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« L’enjeu est que chacun.e puisse s’imaginer comme un.e semblable »

Written by Pierre Natnaël Bussière | Jan 12, 2018 5:35:17 PM

Dans ce Grand entretien avec Réjane Sénac, directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po - CEVIPOF et autrice de Les Non-Frères au pays de l’égalité (Presses de Sciences po, 2017), il est question de la « tribune des 100 », de féminisme, de lutte contre les discriminations et de société idéale. Stimulant.

 

Cette semaine, un collectif de 100 femmes a publié une tribune qui a provoqué un vif émoi. Ces femmes affirment rejeter un féminisme qui promeut une « haine des hommes et de la sexualité ».

Cette prise de position se situe-t-elle à contre-courant de vos aspirations féministes ? 

 

Il faut bien voir que dans cette tribune, derrière l’apparente légèreté de la défense de la drague et de la galanterie, les agressions sexuelles (qui sont des délits, rappelons-le) sont normalisées comme des « accidents » à apprendre à vivre avec dignité, voire habileté ou stratégie, par « nos filles » dès l’enfance. Rabaisser ainsi « nos » filles, c’est aussi en creux dresser « nos » fils pour qu’ils assument leur rôle de dominants dont la force et l’envie, parce que naturelles, peuvent légitimement s’exprimer par la violence.

La société promue par cette tribune est celle du dressage à la soumission, au contrôle du corps des femmes par les hommes. La fin n’est pas la liberté, qu’elle soit d’expression, de création, ou d’action, mais la perpétuation d’un ordre où le désir et le plaisir n’ont de sens que dans le petit cadre binaire où les hommes séduisent les femmes qui n’ont d’autres choix que de consentir ou de décliner avec grâce, humilité et légèreté, même si la « proposition sexuelle » les importune.

Il est révélateur que, dans cette tribune, la liberté et l’égalité soient posées comme contradictoires alors que l’égalité est la condition de la liberté. Pour être libre, il faut être un sujet égal, émancipé de la maîtrise par un plus fort ou un plus légitime que soi. Nous serons tou.te.s libres sexuellement quand nous serons tou.te.s des individu.e.s sujets de désir et de plaisir à part entière. Pour cela, il faut penser et construire une société où les individu.e.s ne sont pas assigné.e.s à une authenticité du fait de leurs identifications à des identités de groupe, qu’elles soient associées à un sexe, à une religion, à une culture plus ou moins racialisée, à une classe sociale…

 

L’année 2017 fut un moment important de la lutte pour l’égalité. Nous avons assisté à une formidable libération de la parole des femmes. Comment analysez-vous le mouvement #MeToo et #BalanceTonPorc ?

 

Les hashtags #MeToo et #BalanceTonPorc marquent un moment charnière, celui de la sortie de l’impunité des violences sexuelles. J’ai une préférence pour #MeToo car sa dimension est plus explicitement politique et fait moins prise aux interférences et évitements. Il dit clairement la solidarité dans l’expérience de la domination et la remise en cause de la soumission. Sans nier la diversité du groupe des femmes, l’intersection et la consubstantialité des rapports sociaux, il déverrouille des réflexes d’entre-soi. Il est en effet très intéressant que ce hashtag, d’abord porté par des femmes ayant d'importants capitaux économiques et culturels, débouche sur la création de la fondation Time’s Up, destinée en particulier à apporter un soutien aux victimes de harcèlement au travail.

 

Vous affirmez que le « meurtre originel » de l’égalité s’est fait au nom du respect de l’ordre naturel. En quoi la confusion de l’ordre naturel et de l’ordre social permet au système de domination de se perpétuer ?

 

De tout temps, cette confusion — ou plutôt la légitimité conférée au « naturel » — a permis d’éteindre toute controverse et tout débat politique puisque l’ordre dit naturel est posé par définition comme indiscutable. Si j’utilise l’expression de personnes « non-blanches », c’est parce qu’elle dit bien la fiction politique consistant à identifier par la couleur de leur peau uniquement celles et ceux qui sont perçu.e.s comme dissonants par rapport à la prétendue neutralité et invisibilité des dominants. Dans une logique symétrique de dépolitisation, les femmes sont renvoyées à leur faiblesse physique, versant négatif de leur « beau » destin maternel et maternant, et les « non-blanc.he.s » à la force de leur physique et de leurs traditions. Le mythe de la complémentarité des sexes et des « races » a justifié la domination sociale au nom du respect pragmatique et rationnel de l’ordre naturel. Dans Emile ou De l’éducation, Jean-Jacques Rousseau affirme ainsi que « l’homme et la femme ne sont ni ne doivent être constitués de même, de caractère ni de tempérament, il s’ensuit qu’ils ne doivent pas avoir la même éducation. » Aussi bien l’antiracisme que le féminisme sont fondés sur la remise en cause de ce déterminisme naturel et sur la lecture critique des inégalités comme construction sociale injuste. Notre ordre politique contemporain repose encore sur des catégorisations expressions et vectrices de hiérarchisation.

 

Les théories du care (ou éthique de la sollicitude) et le féminisme différentialiste valorisent des qualités attachées aux stéréotypes féminins. Ne sont-ils pas une forme de retour à l’ordre naturel ?

 

Sans confondre les deux, il est essentiel d’être vigilant.e à ne pas justifier l’application du principe d’égalité aux femmes au nom de leur apport différencié. Cette justification relève en effet d’un néo-essentialisme modernisant la complémentarité asymétrique et incompatible avec l’égalité. Si nous voulons nous libérer d’identifications de groupe aliénantes, la singularité ne peut être pensée qu’au niveau individuel à l’entremêlement de différenciations multiples, dans la tension entre déterminismes sociaux et réappropriation émancipatrice. Le fait d’épingler les individus à des identités de groupe (liées au sexe, à la racialisation…), même quand elles sont culturalisées, assigne à des qualités qui sont toujours des défauts pour des éternel.le.s inachevé.e.s. Pour donner de la légitimité à leurs discours, les thèses essentialistes ont affirmé s’appuyer sur une prétendue vérité scientifique. Or de nombreux travaux, notamment ceux de Priscille Touraille, montrent que même ce qui semble être de l’ordre de l’inné (la taille et la corpulence par exemple) est en réalité du construit. J’invite donc à la prudence et à l’humilité ceux qui se prévalent de l’autorité des sciences « dures ». N’oublions pas qu’elles ont historiquement contribué à justifier le racisme et le sexisme, en particulier par la classification en fonction de critères apparemment objectifs comme le volume du crâne ou le poids des cerveaux. Ayons de la mémoire, le rapport au savoir est un rapport au pouvoir, en particulier celui de classer et donc de hiérarchiser.

 

Dans votre dernier ouvrage (Les non-frères au pays de l’égalité), vous interrogez le « mythe de l’égalité à la française » dans ses principes. Qui sont ces « non-frères » que la République française a refusé d’inclure ?

 

L’angle mort de notre universalisme républicain est que la fraternité postule l’existence de « frères »,  mais aussi de « non-frères ». Si la devise était « Liberté, Égalité, Sororité », je n’aurais pas à vous expliquer l’exclusion des « non-sœurs ». Qu’ils soient singularisés par un renvoi à leur sexe—les femmes, mais aussi les personnes qui remettent en cause la binarité femme/homme—ou à leur couleur de peau, les « non-frères » ont pour point commun d’être sorti.e.s du politique au nom de leur prétendue incapacité à prendre de la distance par rapport à « leur nature », c’est-à-dire à leur animalité. Nous sommes aujourd’hui dans une phase d’inclusion de ces « non-frères », cependant toujours perçu.e.s comme complémentaires avant d’être égaux. Tant que nous resterons dans ce modèle, les discriminations perdureront.

 

Dans cette perspective, vous souhaitez donc supprimer le mot « fraternité » de notre devise républicaine. L’usage contemporain de ce terme vise-t-il vraiment à exclure les femmes ?

 

La prétendue neutralité du terme de fraternité cache mal le fait qu’il dit l’histoire et le présent de l’exclusion de celles et ceux qui ne sont pas reconnu.e.s comme dignes de faire partie de la famille politique des semblables. L’interroger permet de prendre conscience des non-dits, qui parlent avec nous ou malgré nous, de cette République française fondée sur des totems ambivalents, au premier rang desquels les droits de l’homme et l’égalité. Réfléchir aux conditions de possibilité d’une communauté politique réellement égalitaire, c’est faire face à un héritage républicain où les principes d’égalité et de liberté n’ont été considérés comme légitimes que pour ceux en position de s’instituer comme « frères ». L’usage du terme de fraternité ne limite pas seulement le « qui » du politique, mais aussi le « quoi », car il renvoie au registre religieux et familial. La construction d’un « nous politique » doit-elle se faire dans le cadre du logiciel de la famille ? Ne devons-nous pas construire la solidarité en dehors de tout modèle, et donc de toute analogie avec la famille ? Dans Critique de la raison dialectique, Sartre se pose la question de savoir : pourquoi donc un petit pois, dans une boîte de conserve, serait-il dit le frère d’un autre petit pois de la même boîte ? Pour filer la métaphore, pourquoi ne nous reconnaissons-nous pas tout.e.s comme des légumes, mais comme des carottes, des petits pois, des oignons, de telle taille, de telle couleur, de tel poids, de telle provenance... Le sujet est celui de ce qui fait écran à la reconnaissance de tous les individus comme des semblables : la différence de sexe, de couleur de peau, de religion, de classe sociale, et pourquoi pas la forme de la tête pour reprendre Brecht... Il est essentiel de réfléchir à ce qui fonde le lien politique, dans ses limites et ses exclusions.

 

Vous montrez que l’inclusion des femmes et des personnes « issues de la diversité » dans les instances de pouvoir se fait pour la même raison que leur exclusion : pour leur différence supposée. Assiste-t-on à une essentialisation des différences ?

 

Il y a une continuité entre un processus historique et théorique qui a exclu les non-frères au nom de leur prétendue « moins-value » naturelle et l’inclusion qui leur est aujourd’hui proposée en raison de leur prétendue « plus-value » culturelle, sociale et économique et non en tant que semblables considéré.e.s comme pair.e.s. En justifiant, par la promotion de la parité, par le fait que les femmes feraient de la politique autrement, ou la promotion de la diversité par le fait qu’elle est bonne pour le business, la tendance essentialiste est déplacée et dissimulée dans la promotion et l’exaltation de différences performantes. Le terme de « diversité » est intéressant, car il dit une différence divergente. La diversité, ce n’est pas le pluralisme, c’est une différence inassimilable. L’expression de « fait divers » dit la survivance de la connotation négative du terme de diversité renvoyant à la malveillance, la malchance. Être « issu.e.s de la diversité » c’est ainsi ne pas être compatible avec la similarité harmonieuse des frères se reconnaissant comme égaux.

Dans une période de crise globale, la tentation est grande d’user d’un « essentialisme stratégique » mettant en scène la valeur ajoutée de la mixité. L’inclusion des « non-frères » devient alors conditionnée à la performance de leur différence, la performance est ainsi entendue à la fois sur le registre néolibéral de rentabilité et néo-essentialiste de mise en scène identitaire. L’égalité est marchandisée dans la mesure où elle doit, elle aussi, être performante. Sous l’apparence pragmatique d’un argument audible et percutant, on inocule à l’égalité un poison sans antidote. Les rapports justifiant les politiques d’égalité par la performance de la lutte contre les discriminations ou de l’égalité se multiplient (voir en particulier celui de France Stratégie d’octobre 2016 sur le coût exorbitant, 7% du PIB, soit 150 milliards d’euros, des discriminations à l’embauche). Se situer sur ce registre comptable, c’est prendre le risque que soit démontré que les discriminations sont rentables. Et alors que fera-t-on ? Nous sommes en train d’assister à un meurtre presque parfait où l’on tue l’égalité en son nom. La seule réponse à cette marchandisation de l’égalité est d’inventer une égalité sans conditions, libérée de la fraternité et du marché.

 

Que pensez-vous de la polémique suscitée par les réunions non-mixtes ? Ces réunions ne traduisent-elles pas une défaite de l’intégration républicaine ?

 

Je pense que vivre en société, c’est jouer dans un cadre contraint avec plus ou moins de cartes et d’atouts pour prendre la main, s’émanciper. La non-mixité a à voir avec l’émancipation dans la mesure où, comme le dit Christine Delphy, « les opprimés doivent non seulement diriger la lutte contre leur oppression, mais auparavant définir cette oppression elles et eux-mêmes. » Il est significatif que la non-mixité politique qui pose problème soit celle des racialisés. Les controverses virulentes, en particulier sur le Festival afro-féministe Nyansapo organisé à Paris du 28 au 30 juillet 2017, se cristallisent sur l’incompatibilité entre la mise en place d’espaces non-mixtes de discussion sur des critères raciaux et/ou sexués (femmes noires, personnes noires ou femmes racisées) à côté d’espaces ouverts à tous, et les principes républicains d’indivisibilité, de laïcité et d’égalité, ainsi que les valeurs dites communes comme la lutte contre le racisme. Ces réactions sont révélatrices d’une cécité et d’un paternalisme qui consistent à faire la leçon à celles et ceux qui vivent des discriminations pour savoir comment ils doivent se libérer et comment ils ne doivent pas culpabiliser les dominants.

Nous devons être lucides : la nécessité de mettre en place des espaces de débat non-mixtes dit que l’égalité n’existe pas. Cet échec n’incombe pas aux inégaux, il est celui d’un régime politique qui n’a jamais été à la hauteur de ses idées. Si les racialisés créent des espaces de confiance pour construire un langage politique émancipé, c’est en réponse à un système de dominations et de discriminations.

 

Le débat autour de l’écriture inclusive a lui aussi déchainé les passions. Certains affirment que cette question discrédite le combat féministe dans son ensemble. Que répondez-vous à ceux qui considèrent ce débat contre-productif, voire inutile ?

 

La virilisation de la langue est une construction historique et politique. Au XVIIe siècle, l’Académie française impose la règle selon laquelle le masculin doit l’emporter sur le féminin, car « le masculin est plus noble que le féminin » (Claude Favre de Vaugelas), « à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » (Nicolas de Beauzée). Cette règle grammaticale est donc aussi et avant tout un ordre social et politique. Par le biais de la langue, c’est un ordre sexué inégalitaire qui est mis en scène comme étant le cadre à travers lequel on doit parler, penser et donc vivre. Le conditionnement à l’inégalité, à la complémentarité asymétrique, est en effet porté par la manière dont on s’adresse les uns aux autres depuis l’enfance, dont on construit les goûts et le rapport au monde.

Les réactions à la remise en cause de cet ordre sont révélatrices des résistances encore présentes au-delà des postures apparemment consensuelles sur l’égalité femmes-hommes et la nécessité de se concentrer en priorité sur l’éducation. Il est en particulier significatif que la pétition des professeur.e.s refusant de continuer à enseigner que le masculin l’emporte sur le féminin ne soit pas comprise comme cohérente, mais comme dangereusement utopique, voire illégitime et outrancière.

 

Pourtant, des langues sans genre (comme le hongrois ou le turc) n’ont pas suffi à égaliser les rapports femmes-hommes dans ces pays.

 

Non, vous avez raison, mais le combat pour l’écriture non-sexiste fait partie d’un ensemble plus large pour penser et porter les conditions de possibilité de l’égalité. C’est un tout qui fait système. Afin de discréditer et de diviser les combats pour l’égalité, la stratégie est de hiérarchiser les priorités à l’intérieur d’un même groupe et entre groupes discriminés. C’est ainsi que l’on entend : « Vous n’avez rien d’autre à faire que de vous occuper du langage alors qu’il y a une femme qui meurt tous les deux jours et demi, alors qu’il y a de criantes inégalités salariales ? »;« il faut choisir entre accueillir les migrants et aider les SDF. » Dans le même registre, la question est posée de ce qui est plus grave donc plus urgent à mettre à l’agenda politique : le sexisme, le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie… Cette mise en concurrence des inégaux empêche de penser les systèmes de domination dans leur entremêlement. C’est un procédé habile pour rendre les coalitions difficiles, voire créer des dissensus, et donc conserver l’ordre établi inégalitaire.

 

Comment peut-on atteindre la société idéale que vous nous avez brossée lors de cet entretien ? Pour espérer l’approcher, doit-on passer par des politiques de discriminations positives (affirmative action) ?

 

Dans une approche arendtienne, l’enjeu est que chacun.e puisse s’imaginer et imaginer l’autre comme un.e semblable. Cela ne signifie pas qu’il faille appréhender l’égalité comme un principe idéalisé et éthéré. Les différences de situation doivent en effet être prises en compte pour éviter de reproduire des discriminations structurelles s’exprimant de manière directe ou indirecte. C’est à cette condition que la mise en place de mesures d’actions ou discriminations positives, quel que soit le secteur de politique publique (des « réseaux d’éducation prioritaires plus » — anciennement ZEP — aux lois instaurant un quota sexué pour partager les postes à responsabilité), participera à la déconstruction de l’ordre inégalitaire. Les principes de justification de ces mesures sont déterminants, car si ces mesures sont appliquées au nom de la performance de la mixité, et non de la remise en cause des différenciations jugées illégitimes, elles contribueront à renaturaliser les hiérarchies sociales et politiques dans une inclusion sous conditions.

Il s’agit pour reprendre l’expression de Geneviève Fraisse d’« habiter la contradiction » suivante : continuer à mesurer les inégalités en prenant en compte les catégories héritées des dominations pour tendre vers une égalité qui les dépasse. Comme le souligne Jacques Derrida dans Politiques de l’amitié, l’enjeu est de « trancher sans exclure, d’inventer d’autres noms et d’autres concepts, de se porter "au-delà" de "ce" politique-ci sans cesser d’y intervenir pour le transformer ».

L’utopie réaliste que je défends est celle de donner à chacun.e la possibilité d’être reconnu.e et de vivre comme un.e semblable sans que la pluralité humaine ne se décline en singularisations aliénantes.

Photo : Réjane Sénac © Magali Bragard