« Affaire Cahuzac » : après la moralisation, la vie politique comme avant ?

« Affaire Cahuzac » : après la moralisation, la vie politique comme avant ?

Alors que l'ancien ministre du Budget revient à la barre, ce mardi 13 février, pour le deuxième jour de son procès en appel, l'universitaire Béligh Nabli estime que le rapport de la vie politique à la corruption a très peu changé ces cinq dernières années.

Notre démocratie vit au rythme de « scandales » et autres « affaires » qui défrayent une chronique singulière mêlant le politique et le judiciaire, l’argent et le politique, la vie publique et la vie privée. Une intrication qui a connu son paroxysme sous le quinquennat de François Hollande, celui-là même qui avait placé son mandat sous le sceau de la « République exemplaire »... Un mandat qui restera finalement marqué à jamais par l’onde de choc de l’affaire Cahuzac. Il ne s’agit pas ici de revenir sur les faits présumés, mais de tenter de mettre en perspective cette affaire symptomatique à la fois de certains maux de notre système politique et de quelques évolutions de fond qui tendent à le transformer… du moins en apparence.

Le mensonge d’un machiavélique

Jérôme Cahuzac a menti. Et alors ? Selon Nicolas Machiavel (Le Prince, 1532), l’art politique moderne – de prise, d’exercice et de conservation du pouvoir – est une affaire purement temporelle, profane, humaine. Libre de toute considération morale et religieuse, l’action politique admet la nécessité de la violence et le recours au mensonge. L’accès au pouvoir comme son exercice ne suppose pas d’être vertueux. Machiavel écrivait au sujet du condottiere Federico Sforza, lors des guerres italiennes du XIVe siècle : « Certes il violait ainsi sa parole, mais ni la crainte ni la honte d’agir ainsi ne le gênaient guère ; les grands hommes appellent honte le fait de perdre et non celui de tromper pour gagner » (Histoires florentines, VI). En cela, l’homme politique doit assumer une forme de cynisme, mais il n’est pas « immoral » à proprement parler ; c’est juste qu’il obéit à des impératifs « moraux » différents. Loin de l’impératif de véracité de Kant, Machiavel admet la pratique du mensonge dès lors qu’elle est dissimulée et qu’elle sert l’intérêt général, et non des intérêts personnels ; si le prince doit « gauchir sa parole et sa foi », « aucune utilité privée n’est digne que nous fassions pour elle cet effort [cette atteinte] à notre conscience ; [l’utilité] publique, bien, lorsqu’elle est et très apparente et très importante » (Montaigne, Journal de voyage, p. 245). En ce sens, dans la mesure où les mensonges éhontés de Jérôme Cahuzac devant la représentation nationale – notamment lorsque « yeux dans les yeux », il avait démenti « catégoriquement » devant l’Assemblée nationale « les allégations contenues sur le site Mediapart. Je n’ai pas, je n’ai jamais eu de compte à l’étranger, ni maintenant, ni avant » (5 décembre 2012) – relevaient plus de la protection de ses intérêts personnels que de l’intérêt général ; c’est pourquoi leur nature même est plus machiavélique que machiavélienne !

Un acte d’abus de confiance démocratique

S’exprimant à Albi le 30 juillet 1903, Jean Jaurès imaginait la République comme « un grand acte de confiance[1] ». Le système représentatif ou de délégation du pouvoir souverain repose lui-même sur la confiance dont les responsables politiques sont investis et doivent s’acquitter. Lorsque la confiance est accordée à un gouvernant dont le pouvoir et la légitimité reposent sur le consentement des citoyens, il y a un devoir : celui de se montrer digne de cette confiance. Dès lors, si faire confiance, c’est accorder son consentement, à l’inverse, l’« abus de confiance » sape l’assise, la légitimité démocratique du système représentatif.

Ainsi, depuis sa création en 2009, le baromètre de la confiance politique réalisé chaque année par le CEVIPOF indique une double tendance lourde : d’une part, les deux premiers sentiments qu’éprouvent les Français à l’égard de la politique sont la « méfiance » et le « dégoût » ; d’autre part, « l’honnêteté » s’impose comme la première qualité exigée des responsables politiques. En sus de l’image dégradée des responsables politiques, une série d’indicateurs montre un abaissement tendanciel du seuil de tolérance face à leurs pratiques déviantes et autres transgressions de la probité.

Les pratiques dévoyées des élites politico-administratives, impliquées dans des actes de corruption, suscitent des jugements négatifs de la part des citoyens et entraînent un déclin de la confiance et une baisse de la participation électorale[2], on observe une montée continue, quoiqu’irrégulière, de l’abstention électorale depuis les années 1980. Exception faite de l’élection présidentielle, la France est devenue une « démocratie de l’abstention[3]». Un « non-vote » particulièrement prégnant chez les jeunes de 18 à 25 ans, qui le justifient notamment par la « malhonnêteté des politiques[4]».

La confiance pas plus que l’exemplarité ne se décrètent. L’une et l’autre se construisent dans un temps long – celui du changement générationnel ? –, un temps dont est dépourvue une démocratie d’opinion plus encline à céder au réflexe du vote de « lois réactives » successives. Avec l’inflation de textes de moralisation de la vie politique, ces derniers font figure de « loi de rattrapage » ou « lois de panique » pour reprendre l’expression de Pierre Lascoumes… Or il faut éviter les législations de circonstance qui interviennent après tel ou tel scandale et dont le manque de réflexion et de concertation préalable charrie le risque – avéré en pratique – de produire des vides juridiques dus à des dispositifs répondant plus aux cas incriminés qu’aux problèmes de fond qui les ont suscités.

Renouer la confiance via la moralisation ?

Face au défi de la corruption politique, la République doit dépasser une approche trop juridique et procédurale. Le législateur aura toujours une loi de retard par rapport aux comportements déviants : les pratiques de prévarication et les méthodes de corruption s’adaptent aux nouvelles législations et aux nouveaux outils de contrôle mis en place.

Certes, la France a désormais l’une des législations les plus avancées en matière de transparence et de probité, mais le défaut d’« habitus » déontologique chez nos responsables politiques demeure patent. Leur culture politique n’est pas encore imprégnée des nouvelles règles juridiques et de la nouvelle donne sociologique. Un temps d’acculturation semble nécessaire pour traduire en actes la logique de l’exemplarité et ses impératifs de transparence et de probité.

Le discours de moralisation n’est-il pas finalement le simple produit d’un sentiment d’urgence vécu par des politiques en mal de légitimité et d’efficacité de leur action ? Plutôt que de s’engager dans une profonde introspection préalable à sa propre mue, notre République démocratique a cédé au discours consensuel sur la moralisation de la vie politique, instrument rhétorique qui la pare des vertus de la morale pour mieux conforter une légitimité fragilisée.

Le défi de la corruption politique devrait susciter une réflexion de fond sur l’art de gouverner face aux affects et aux mœurs – celle de la chair du corps social et du corps politique. Le problème de la corruption contemporaine reste peu pensé. Ni la révélation des affaires ni le train de mesures adoptées par les gouvernements successifs n’ont permis d’ouvrir un débat serein, de fond, sur les principes de la vie publique du point de vue de la pratique de l’éthique politique au sein de notre République démocratique. Moraliser la vie politique ne se limite pas à établir un registre des bonnes pratiques de nos élus. Il importe de redonner confiance à la société et de la rassembler autour d’un projet politique soucieux des valeurs que prône l’idéal républicain.

 

[1] Cité par Vincent Duclert, Réinventer la République : Une constitution morale, Paris, Armand Colin, 2013, p. 1.

[2] « Right and Wrong in American Politics : Popular Conceptions of Corruption », Polity, 18 (3), Michael Johnston, juillet 1986, p. 367-391

[3] La démocratie de l’abstention, Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, Paris, Folio Gallimard, 2007.

[4] Rapport d’enquête de l’ANACEJ (2014), Les jeunes et le vote, Travaux réalisés par M. Bruter (ECREP - LSE - Civic Planet) et A.-J. Clary.

 

À lire : La République morale, Béligh Nabli, éd. du Cerf, à paraître le 23 mars 2018

 

Photo : Jérôme Cahuzac le 12 février 2018, premier jour de son procès en appel © ERIC FEFERBERG/AFP

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