« A part à spéculer, le Bitcoin ne sert pas à grand chose »

« A part à spéculer, le Bitcoin ne sert pas à grand chose »

Le département de la justice américaine ouvre une enquête criminelle sur les manipulations de cours de « cryptodevises », dont le bitcoin. Ce dernier, né sous l’étoile anarcho-capitaliste, a échoué à réaliser son ambition première : disrupter les États et les banques centrales. Dix ans après sa création, spéculateurs et escrocs ont dépassé en nombre les pionniers libertariens, qui se sont réfugiés sur les blockchains privées.
Entretien avec Matthieu Montalban.

Vous écriviez dans Alternatives économiques, en novembre 2017 : « Le Bitcoin est le produit d’un projet politique et la blockchain est la technologie qui a rendu possible ce projet. » Quel était ce projet politique ?

C’était avant tout un projet anarcho-capitaliste : se passer de l’État, et plus généralement de tous les intermédiaires (comme les banques), pour effectuer des transactions libres sur le marché. Le Bitcoin a été conçu comme une monnaie non contrôlée par les banques centrales, ni par les banques commerciales, donc une monnaie de pair à pair. La blockchain est l’outil qui a permis sa création, ainsi que celle de toutes les autres crypto-monnaies. À l’initiative de ce projet, on trouve des gens de la communauté informatique ou très calés en finance, parfois même les deux.

Qui sont les crypto-traders aujourd’hui ?

Il n’existe pas d’étude précise sur cette communauté à ma connaissance, donc ce que je vais dire est à prendre avec précaution. Mais manifestement, aux premiers adeptes de la blockchain se sont joints des gogos et des néophytes de la finance qui, comme souvent quand un projet spéculatif se développe, sont devenus des spéculateurs du dimanche.

Spéculer pour spéculer, n’est-ce pas un peu trahir l’idéal anarcho-capitaliste des débuts ?

Non, au contraire ! Dans « anarcho-capitalisme », il y a « capitalisme ». Là où le projet initial a échoué, c’est que le Bitcoin n’est jamais vraiment devenu une monnaie – en tout cas pas encore. On ne peut quasiment rien acheter avec le Bitcoin (à part sur quelques sites ou commerces), ça n’est pas une unité de compte. Concrètement, à part à spéculer, il ne sert pas à grand chose. D’ailleurs, on devrait parler pour le moment de crypto-actif plutôt que de crypto-monnaie.

Pourquoi cet échec ?

D’abord parce que les États exigent de payer l’impôt dans leur monnaie. Il est difficile de développer une monnaie privée quand vous devez payer vos impôts dans une monnaie souveraine. C’est pour cela que la monnaie souveraine reste souveraine. Par ailleurs, ce qui était intéressant au départ avec le Bitcoin, c’est que les frais de transaction étaient relativement faibles. Aujourd’hui, ils se sont envolés, et le temps de validation des différents blocs de transaction s’est rallongé. Du coup, le Bitcoin n’est pas très utile pour les interactions quotidiennes : personne n’a envie de payer 50 euros et d’attendre 10 minutes pour payer une baguette de pain.

Où sont passés les idéalistes des débuts ?

Il faut savoir que tous les adeptes des crypto-monnaies n’utilisent pas le même type de blockchain. Il y a d’un côté la blockchain publique, dans laquelle n’importe qui peut entrer, mais il existe aussi des blockchains « permissionnées » ou privées, dont les membres du réseau sont connus. Les usages y sont différents. La blockchain publique sert notamment aux crypto-monnaies, mais pour tenter de disrupter l’État ou les banques, des blockchains privées peuvent être plus intéressantes. La blockchain Ethereum, par exemple, a été  créée par Vitalik Buterin avec le projet non seulement de supprimer les banques, mais aussi de supprimer les États. Certains membres y ont ambitionné de créer via la plateforme Bitnation une démocratie numérique, ou plus exactement un ensemble de services de gouvernance pour créer des états décentralisés et déterritorialisés. Mais la Bitnation rassemble finalement encore peu de personnes à la surface de cette planète. Ces gens sont proches des hackers et nourrissent une méfiance naturelle vis-à-vis des États et des organisations centralisées. Mais s’opposer à l’autorité étatique ne signifie pas nécessairement voir d’un mauvais oeil la question du marché, ou de la spéculation.

Il s’agit donc de libertariens ?

Certains sont des libertariens, d’autres des libertaires : il faut veiller à ne pas les confondre. Les libertaires prônent l’anarchie, les libertariens prônent l’anarcho-capitalisme. Dans un cas, on est favorable à la propriété privée, et pas dans l’autre. La blockchain a plutôt vu triompher l’anarcho-capitalisme, ce qu’on appelle parfois trivialement l’ultra-libéralisme.

Non sans effets pervers.

En effet. En Russie, en Chine ou en Islande, des « mineurs » font tourner des centaines d’ordinateurs en continu, dans ce qu’on appelle ses « fermes de minage ». Le modèle du Bitcoin a été conçu comme une rémunération du minage : quand sa rémunération est plus importante que son coût, vous avez une industrie du minage qui se développe. Dans les fermes de minage, la fonction des ordinateurs n’est que de vérifier des transactions. Finalement, les adeptes du Bitcoin se plaignent du fait que les banques centrales usent de la planche à billets, mais ça ne semble déranger personne que des gens soient rémunérés à vérifier des transactions en masse - pour la plupart d’ailleurs complètement inutiles, sans compter l’énorme consommation d'électricité. Leur utilité économique est quasiment nulle.

Sans compter le financement des activités illégales...

Totalement. Dans la blockchain, on a un protocole qui est anonymisé et peut être utilisé pour faire du blanchiment d’argent en détournant le système bancaire. Dans la blockchain, vous savez qu’il y a des échanges, mais vous ne savez pas qui est qui. C’est un problème qui n’est pas spécifique au Bitcoin, mais il est la monnaie reine des échanges illégaux sur le Dark Net.

Propos recueillis par Marine Jeannin

 

Matthieu Montalban est maître de conférences en science économique à l’université de Bordeaux, spécialiste de la construction sociale des marchés et de la financiarisation des industries et membre du collectif « Les Économistes Atterrés ».

Photo : © Klaus Ohlenschläger/dpa/AFP