons le voir ce match, ça va bientôt commencer ! » François Hollande, jovial et visiblement impatient de voir les Bleus jouer, nous invite à le rejoindre dans le grand bureau, avec vue imprenable sur les Tuileries, qui lui sert désormais de QG. Sur sa table de travail : une montagne de magazines, des journaux, quelques notes manuscrites, des livres ainsi qu'un tas de documents à signer. Autour de nous, les collaborateurs s'affairent. L'agenda hollandais est serré. Les déplacements en province se multiplient. Juste avant le coup d'envoi, les membres du cabinet sollicitent, chacun leur tour, une entrevue avec un leader socialiste européen, un entretien avec un journaliste influent et plusieurs interviews avec une PQR avide de recueillir l'avis présidentiel sur une myriade de sujets. Depuis la publication de ses Leçons du pouvoir, véritable succès de librairie, on s'arrache François Hollande.

À notre grande surprise, toute cette agitation s'interrompt à l'occasion de ce France-Pérou déjà décisif. En cas de victoire, l'équipe de Didier Deschamps pourrait d'ores et déjà obtenir son ticket pour les huitièmes de finale, sans même attendre le résultat du troisième match contre le Danemark. Réputé faible mais joueur, l'adversaire des Bleus n'inspire pas confiance à notre hôte. « Ce peut être un match piège : les Péruviens vont vite, ils ont quelques bons joueurs devant ! Espérons qu'il n'y ait pas trop de surprises… » Car l'ancien maire de Tulle est un passionné de ballon rond. Son ex-ministre des Finances Michel Sapin nous avait d'ailleurs prévenu :« François est un fan à l'œil expert et avisé ». À peine le temps de monter le son et de déplacer le canapé que les hymnes ont déjà retenti. Le Président nous invite à nous asseoir à ses côtés. C'est parti pour une heure trente d'un entretien passionnant, entre politique et football.

FC Rouen et Angleterre 1966

L'entame de match est difficile. La Blanquirroja, pleine d'envie, réalise dix premières minutes de haute intensité, privant de ballon les joueurs français. Bien loin du stade d’Ekaterinbourg où s’affairent les Bleus, c’est à Rouen que la passion hollandaise pour le football a pris racine. 1966-1967. Le jeune François, alors écolier, se rend souvent au stade Robert Diochon avec ses amis « le samedi pour l'entraînement et la sélection » : « En plus des matches dans l'enceinte scolaire, je m'étais inscris au FC Rouen. J'étais minimes, puis cadet. Et comme je courrais assez vite, je me suis trouvé une place d'ailier droit, se souvient-il avec délice. Mais au moment où ma carrière commençait à décoller, j'ai déménagé à Paris et les rêves de football n'ont pu se concrétiser », conclut-il dans un sourire. C’est de cette période que remonte d’ailleurs son premier Mondial « vraiment marquant » : Angleterre, 1966. « Une très belle compétition !, raconte-t-il lors d'une pause dans le jeu. D'ailleurs, s'il y avait eu l'arbitrage vidéo, le résultat aurait certainement été bien différent ». François Hollande poursuit, sans qu'on n'ait vraiment besoin de le relancer : « À cette époque, la France était assez faible en football. Elle avait été une nation prestigieuse lors de la Coupe du monde de 1958 mais ne s'était pas remise de son parcours exceptionnel d'alors (une demi-finale perdue face au Brésil de Pelé, ndlr) permis par une équipe extraordinaire. Kopa, Piantoni, Kaelbel… Moi je suis de la génération d’après ».

Pétri de cette culture footballistique empreinte des Trente Glorieuses, c'est de l'autre côté du périphérique, au stade Bauer à Saint-Ouen, que le jeune Hollande, alors étudiant sur les bancs de Sciences-Po Paris, continue d’assouvir sa soif de football : « On était debout dans les tribunes, les places ne coûtaient rien ou presque ! ». Une passion populaire immanquablement marquée, comme tous les fans de sa génération, par l'épopée des Verts. « On a redécouvert le football avec Saint-Etienne et ses parcours européens. Soudain, un club français gagnait contre des grands d'Europe. Mais pas de nostalgie pour autant ! » prévient-il, comme pour éluder d’emblée toute éventuelle interprétation politique. Car François Hollande apprécie sincèrement le football tel qu'il se joue aujourd'hui, plus rapide, plus puissant mais aussi plus technique. Il suffit de voir ses yeux s'écarquiller quand Pogba dévie un bon ballon de la tête prolongé par Giroud. Lorsqu'Antoine Griezmann s'échappe balle au pied sur le côté droit du but péruvien, l'ancien Président se lève. Le numéro 7 français décoche une frappe puissante mais non cadrée. Premier frisson.

Deschamps, l'« homme normal » 

Premier Secrétaire du PS près de onze ans, François Hollande était connu pour son goût de la synthèse et sa capacité à ménager toutes les tendances du socialisme français, même les plus antagonistes. Faire marier les talents, construire une équipe… L'analogie entre un sélectionneur et un Président de la République interpelle. « En politique, travailler avec des égos permet parfois de trouver l'équilibre d'une majorité. Dans le sport, malgré la pression populaire, il ne s'agit pas simplement de prendre les meilleurs. Et à la différence de l'Équipe de France où les joueurs veulent en être, certains ne souhaitent pas toujours entrer au Gouvernement. » Des exemples de ces personnalités désireuses de rester « en marge », à l’instar d’un Adrien Rabiot, trop orgueilleux pour accepter la proposition de Deschamps ? « Moi je n'ai pas pris Martine Aubry », ajoute-t-il, taqui. Semblables dans leur recherche de constance et d'équilibre, le parallèle entre François Hollande et Didier Deschamps se confirme. Lorsque le premier liste les qualités du second, on croirait qu'il parle de lui… « Souvent, on dit que ceux qui prônent la synthèse ne prennent pas de décisions. Si l'on regarde le cas de Deschamps, c'est faux ! Il en prend beaucoup, y compris des contestables… Mais il fait ses choix et ne se laisse imposer une ligne par personne. » Le socialiste ne tarit pas d’éloge sur le sélectionneur : « c'est lui qui domine. Il est le chef incontesté ! Sa force, c'est qu'il a tout gagné. » Un parcours irréprochable qui lui permet tout naturellement de revendiquer « son indépendance vis-à-vis de la fédération », analyse Hollande. L’affaire est donc entendue : admiratif de son calme légendaire, et néanmoins lucide sur sa tendance à la langue de bois (« mais il ne va pas raconter sa vie non plus »), l’ancien chef d’État apprécie incontestablement l’ancien champion du Monde 98. Deux représentants de l’ancien monde ? Le « dégagisme » n’aura pas touché Didier Deschamps en tous les cas. « Je ne sais pas ce qu'il vote, mais je l'aime bien quand même : il vient d'un milieu modeste. C'est un homme normal… certainement pas banal pour autant. » Tiens, cela nous rappelle curieusement quelqu’un.

À la 35e minute de jeu, après des tentatives de Varane et Pogba, la France ouvre enfin le score par l'intermédiaire de Kylian Mbappé. François Hollande serre le poing et confie son admiration pour ce jeune espoir de 19 ans, « déjà si mature et si doué ». Pourtant, son véritable faible semble s'épandre pour ces forçats de l'entrejeu qui permettent à l'édifice tricolore de tenir solidement. Plébiscités par l'observation présidentielle : Kanté et son impressionnant travail de récupérateur, ainsi que le turinois Matuidi, jamais avare d'efforts. Ce dernier fut d'ailleurs d'une visite présidentielle en Angola, pays d'origine de ses parents.

France-Brésil au transistor

À la mi-temps, reconnexion au réel. François Hollande répond aux sollicitations (nombreuses) de la presse, sans ne jamais négliger aucun titre. Une stratégie bien huilée : écumer le pays, parler au public traditionnel des librairies « mais également à tous ceux qui d'ordinaire lisent peu et souhaitent découvrir la fonction présidentielle ». Cela passe, évidemment, par les centres Leclerc, les villes de province, la fameuse diagonale du vide et tous ces lieux loin de la Capitale auxquels la Macronie parle si peu.

La seconde période, moins spectaculaire mais plus tendue, est propice aux confidences. Se dévoile alors le portrait d'un François Hollande toujours passionné par le jeu politique. Perspective des européennes, réhabilitation de la social-démocratie, naufrage de Laurent Wauquiez à la tête de la droite… tout y passe. La partie franco-péruvienne continue de se disputer sous nos yeux. Souvenirs d'un temps où le football était relativement absent de la vie politique, François Hollande savoure le fait de pouvoir regarder dans son intégralité un match. « C'est vrai que l'on en rate beaucoup lorsqu'on est en responsabilité. Lors de la Coupe du monde de 1986, j'avais suivi au transistor dans un train France-Brésil. » On devine bien la frustration pour ce passionné, d’autant que la rencontre s’était finie par une mémorable séance de tirs au buts. « Vous imaginez ? France-Brésil au transistor, c'est pénible, très pénible ! » (Rires) Retour à Ekaterinbourg. La chance paraît avoir quitté les Bleus. Les attaquants français buttent désormais sur une défense péruvienne qui fait bloc. C'est la révolte des faibles contre les forts. Fini l'état de grâce… Comme en politique où Emmanuel Macron, auréolé de son succès à la présidentielle, goûte désormais aux rudesses de l'opposition « Insoumise » et à la montée de la contestation populaire. Dans une de ses formules dont il détient le secret, notre supporter du jour lâche, sibyllin : « Macron a eu énormément de chance. Peut-être en aura-t-il toujours, mais peut-on vraiment en avoir pendant cinq ans… À un moment, chance ou pas chance, on vous juge sur ce que vous êtes… »

 

Photo : France - Pérou © AFP