Le 15 mars 2011 : la révolution de nos rêves

Le 15 mars 2011 : la révolution de nos rêves

Témoignage poignant de Yahia Hakoum, réfugié syrien : « Voilà sept ans que les Syriens meurent dans l’indifférence du monde. »

Damas, 15 mars 2011, il est 10h. Je suis dans la cafétéria de la cité universitaire, j'attends un ami qui a cours à al-Tel, une ville proche.

J'ai passé la nuit à scruter les publications de la page « La Journée de colère syrienne », point de ralliement de nombreux activistes syriens. Des milliers de personnes s’y enthousiasmaient : « Nous manifesterons demain ! ». Ce 15 mars est le rendez-vous que nous attendions tous.

Ma vie pour la liberté

Mais que veut dire manifester dans un pays comme la Syrie ? Depuis 1970, le régime d’Assad est connu pour l’omniprésence de ses services de renseignement dans chaque parcelle de la vie sociale. Il suffit d'ouvrir la bouche pour être arrêté, emprisonné et torturé. Se faire tuer aussi, parfois. Souvent.

Vendredi dernier, je me suis rendu auprès de ma famille. Le moment était venu de leur dire au revoir. Ma mère s'est effondrée quand je lui ai avoué ma participation à la manifestation du 15 mars. Il m’était important de lui annoncer ma décision, pour que ma mort éventuelle ne soit pas une surprise et un choc. Elle s'est refusée à me croire.

Il est 11h. Je marche vers le centre-ville. Je vois ma vie défiler. Chaque pas que j’effectue renforce ma peur. Mon cœur bat fort, mes pas deviennent lourds. À un moment, la peur tétanise mon corps et je me trouve incapable de bouger. Au prix d’un immense effort, je réussis à continuer d'avancer, avec à l’esprit les images de la place Tahrir qui me donnent du courage.

Un cri de libération

Devant la mosquée des Omeyyades, il y a une présence très visible des services de renseignement et des policiers armés. Face à la porte de la mosquée, je me fige : il n'y avait aucun signe de rassemblement. Je suis alors saisi par un immense sentiment de déception et de tristesse, triste de constater que les Syriens n'ont pas pris le même chemin que les autres Arabes, triste de voir qu’ils se sont résignés à accepter la violence et l’oppression du régime.

Mais, quelques instants plus tard, un homme commence a hurler en demandant à un jeune homme de supprimer la vidéo qu'il est en train de réaliser. Puis, il lui arrache la caméra de force. En représailles, le jeune homme lui crie : « Rends-moi ma caméra, je suis un membre du service de renseignement ». On se précipite immédiatement vers les deux hommes. Quelqu’un se met à crier : « Le peuple syrien est digne ! ». Comme d'autres, je reprends : « Le peuple syrien est digne ! ». C'est un moment incroyable : en défiant le membre des services de renseignement, nous défions le régime lui-même.

Nous allons ensemble vers le souk. J’ai l’impression de marcher pour la première fois de ma vie. Pour la première fois, je me sens libre. Vivant. Galvanisé, je suis prêt à donner ma vie pour notre cause. Je marche avec les autres en criant « Liberté ! ». Ce mot prend soudainement tout son sens. Avant, je l'entendais, je le lisais, je l'écrivais sans vraiment connaître et comprendre sa signification. Ce 15 mars, je me libère de ma peur, de ma soumission, du silence. Je me libère de moi-même et de la fatalité.

Le 15 mars 2011 n'était pas une simple manifestation, c'était un cri : à nous-même, d'abord, à notre peur, à la dictature et à la mort. C'était un cri de libération, le jour où nous avons décidé de vivre.

15 mars 2018. Cela fait aujourd’hui sept ans. Sept ans que les Syriens ont décidé de vivre avec dignité. Sept ans que les Syriens meurent dans l’indifférence du monde.

 

Photo : Manifestation à Saqba, 18 mars 2016 © Msallam Abdalbaset/CrowdSpark/AFP