1958-2018 : comment la Vᵉ République s'est privatisée

1958-2018 : comment la Vᵉ République s'est privatisée

La Vᵉ République, après soixante ans d'existence, a connu selon le sociologue Luc Rouban, un curieux retournement non pas de sa Constitution mais bien de ce que l'on en fait. Au nom du retour de l'autorité exécutive s'est renforcée une privatisation du pouvoir notamment depuis Nicolas Sarkozy.

Le soixantième anniversaire de la Constitution de la Vᵉ République va donner lieu à son lot de colloques et de commémorations où l’on va sans nul doute faire le bilan du passage au quinquennat, de la jurisprudence du Conseil constitutionnel et des perspectives que pourrait ouvrir la révision envisagée par le gouvernement Philippe en 2018 et déjà si mal engagée. La Vᵉ République n’est cependant pas seulement une Constitution, aussi vivante et modifiée soit-elle, c’est aussi un régime politique dont la compréhension ne relève pas seulement des arguments des constitutionnalistes. Les régimes politiques doivent également faire l’objet d’une analyse de sociologie politique portant sur les acteurs et sur leurs pratiques, en bref sur tout ce qui fait que la Constitution produit du sens politique non seulement pour les élus mais aussi pour les citoyens. C’est ainsi que la pratique de la Vᵉ République s’est singulièrement pervertie en l’espace d’une décennie depuis, pour faire simple, la fin du post-gaullisme chiraquien et l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy.

Derrière l’apparat d’une Constitution solide, ayant résisté aux alternances comme aux cohabitations, une pratique du pouvoir s’est institutionnalisée qui ne répond nullement de la synthèse gaullienne entre pouvoir d’État (par la présence forte de la haute fonction publique, souvent issue des classes moyennes, au cœur des décisions gouvernementales) et démocratie directe (par l’usage régulier du référendum). Des années Mitterrand à l’élection d’Emmanuel Macron, la Vᵉ République a été changée sous l’effet cumulatif de pratiques oligarchiques, bannissant le référendum devenu trop dangereux et quasiment ingagnable, et de l’affaiblissement des contre-pouvoirs qui se résument aux interventions sporadiques de la justice. La politique s’est largement professionnalisée tant au plan national qu’au plan local, l’élection présidentielle est devenue la seule élection de référence, alimentant le culte du chef suprême, les partis politiques se sont disloqués et les entourages de l’Élysée ou de Matignon ont gagné en puissance.

La personnalisation du politique

La nouvelle pratique politique de la Vᵉ République s’est en effet calée progressivement sur la concentration des pouvoirs à l’Élysée, impliquant de donner à l’Assemblée nationale le rôle d’une chambre d’enregistrement, ce qui a d’ailleurs été bien assimilé par les électeurs de 2017 qui ne se sont pas déplacés pour les législatives, mais aussi et surtout d’inscrire le pouvoir présidentiel dans un entourage resserré où dominent les relations interpersonnelles, ce que l’on dénonçait déjà du temps de François Mitterrand ou de Nicolas Sarkozy. Emmanuel Macron lui-même a bâti son succès électoral sur un réseau de proches et de fidèles dont personne n’avait jamais entendu parler auparavant.

Cette personnalisation du pouvoir, entretenue par les entourages où la loyauté affichée au « patron » prime toute autre considération, est source de maux inconnus dans les années 1960. Elle nourrit en effet de nombreuses « affaires » qui peuvent atteindre le Président non pas dans son statut constitutionnel ou politique mais bien dans son statut personnel. Le Président est alors soupçonné de faiblesse coupable, de complaisance, de ne pas savoir bien s’entourer. C’est ainsi que la personnalisation du pouvoir présidentiel se retourne contre elle-même. À défaut de pouvoir utiliser les moyens de rétorsion employés sous la monarchie (du gibet de Montfaucon à la Bastille), le « monarque » présidentiel de la Vᵉ République se transforme très vite en Louis XVI. L’affaire Cahuzac  s’est ainsi révélée désastreuse pour François Hollande, laissant entrevoir un Président que l’on dupe facilement alors qu’il se présentait comme un fin manœuvrier. L’affaire Benalla n’a sans doute pas eu un effet direct sur le soutien de l’opinion publique à Emmanuel Macron mais elle a conduit à révéler un entre-soi élyséen où se nichaient des personnages peu recommandables profitant de leur proximité au sommet pour contourner la hiérarchie censée les superviser. De proche en proche, la vie politique sous la Vᵉ République s’est ainsi trouvée dépendre d’accidents de parcours qui sont devenus des moments de crise faisant le chiffre d’affaires des spécialistes en communication. La personnalisation, qui suscite des réactions affectives plus que des raisonnements, a généré une politique par le verbe ou par l’image qui a sans doute beaucoup contribué à l’effondrement à partir des années 2000 du niveau de confiance que les citoyens ont dans le personnel politique.

De l’État au pouvoir privatif

C’est ici que le macronisme se présente comme la dernière étape de ce que l’on peut considérer comme la privatisation du pouvoir sous la Vᵉ République, menée paradoxalement sur le thème de la fin des statuts et des privilèges. Cette privatisation s’énonce évidemment du simple fait des origines professionnelles des nouveaux députés de La République en Marche dont l’ambition est de managérialiser la vie politique en la soumettant à une cure d’efficacité supposée en réduisant le nombre de parlementaires. Mais elle s’ancre encore bien plus dans la pratique gouvernementale qui, contrairement à ce que l’on soutient souvent, n’est nullement technocratique. Le macronisme se méfie des hauts fonctionnaires surtout lorsqu’ils ne sont pas passés par le secteur privé. L’affaire Benalla, encore elle, l’a bien montré lors des auditions devant les commissions d’enquête de l’Assemblée nationale et du Sénat. Il était fort significatif d’entendre un haut fonctionnaire parler en public de « copinage malsain ». À cela s’ajoute le projet de politiser davantage les postes dirigeants de l’administration, une politisation clairement rejetée par la pratique gaullienne des origines.

La Vᵉ République, après soixante ans d’existence, a donc connu un bien curieux retournement non pas de sa Constitution mais bien de ce que l’on en fait. Car c’est bien au nom du retour de l’autorité exécutive que se renforce une privatisation du pouvoir où seules comptent la parole présidentielle et les déclarations de son cercle d’intimes au détriment de la haute fonction publique, de tous les corps intermédiaires ou même de la représentation nationale. Alors, sans doute, les institutions sont-elles toujours là, sans doute les contrôles de constitutionnalité ont-ils gagné en intensité. Mais la pratique de la République n’est plus gaullienne. Elle développe à la française un nouveau modèle de pouvoir managérial, impose une verticalité oligarchique alors que monte en puissance une demande d’horizontalité et d’égalité politique récupérée aujourd’hui par les populismes de tous bords.

 

Luc Rouban est directeur de recherche au CNRS, Cevipof - Sciences Po. Auteur de La démocratie représentative est-elle en crise ? (La Documentation française, 2018) et Le paradoxe du marcronisme (Presses de Sciences Po, 2018).

Photo : Vue de la cour du Palais de l'Elysée prise le 12 novembre 2003 à Paris lors du conseil des ministres. © PATRICK KOVARIK / AFP

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