« Plus les dictatures arabes répriment les populations, plus le djihadisme est virulent »

« Plus les dictatures arabes répriment les populations, plus le djihadisme est virulent »

Jean-Pierre Filiu, spécialiste du Moyen-Orient, analyse les appareils de répression nés des indépendances arabes et sur lesquelles les régimes fondent leur survie en étouffant tout élan démocratique. Ou comment les systèmes autoritaires arabes sont renforcés par la guerre contre le djihadisme.

Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris) et ancien diplomate. Spécialiste de l'islam contemporain, il est l’auteur de Je vous écris d’Alep (Denoël, 2013) et Le miroir de Damas (La Découverte, 2017). Il vient de publier Généraux, gangsters et jihadistes : histoire de la contre-révolution arabe (La Découverte).

 

Qu’appelez-vous l’« État profond », au cœur des contre-révolutions arabes que vous décrivez ?

Jean-Pierre Filiu : Le concept d’« État profond » a émergé en Turquie dans les années 1990 pour décrire une alliance inédite entre les services de renseignement, une justice politisée et le crime organisé, alliance de combat contre la contestation de gauche et d’extrême-gauche. Cet « État profond » s’est ensuite tourné contre l’islamisme, même légaliste. On a commencé à parler d’« État profond » en Égypte après le renversement de Moubarak en 2011, quand il est apparu que des forces occultes, animées par la police politique, tentaient de saper la transition démocratique, jusqu’au coup d’État qui a amené l’actuel président Sissi au pouvoir en 2013. C’est pourquoi je place cet « État profond » au cœur de mon analyse historique de la « contre-révolution arabe ».

Ce phénomène est-il à l’œuvre en Syrie ?

Le régime Assad n’a jamais rien concédé à une contestation qui était pourtant pacifique et réformiste lors de son éclatement en mars 2011. L’écrasement méthodique du soulèvement populaire s’est alors accompagné de la montée en puissance de bandes criminelles, désignées sous le terme générique de chabbiha, responsables d’une grande partie des massacres perpétrés en Syrie. Quant aux différents services de renseignement, en arabe moukhabarates, ils ont préféré libérer au printemps 2011 des centaines de détenus djihadistes et emprisonner au même moment des milliers de militants non-violents. Ils ont ainsi directement contribué à « djihadiser » la révolution syrienne pour mieux la discréditer et la combattre.

En quoi les djihadistes de Daech sont-ils les enfants de la triade gangsters, généraux et jihadistes que vous évoquez ?

Daech est en effet né en avril 2013 de cette collaboration entre les généraux syriens, leurs milices de gangsters et les djihadistes jusqu’alors affiliés à Al-Qaïda. « L’État islamique en Irak et au Levant », dont l’acronyme arabe est Daech, a alors été proclamé dans la ville syrienne de Raqqa, qui n’était restée qu’un mois sous le contrôle des forces révolutionnaires. Les réseaux d’allégeance tribale et politique qui appuyaient localement le régime Assad sont passés sans transition au service de Daech. Durant près de trois années, le régime Assad va épargner Daech pour concentrer ses frappes sur l’opposition qui doit ainsi se battre sur deux fronts, contre la dictature d’une part, contre les djihadistes d’autre part. Il faut attendre mars 2016 pour que le régime Assad, puissamment soutenu par la Russie, reprenne à Daech l’oasis de Palmyre, qu’il lui avait livrée sans combat dix mois auparavant.

À quand exactement remonte la formation de cette triade ?

Le régime Assad a, dès 2003, accordé son soutien à l’insurrection djihadiste dans l’Irak voisin, alors occupé par les États-Unis. Des réseaux mafieux opérant à la frontière entre les deux pays, sous la protection des moukhabarates syriens, ont largement profité de cette situation. C’est dès cette époque qu’un djihadiste français comme Boubaker al-Hakim, le mentor des frères Kouachi - les futurs assassins de Charlie Hebdo - transite par Damas entre la France et l’Irak. Cette collaboration entre le régime Assad et le djihadisme international est donc ancienne. Elle avait aussi contribué à ensanglanter le Nord Liban, secoué par les attaques des djihadistes de Fatah al-Islam en 2006 et 2007. Au Yémen, on constate durant les années 2000 une augmentation parallèle de l’aide accordée au régime pour lutter contre le terrorisme, d’une part, et de la violence djihadiste, d’autre part. En effet, cette aide est détournée pour étoffer la garde prétorienne du régime, qui lui-même entretient des relations troubles avec les réseaux djihadistes.

Sept ans après les révolutions arabes, comment expliquez-vous qu’il y ait finalement encore plus de djihadistes ? Car vous semblez dire que plus on a de répression, plus on produit des djihadistes…

Dès 2011, je liais le déclin de la menace djihadiste à la réussite de la transition démocratique dans le monde arabe. Inversement, le développement de la contre-révolution a partout favorisé la violence djihadiste. Soit du fait de la collaboration directe entre djihadistes et dictatures, comme en Syrie et au Yémen. Soit du fait de la fermeture de l’horizon politique et de la criminalisation de toute contestation, ce qui ne peut que pousser des islamistes pourchassés comme « terroristes » à basculer dans la violence. Tel est le cruel paradoxe de la contre-révolution arabe : plus les dictatures arabes répriment férocement les populations, plus le djihadisme est virulent.

Pourquoi la contestation populaire a-t-elle seulement réussi en Tunisie ?

La Tunisie est le seul pays arabe à avoir accompli une transition effective, jetant les bases d’une nouvelle République, avec une constitution élaborée par consensus par une assemblée élue à cet effet. Je note que cette constitution n’a jamais été soumise à référendum, là où les électeurs égyptiens ont approuvé trois constitutions d’inspiration contradictoire depuis la chute de Moubarak. La Tunisie s’est nourrie d’une expérience constitutionnelle de plus d’un siècle et demi. Mais elle a surtout bénéficié du loyalisme républicain des forces armées, alors que, dans le reste du monde arabe, les généraux étaient prêts à pactiser avec les gangsters et les djihadistes pour ne rien céder de leur pouvoir absolu.

Quels sont les ressorts de ces détournements des mouvements de contestation ? Sont-ils économiques ?

La rente pétrolière a en effet pu être redistribuée à la marge par les régimes en place lorsqu’ils ont voulu acheter la paix sociale à ce prix. Le cas le plus frappant est celui de l’Algérie où des hausses de salaire très importantes ont été accordées, juste après la chute de Ben Ali en janvier 2011, pour éviter que l’exemple tunisien ne fasse école dans le pays. Cela était possible avec des cours du pétrole d’un niveau historiquement haut. C’est beaucoup plus difficile avec un prix du baril de moitié moins élevé aujourd’hui. Les régimes en place essaient alors d’éviter toute forme de rassemblement populaire, comme en Égypte où les matchs de football se déroulent hors de la présence du public.

Vous parlez d’une ressource, d’une rente internationale sur laquelle les régimes survivent sans se préoccuper de leurs populations. Est-ce à dire que l’Occident est directement impliqué dans ces contre-révolutions ?

L’épuisement relatif de la rente pétrolière a contraint des régimes de plus en plus contestés à dépendre de plus en plus d’une nouvelle rente stratégique, liée à la lutte contre le terrorisme. Alors même que leur bilan face à Daech est très discutable, ces dictatures se sont présentées comme le « moindre mal ». Ce discours a malheureusement trouvé de nombreux échos chez les décideurs et dans les opinions à la faveur des « guerres globales contre la terreur », livrées par George W. Bush durant la décennie écoulée, puis par Vladimir Poutine depuis 2015 et Donald Trump depuis 2017.

Quelle diplomatie faut-il selon vous alors adopter avec ces régimes ? Doit-on faire preuve de pragmatisme ou bien la morale peut-elle peser en géopolitique, et plus précisément face à Bachar al-Assad ? 

Il faut cesser une fois pour toutes de parer de « réalisme », un soutien aveugle et irresponsable à des dictatures qui ont partie liée, directement ou indirectement, avec la terreur djihadiste. Les despotes qui prétendent imposer la sécurité aux dépens des libertés individuelles et collectives ont en réalité plongé leur pays dans une insécurité sans précédent, comme en Égypte, voire dans la guerre civile, comme en Syrie et au Yémen. Incapables de brider le monstre djihadiste sur leur sol, ils ont de fait favorisé l’exportation et la projection de ce terrorisme spécifique jusqu’en Europe en général, et en France en particulier. C’est ce constat accablant qu’il est impératif de garder à l’esprit à l’heure où une réévaluation des relations avec la dictature Assad semble se profiler.

 

Généraux, gangsters et jihadistes, histoire de la contre-révolution arabe, Jean-Pierre Filiu, La Découverte, 310 p., 22 €

Propos recueillis par Simon Blin.

Photo : © Stringer