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90 minutes avec Eduardo Cypel... devant Brésil - Mexique

Written by Laurent-David Samama | Jul 4, 2018 10:16:56 AM

Chaleur suffocante sur Paris. Nous retrouvons Eduardo Rihan Cypel, maillot vintage de la Seleçao sur le dos, une bière bien fraîche à la main. « J'espère que vous nous porterez chance ! » lance t-il, espiègle ! Momentanément retiré de la vie politique, l'ex-député de la 8e circonscription de Seine-et-Marne est redevenu l'électron libre et enjoué qu'il n'avait, au fond, jamais cessé d'être. Le match du jour ? Brésil – Mexique. Puisque père et fils avaient prévu de regarder la partie ensemble, c'est au domicile familial, dans le sud de la capitale, que nous avons été conviés. L'avant-match propice à la discussion. Un brin lyrique, Rihan Cypel évoque le souvenir de Socrates et de Zico, du « Brésil romantique composé de joueurs iconiques » et de ce temps où « le dribble représentait, bien plus qu'une fantaisie, la véritable signature du football brésilien. Un art, clame-t-il ! Peut-être même l'hommage que la civilisation rend à la sauvagerie…»

Faim de socialisme

Pas de doute : une dévorante passion pour le ballon anime la famille Rihan Cypel. Enfant, le père a vu de ses propres yeux le Roi Pelé et séchait les cours pour assister aux entraînements des équipes professionnelles. En habitué du Parc des Princes, son fils Eduardo clame quant à lui son amour pour Ronaldinho, génie auriverde ayant porté la tunique parisienne au tournant des années 2000. « Au Brésil, explique-t-il, on peut tout-à-fait être médecin, écrivain ou ministre et être féru de football ! C'est complémentaire. En France, la passion est différente, à la fois moins évidente et moins répandue. À l'âge de dix ans, quand je suis arrivé à Paris, j'ai mis du temps à comprendre que je n'y retrouverais pas la même ferveur qu'à Porto Alegre… ». En dehors du football, ce « Français de relativement fraîche date » comme l'appelait le frontiste Bruno Gollnisch, possède un solide cursus universitaire. Après avoir appris la langue de Molière dans une classe adaptée aux non-francophones, le jeune homme obtient un Master de Philosophie et usera ses culottes - ou plutôt ses caleçons, nous y reviendrons - sur les bancs de Sciences-Po Paris. Nous sommes alors en 2002. Lionel Jospin vient d'être évincé du second tour de la présidentielle par Jean-Marie Le Pen. À rebours de l'époque, Rihan Cypel a, lui, faim de socialisme. François Hollande puis Vincent Peillon deviendront tour-à-tour ses protecteurs. Mais revenons au football puisque c'est déjà l'heure du coup d'envoi ! Un pronostic ? « Je vois bien un 2-0 pour le Brésil » prédit notre interlocuteur. L'avenir lui donnera raison.

Tribunes populaires et but de Neymar

En raison d'une mystérieuse blessure au dos, Marcelo, l'épatant latéral gauche du Real Madrid, est sur le banc des remplaçants. D'autres joueurs en profitent donc pour faire leur entrée dans une Seleçao au visage résolument  « européen ». Eduardo Rihan Cypel commente : « Tite (le sélectionneur brésilien, ndlr) persiste à titulariser Gabriel Jesus alors que Roberto Firmino, l'attaquant de Liverpool serait bien plus utile à l'équipe. Il pèse sur les défenses adverses... Derrière, avec Casemiro, c'est du solide ! Filipe Luis, loin d'être mauvais, a de l'expérience et Pedro Geromel, qui joue au Gremio, est un excellent joueur ! Retenez ce nom, nous prévient-il. Pour moi, ce joueur peut devenir meilleur que Thiago Silva ! » Au-delà du foot, tout, chez l'ex-parlementaire, semble pencher du côté de Blum et de Jaurès. Sa « patte gauche » qu'il dit habile, ses idées et jusqu'à son club de cœur. Son père raconte : « Dans notre ville d'origine, Porto Alegre, il existe une des plus grandes rivalités footballistiques au monde. L'Internacional s'oppose au Gremio. Ca divise les familles. C'est énorme ! Par le passé, l'Internacional était un club plutôt populaire tandis que le Gremio était supporté par les bourgeois. Nous, on était du côté populaire ! » Le match débute. Les premières minutes sont jouées tambour battant. Tandis que le Mexique joue crânement sa chance et impose un rythme infernal en première mi-temps, on assiste à un curieux manège. Avec ferveur, Eduardo Rihan Cypel commente les actions de la Seleçao dans sa langue natale, invective l'adversaire, encourage Coutinho, hausse la voix, se lève vingt fois du canapé, se rassoit, bondit à nouveau, tweete et se fâche lorsque l'adversaire écrase finalement la cheville de Neymar sans être averti par l'arbitre ! C'est déjà la pause. La mi-temps nous donne l'occasion de parler « du formidable Eloge de l'esquive (Grasset, 2014) » publié par son ami et récent vainqueur du Renaudot, Olivier Guez. « Voilà un livre que j'aurais adoré écrire ! Tout y est : l'amour du dribble, l'Histoire du Brésil, la passion pour le football ». Rihan Cypel n'est pas en reste : tout au long de la Coupe du Monde, il tient lui aussi une  « Chronique de la Coupe du (nouveau) monde » sur le site Internet du Point.  Le match reprend enfin. À la 51e minute de jeu, la Seleçao hausse le ton. L'ailier Willian accélère sur son coté, dépose son vis-à-vis et centre fort devant la cage adverse. L'inévitable Neymar est à la réception. Il pousse le ballon au fond des filets ! Père et fils bondissent. Le Brésil mène 1-0 ! 

Vers un nouvel ordre mondial

La fin du match, totalement maîtrisée par les auriverde, nous donne l'occasion de parler politique. « À un moment, j'ai été naïf, explique Rihan Cypel. J'ai cru que Macron allait remplacer pour de bon le PS… Et puis, en fait, non. Il est au mieux social-libéral, sinon complètement libéral… » Croit-il au « nouveau monde » politique, alors que sur le plan footballistique, les hiérarchies sont bouleversées et les grandes nations vacillent ? Il répond du tac-o-tac : « Je n'ai pas attendu l'arrivée de Macron pour faire émerger cette idée. Quand Libé fait mon portrait fin 2012, on évoque déjà le sujet. Je dis alors qu'il appartient à François Hollande et à Dilma Rousseff, alors en visite officielle en France, de bâtir une nouvelle gauche permettant l'apparition d'un nouveau monde en gestation. La période, des attentats de 2001 jusqu'à la crise financière de 2007-2008, nous a fait basculer dans quelque chose d'inédit. La guerre en Géorgie menée par Poutine nous faisait entrer dans un nouveau siècle, définitivement. Une ère où la force et la brutalité sont de retour, au mépris du droit international. » Le philosophe de formation poursuit : « Comme je suis hégélien, je sais qu'entre l'ancien et le nouveau monde, il y a un moment nécessaire de transition. C'est le sens de la fameuse phrase de Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». On est précisément dans ce temps-là ! Il y a donc un nouvel ordre mondial en politique. Et en football, avec les éliminations précoces de l'Allemagne et de l'Espagne, sans même parler de l'absence de l'Italie, on peut également parler d'un nouvel ordre du Mondial ! »

« Olivier Faure est tout le temps à la télé mais personne ne l'entend ! »

Dans les ultimes minutes, Roberto Firmino entre en jeu et inscrit un second but. Toute la maison exulte ! Comme libéré d'un poids, Rihan Cypel évoque alors la situation à Solferino. Et ne mâche pas ses mots : « Olivier Faure est tout le temps à la télé mais personne ne l'entend ! C'est un problème... Que le PS soit si peu audible, ce n'est bon pour personne ! » Le natif de Porto Alegre poursuit son analyse. « François Hollande savait ménager toutes les composantes du socialisme. A son échelle, Olivier tente de faire pareil sauf qu'il n'a a pas le même talent. Il endort son monde et donc le parti. On finira loin, très loin, aux Européennes… » déplore-t-il. Puisque rien ne va plus au PS, Eduardo Rihan Cypel est allé faire autre chose. Du journalisme d'abord, sur Radio Nova. Avant de tenter une aventure entrepreneuriale pour le moins inattendue, en créant avec une amie la marque de caleçons Brumaire ! « On reproche sans cesse aux élus de méconnaître le monde économique. Eh bien voilà, je me suis lancé, j'ai créé ma société » explique-t-il en faisant défiler sur son téléphone les photos des modèles Made in France qui seront bientôt disponibles à la vente. De quoi patienter avant de revenir en politique ? L'avenir le dira… Pour l'heure, seule compte la Coupe du Monde.

Photo : Brésil - Mexique, le 2 juillet © Thiago Bernardes/FramePhoto/DPPI/AFP