« Cette tribune réhabilite un ordre social à l’ancienne »

« Cette tribune réhabilite un ordre social à l’ancienne »

Juliette Rennes, sociologue et enseignante à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), réagit à la tribune du collectif des 100 femmes publiée le 9 janvier par Le Monde.

Que vous inspire la tribune du collectif des 100 femmes publiée dans Le Monde ? 

Un sentiment de déjà-vu. Depuis plus de quarante ans, régulièrement, quand des mouvements féministes s'en prennent aux pratiques sexistes dans les relations érotiques, amoureuses ou sexuelles, surgit l'accusation de puritanisme. Paradoxal lorsque l'on considère la logique même des mouvements féministes. Depuis les années 1970, les luttes contre le sexisme se situent dans la continuité de celles pour l'émancipation sexuelle : lutter pour disposer librement de son corps implique de s'attaquer aux pratiques de violence, de coercition, de domination qui entravent cette liberté. Nombre d'associations féministes « prosexe » sont d'ailleurs présentes dans les combats contre les violences et le harcèlement sexuel. Défendre, à l'inverse, une « liberté d'importuner » pour les hommes — soit la liberté d'entraver la liberté d'autrui — n'a vraiment rien de subversif.

Cela ressemble plutôt à une réhabilitation d'un ordre social à l'ancienne où les rencontres amoureuses, érotiques et sexuelles prennent la chasse pour modèle. L'affirmation selon laquelle « la pulsion sexuelle » serait « par nature offensive et sauvage » semble d'ailleurs plutôt anachronique, après cinquante ans de travaux historiques, sociologiques et anthropologiques sur la sexualité. Maintes enquêtes montrent qu’importuner les femmes constitue avant tout un rituel social par lequel des garçons et des hommes apprennent à affirmer et accomplir une forme de virilité définie par opposition à une féminité dévaluée. Quand il devient visible que de plus en plus de filles et de femmes résistent à cette partition des rôles, il n’est pas étonnant que surgissent des contre-offensives.

 

Considérez-vous que les femmes signataires de cette tribune expriment de « l’anti-féminisme » ?

Cette tribune s'en prend à une mobilisation soutenue par des centaines d'associations et de personnalités se définissant comme féministes et elle mobilise pour cela des arguments classiquement utilisés par les adversaires du féminisme : les « excès » du féminisme, la « haine des hommes », la « mort de l’érotisme », le « totalitarisme », etc. D'où ce sentiment de familiarité que je viens d'évoquer : depuis plus d’un siècle, on peut retrouver les mêmes structures argumentatives contre les avancées des droits politiques, sociaux, reproductifs et sexuels des femmes. Quand les féministes des années 1900 luttaient pour que les femmes puissent accéder aux fonctions d’avocat, de médecin, de savant ou de professeur agrégé, les antiféministes prédisaient la fin de l’attraction entre les sexes, celle-ci étant censée reposer sur l’asymétrie des statuts et des rôles des femmes et des hommes.

 

Les réactions anti-féministes provenant de femmes sont-elles nouvelles ? 

Si toutes les femmes qui accèdent à des positions sociales privilégiées étaient féministes, la cause de l'égalité des sexes avancerait plus rapidement… De fait, depuis les luttes féministes du début du XXe siècle, certaines femmes qui avaient accès à la parole publique ont régulièrement fait chœur avec les adversaires de cette cause : la solidarité de classe ou familiale, les affiliations partisanes ou religieuses peuvent parfois primer sur la solidarité de genre et certaines femmes, du fait de leur trajectoire personnelle et leur position sociale, peuvent aussi tirer des bénéfices au maintien de l'ordre existant. Ce qui est frappant dans la contre-offensive portée par cette tribune, ce n'est pas tellement que des femmes critiquent des analyses féministes, mais surtout qu'elles mettent en question la signification que d’autres femmes, qui ne sont pas nécessairement des militantes féministes, ont énoncée de leurs expériences intimes du sexisme. Que les auteurs de cette tribune aient échappé à certaines de ces expériences et de ces ressentis, cela est tout à fait possible : elles ne seraient pas les premières. Elles pourraient alors s'interroger, comme le faisait par exemple Simone de Beauvoir, sur les éléments de leur trajectoire et de leur position qui les a protégées de telle ou telle dimension des relations sexistes. C'est en raison de cette démarche réflexive et respectueuse du vécu des autres femmes que des féministes ont pu s'allier autour des causes communes pour lesquelles elles (et parfois ils) n'étaient pas nécessairement toutes concernées intimement. On est ici bien loin de cette démarche.

 

Assiste-t-on à une guerre des féminismes ? 

Cette expression de « guerre des féminismes » a été utilisée dans plusieurs médias ; d'autres ont déclaré que cette tribune « divisait » les féministes. Mais il me semble que ce texte se situe plutôt à l'extérieur des débats qui traversent les mouvements féministes. Les questions controversées au sein des associations féministes ne manquent pas — qu'il s'agisse de la « gestation pour autrui », de la « laïcité », de l'articulation des luttes féministes et antiracistes, du statut de la prostitution ou, pour remonter quelques années en arrière, de la parité. Mais on constate que les groupes féministes qui ont tenu ou tiennent sur ces enjeux des positions divergentes se sont accordés à l'automne dans le soutien au mouvement #MeToo. Il est donc impropre de présenter la position tenue dans cette tribune comme une position au sein des féminismes. Dans le texte, les signataires revendiquent d’ailleurs cette extériorité, même si individuellement certaines ont pu sûrement s'allier à des causes féministes.

 

Considérez-vous que les femmes sont enchaînées à un « statut d’éternelles victimes » ? 

Jusqu'aux années 1980, il était courant que des filles et des femmes confrontées à des abus sexuels, du harcèlement ou à un viol soient considérées comme coupables de ce qui leur arrivait. Ce « blâme de la victime » est devenu moins systématique aujourd’hui, mais il est loin d'avoir disparu. Faire reconnaître son statut de victime quand on a expérimenté cette forme d'injustice n'est en rien un enchaînement aliénant, mais une façon de se libérer d'une culpabilité infondée. L'idée que les féministes enchaîneraient les femmes à un statut d'éternelles victimes, les réduiraient à « de pauvres petites choses sous l'emprise de phallocrates » est à mon avis encore un contresens : c'est en restant éternellement et collectivement silencieuses que l'on risque de s'aliéner. Les prises de parole du mouvement #MeToo sur le harcèlement et les violences sexistes ressemblent plutôt à un acte collectif d'émancipation. Or l'histoire montre que sur les voies de l'émancipation, s'inventent aussi de nouvelles formes d'érotisme, de relations et de désirs.

 

Derniers ouvrages :

Encyclopédie critique du genre. Corps, sexualité, rapports sociaux, direction de l'ouvrage, éd. La Découverte, 2016

Femmes en métiers d'hommes (cartes postales, 1890-1930), éd. Bleu Autour, 2013

Le mérite et la nature. Une controverse républicaine, l’accès des femmes aux professions de prestige (1880-1940), éd. Fayard, 2007

Photo : Juliette Rennes © GFV