« Ces morts sont un effet des politiques migratoires »

« Ces morts sont un effet des politiques migratoires »

Entre 90 et 100 migrants sont portés disparus en Méditerranée dans le naufrage de leur embarcation de fortune au large de la Libye.

Entre 90 et 100 migrants sont portés disparus en Méditerranée dans le naufrage de leur embarcation de fortune au large de la Libye, a fait savoir mardi 9 janvier la marine libyenne. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), au moins 3 116 migrants sont morts ou disparus en 2017 en tentant de traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe, dont 2 833 au large de la Libye. La Méditerranée est-elle pour autant l’unique théâtre des drames migratoires qui se jouent aux frontières de l’Europe ?

Entretien avec Carolina Kobelinsky, anthropologue , chargée de recherche au CNRS et membre du Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative (LESC). Ses recherches portent sur les politiques migratoires et d’asile. Elle a travaillé sur une ethnographie des morts aux frontières de l’Europe.
 

À qui peut-on imputer la responsabilité de la mort des migrants aux portes de l’Europe ?

Carolina Kobelinsky : Les discours politiques attribuent souvent la responsabilité des morts aux frontières aux passeurs. Parfois même aux migrants eux-mêmes, considérés comme des irresponsables, voire des êtres irrationnels ne mesurant pas les risques de la traversée. Mais cela occulte une bonne partie du problème. Ces morts sont un effet des politiques migratoires européennes. Autrement dit, c’est le régime contemporain des frontières qui tue.

 

Quelle est l’ampleur réelle de cette tragédie ?

Il est difficile de répondre précisément à cette question. Il n’existe pas de chiffres officiels au niveau européen et, étant donné le caractère irrégulier de la traversée des frontières, des morts peuvent échapper au recensement. Par exemple, les naufrages de petites embarcations peuvent ne pas être repérés par les autorités policières. Cependant, des estimations existent et circulent dans les médias. En effet, pour pallier cette absence de décompte officiel, des associations, des journalistes indépendants et des universitaires comptent les morts depuis plusieurs décennies. Le Missing Migrant Project de l’OIM en a répertorié 3.033 seulement en Méditerranée en 2017. Le réseau United for Intercultural Action a comptabilisé, quant à lui, 33.305 décès aux portes de l’Europe depuis 1993.

 

Quelles sont les différentes causes de décès ?

Les dangers auxquels sont confrontés les migrants aux frontières de l’Europe sont principalement liés aux conditions de voyage : la fatigue, la déshydratation lors de la traversée du désert du Sahara, en tentant de monter vers le nord, sont à l’origine de nombreux décès. En outre, les embarcations utilisées pour traverser la Méditerranée sont la plupart du temps très précaires. Les pannes de moteur, les intoxications par émanation de carburant, sont courantes. Les bateaux sont surchargés. Pour ces différentes raisons, chavirements et naufrages surviennent fréquemment. Et même les opérations de sauvetage en mer peuvent être fatales, entraînant parfois un naufrage par collision. Enfin, sur terre, l’escalade des grillages des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla peut entraîner des blessures graves causées par les barbelés, les chutes ou les coups dans la confrontation avec les forces de l’ordre. Et, en traversant les frontières intérieures de l’Union européenne entassés dans un camion, les migrants prennent un risque important de mourir par asphyxie.

 

Une fois retrouvés, que deviennent les corps des migrants ?

S’ils sont retrouvés, les corps des migrants sont envoyés à la morgue où des médecins légistes tentent de les identifier. Une étape très difficile pour plusieurs raisons. D’une part, beaucoup voyagent sans documents d’identité pour circuler sans risque de se faire renvoyer dans leur pays d’origine en cas de contrôle policier. D’autre part, il n’existe aucun protocole national ou européen pour la prise en charge des migrants décédés. Pour permettre l’identification, il faudrait effectuer des prélèvements systématiques d’ADN et les stocker afin de pouvoir les comparer aux informations fournies par des proches de migrants disparus. Or, une telle base de données n’existe pas. À la suite des naufrages des 3 et 11 octobre 2013 au large de Lampedusa, a été mis en place un protocole  expérimental d’identification issu de la collaboration entre l’équipe d’experts du Labanof (laboratoire d’anthropologie médico-légale de l’université de Milan), le Comité international de la Croix Rouge et le Commissaire aux personnes disparues. Pour l’heure, il a été testé deux fois, mais n’est toujours pas généralisé.

Lorsqu’un corps est identifié – grâce à ces méthodes médico-légales, parce qu’un compagnon de voyage l’a reconnu –, ce sont des membres d’associations de soutien se trouvant dans les lieux-frontières ou des migrants qui tentent de contacter la famille pour annoncer la nouvelle. Si celle-ci le souhaite et parvient à collecter l’argent nécessaire au transport du défunt, le corps peut être rapatrié. Si le corps n’a pas été rapatrié ou identifié, le mort est le plus souvent enterré dans le cimetière municipal proche du lieu où il a été retrouvé.

 

Existe-t-il des commémorations des défunts ?

Oui, de nombreuses cérémonies rendent hommage aux migrants morts près des frontières. Dans le sud de l’Espagne, des personnes se recueillent ou déposent des fleurs au cimetière devant des pierres tombales indiquant la mention « immigré » et des manifestations collectives dénoncent le caractère mortifère des frontières. Des cérémonies religieuses sont également organisées dans les villes côtières au moment de l’enterrement des défunts. Des compagnons de voyage organisent également des moments de recueillement pour soulager la douleur. Enfin, à la frontière comme un peu partout en Europe, des collectifs d’artistes et d’activistes organisent des actions, des performances, pour commémorer ces morts de la migration et les rendre visibles.

 

Propos recueillis par Pierre Bussière.

Crédit photo : GABRIEL BOUYS / STF / AFP