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« Les citoyens américains n’ont jamais été interventionnistes »

Written by Simon Blin | Jan 20, 2018 11:53:05 AM

Nicole Bacharan est historienne et politologue, spécialiste des Etats-Unis, et auteur de nombreux ouvrages sur la société et la politique américaine. Dernier livre paru : First Ladies, à la conquête de la Maison Blanche, avec Dominique Simonnet, aux éditions Perrin. 

Comment analysez-vous cette première année sous l’ère Trump ?

Nicole Bacharan On peut résumer cette première année de présidence en détournant son célèbre slogan « Make America Great Again », en « Make America Small Again ». Tous domaines confondus, Donald Trump opère depuis son élection un amoindrissement de la stature de son pays. Dans ses choix de politique intérieure comme dans ses options diplomatiques, on assiste à un repli, on voit à la fois une attitude hostile et frileuse. Dernièrement, Trump a encore durci le ton sur l’immigration en menaçant de mettre fin au DACA (Defered Action for Childhood Arrivals), cette disposition prise par Barack Obama qui avait permis d’offrir un statut à plusieurs centaines de milliers de clandestins arrivés mineurs aux États-Unis. Jusqu'à présent, Donald Trump l'a utilisé comme levier pour négocier avec les démocrates un accord sur le budget et sur le financement de l’hypothétique mur à la frontière mexicaine. Autre preuve de la brutalité de sa politique : la fin du statut qui avait permis à quelque 200 000 Salvadoriens illégaux de rester aux États-Unis après la série de séismes qui avaient dévasté le Salvador en 2001. Ils ont jusqu’à septembre 2019 pour obtenir une légalisation ou quitter le pays, le seul que leurs enfants aient connu. Cette politique est dévastatrice sur le plan humain bien sûr, mais aussi symbolique et moral, sur la vision du pays que cela projette.

L’intérêt des Américains peut-il réellement se limiter aux frontières de leur pays ?

Donald Trump ne fait que réveiller un vieux fantasme isolationniste qui revient de façon récurrente dans l’histoire américaine. Le rêve de vivre loin du monde, à l’abri entre deux océans était présent dès le fondement de la république américaine. Dans sa lettre d’adieu en 1796, le premier président, George Washington, avertissait : « L’Europe a des intérêts qui ne nous concernent en rien… Notre politique est de nous abstenir de toute alliance durable avec aucune partie du monde extérieur. » Au fil du temps, la réalité est devenue toute autre. Le monde ne peut se passer des États-Unis et inversement. Pensons simplement à 1917, à 1944. L’histoire le rappelle sans cesse : l’Amérique déconnectée du monde n’a jamais vraiment existé. Certes, en politique étrangère, les insatisfactions que soulève Donald Trump et sur lesquelles il s’est fait élire ne sont pas nouvelles. La contribution américaine trop élevée au financement de la défense des pays occidentaux, les insuffisances de l’accord sur le nucléaire iranien : ces problématiques existaient avant son arrivée à la Maison Blanche. Mais si Donald Trump a accepté de renouveler son engagement à l’égard de l’OTAN, sur bien d’autres points (le climat, le nucléaire iranien, l’aide militaire au Pakistan…) il casse sans remplacer. Pire, plutôt que de protéger son propre pays, il tend à le marginaliser. La preuve en est que les deux Corées ont décidé d’ouvrir un nouveau dialogue en écartant les États-Unis, l’allié et protecteur historique des Sud-Coréens.

Ce recentrage des États-Unis n’avait-il pas déjà été opéré sous les mandats de Barack Obama ?

Effectivement. Aussi opposés que soient Donald Trump et son prédécesseur, l’idée que les États-Unis ne peuvent régler toutes les affaires du monde était déjà présente lors des années Obama. En 2009, Barack Obama a hérité d’un pays en pleine crise financière et marqué par des guerres impopulaires en Afghanistan et en Irak. A cette époque, le président estimait déjà que les États-Unis n’avaient plus vocation à être gendarmes du monde. Durant ses deux mandats, ils ne sont intervenus militairement que lorsque leurs intérêts ont directement été menacés. Ce sentiment d’avoir touché les limites de la puissance américaine a été particulièrement vif au sujet du Moyen Orient. Barack Obama n’a pas réussi à stabiliser l’Irak, à influer sur le cours de la guerre en Syrie, à soutenir le développement de régimes plus ouverts après l’échec des printemps arabes. Quoiqu’entreprennent les États-Unis, disait-il, ils ont toujours tort. Ce mouvement de repli n’est pas étonnant lorsqu’on se penche sur l’histoire du pays. Il n’y a pas que George Washington qui rêvait de distance avec le reste du monde : les citoyens américains n’ont jamais été interventionnistes. Ce pays ne s’est pas non plus bâti sur l’idée impériale, à l’inverse de la Grande-Bretagne du XVIe siècle, construite sur une vocation impérialiste. L’empire britannique administrait des territoires à travers le monde entier. Jusqu’au XXe siècle, il était courant que des diplomates, militaires,  hommes d’affaires anglais effectuent toute leur carrière à l’étranger, dans l’empire. Or, la mentalité américaine est toute autre. L’idéal américain, pourrait-on dire, est celui du retour au pays.

Ce non-interventionnisme pourrait-il durablement affecter les relations transatlantiques ?

L’Europe indiffère radicalement Donald Trump. Notons qu’avant lui, Barack Obama et George W. Bush n’avaient guère la fibre européenne, mais la force des intérêts partagés a toujours fini par les ramener sur le vieux continent. Dans le contexte actuel, les Européens auraient tout à gagner à développer leur propre défense (même s’ils ne pourront jamais se passer du soutien américain) et à développer leur propre politique étrangère. C’est maintenant ou jamais ! Visiblement, Emmanuel Macron l’a bien compris. Vis-à-vis des États-Unis, les Européens tentent de laisser passer le temps de cette présidence, et de limiter les dégâts. De son côté, les velléités de rupture de Donald Trump se trouvent limitées par les intérêts communs qu’il ne peut ignorer.

Selon vous, le trumpisme peut-il survivre à Donald Trump lui-même ?

Tout dépend de ce qu’on entend par « trumpisme », l’homme ou les opinions ? Il faut les deux « ingrédients » pour que cela soit durable : la rencontre entre des griefs anciens et une personnalité qui, à un certain moment, les incarne. Le style paranoïaque, vulgaire et misogyne de Donald Trump réveille de vieux réflexes. Avant lui, le sénateur Joseph McCarthy, qui mena la sinistre « chasse aux sorcières » des années 1950, ou le candidat républicain à la présidence de 1964 Barry Goldwater, ont incarné eux aussi cette vision apocalyptique et xénophobe de l’Amérique. On peut également rapprocher Donald Trump du parti des Know Nothing (« ceux qui ne savent rien ») du milieu du XIXe siècle. Ce courant anti-immigration, anti-élites, a obtenu jusqu’à une centaine d’élus au Congrès avant de s’essouffler. Dans ses déclarations, Donald Trump attise constamment les éternelles questions sur l’identité américaine : qui a le droit d’être Américain ? Les descendants d’un groupe ethnique, ou les immigrants venus du monde entier qui adhèrent au rêve américain ? Quel que soit le fantasme sur un retour au prétendu « bon vieux temps », les Blancs d’origine européenne deviennent minoritaires. Parmi ceux qui se sentent mis à l’écart de la prospérité et de la mondialisation, l’hostilité à cette évolution du pays est appelée à perdurer. Mais ceux qui ont une vision beaucoup plus ouverte de leur pays peuvent à nouveau prendre le dessus. Reste à savoir dans quel état Donald Trump laissera la démocratie américaine.

 

Photo : Donald Trump © TIMOTHY A. CLARY/AFP