Si t'as été à Tahiti

Si t'as été à Tahiti

Loin des poncifs de l’historiographie coloniale qui évite de prendre en compte la vision des « autres », l’anthropologue britannique Nicholas Thomas scrute dans le détail les destins singuliers des insulaires océaniens.

Hommes et femmes d'Océanie : voici maintenant plus d'un siècle qu'on les imagine à l'identique. On se figure des peuples saisis entre l'océan et les étoiles, des individus habités par leurs coutumes ancestrales, bref une humanité figée dans le temps et isolée dans l'espace par son insularité. Dans cet imaginaire folkloriste, les Océaniens paraissent sublimes du fait de leurs créations plastiques, de leur diversité de moeurs et de leur inventivité mythologique ; mais on dépeint comme d'autant plus calamiteuse leur déchéance pendant et après l'ère coloniale. « En général, observe Nicholas Thomas, directeur du musée d'Anthropologie et d'Archéologie de Cambridge et professeur au Trinity College, on considère les relations entre les Européens et les peuples indigènes […] comme une série de déprédations perpétrées par les premiers sur les seconds : les incursions des explorateurs ouvrent la voie aux marchands, puis aux missionnaires, aux puissances coloniales et, au bout du compte, aux entreprises multinationales. Autrement dit, ces histoires racontent un “impact” sur des peuples inertes. » Cette vision participe d'une mythologie occidentale qu'il est long de défaire et de remplacer. Nicholas Thomas s'y emploie depuis trente ans.

Il faut d'abord accepter de renoncer à l'approche culturaliste, qui tend à essentialiser et à rigidifier ce qu'on appelle une « culture ». Aucune culture n'est homogène, et celles du Pacifique ne déterminent pas plus mécaniquement que les autres les comportements des individus ; si elles nous semblent « traditionnelles », cela n'exclut pas des ruptures et des différences en leur sein bien aussi vastes que les nôtres. Cette considération permet de prendre conscience d'un autre point : c'est que l'anthropologie, à force de vouloir étudier les cultures, a mis de côté ce qui permet d'en faire l'histoire. Elle a voulu fixer des formes sans observer les dynamiques de transformation, qu'elle a même occultées, notamment pour la raison que l'anthropologue lui-même y prenait part, chose inconcevable selon le canon de la science entre 1880 et 1960. Entreprendre l'histoire des peuples indigènes n'est donc pas seulement un travail de justice et de mémoire destiné à panser les plaies postcoloniales ; il s'agit d'apporter un correctif fondamental dans la manière dont l'humanité se représente elle-même.

Points multiculturels

Or le plus fort de l'approche mise en oeuvre par Nicholas Thomas tient en ceci que cette nouvelle histoire humaine peut et doit considérer des singularités – elle ne peut pas se contenter d'être « globale », elle doit d'abord se penser comme « locale ». Une histoire obsédée par des mouvements de grande ampleur en vient à formuler des vérités biaisées à force d'être générales. Au contraire, l'attention aux cas épars permet non seulement de tenir compte de « la vision des autres », mais de laisser éclater cette image des « autres » en des réalités profondément plurielles, contradictoires, opposées. Prenez le cas du jeune Kualelo avec lequel s'ouvre le livre. Kualelo décida volontairement de quitter son île natale en 1788 et de s'engager dans la marine afin de visiter non seulement l'Angleterre, mais aussi « différents endroits de la planète ». Il découvrit des insulaires du Pacifique, les peuples indigènes du nord-ouest de l'Amérique et de l'Arctique, les ports de Chine et d'Europe, les ponts multiculturels des navires civils et militaires, et puis Londres… Son cas rappelle que les sociétés qu'on dit « traditionnelles » n'excluent pas que certains de leurs membres aient le goût du voyage ; il permet de mettre en valeur leur « cosmopolitisme » – un trait de caractère assez courant chez ces peuples qui, faut-il le rappeler, ont entrepris des voyages d'implantation vers des îles invisibles avec une audace qui fait pâlir nos rêves de conquête spatiale.

Océaniens ne propose donc pas une histoire générale de l'Océanie où les statues des conquérants seraient remplacées par celles d'autres héros, anticolonialistes et résistants. Nicholas Thomas préfère pointer les singularités qui déjouent les simplifications. À travers les quatre siècles de transformation du Pacifique qu'il trace par touches légères et singulières, l'image du « face-à-face » entre Occidentaux et Océaniens s'estompe : les prétendues barrières culturelles sont souvent moins importantes que des alliances locales, des intérêts communs, des goûts personnels. Le devenir particulier des cultures se révèle le produit de mouvements d'échanges de toutes sortes dont les soubresauts sont souvent violents, mais où l'isolement ne prend aucune part. Il faut apprendre à lire les relations en mille-feuilles, à des niveaux de généralité et à des échelles spatio-temporelles diversiées.

Notion de chefs locaux

La colonisation et la christianisation cessent dès lors d'apparaître comme des phénomènes subis par des Océaniens passifs. Des individus ont profité de ces nouveaux échanges pour assurer l'exploitation des autres, d'autres ont voulu embrasser la modernité, d'autres en n'ont alimenté les univers dits traditionnels avec les éléments des nouvelles configurations. En même temps que l'on perçoit l'utopisme et l'espérance de missionnaires loin des caricatures, on comprend que l'introduction d'un nouvel ordre chrétien a souvent été soutenue par les chefs locaux, pour le maintien de leur pouvoir. C'est au point que la notion même de chefs locaux devient problématique : « Si le terme “autochtone” sous-entend une communauté circonscrite à une échelle réduite, alors les insulaires n'étaient pas des autochtones. »

Court-on le risque d'arriver à une forme de révisionnisme, où des cas particuliers pourraient masquer la tragédie de l'époque coloniale ? Au contraire. La méthode de Nicholas Thomas restitue aux Océaniens la réalité de leurs souffrances et la continuité de leur liberté – car, pour beaucoup d'entre eux, « la colonisation oficielle, c'est-à-dire l'hypothèse d'une souveraineté des États européens sur les sociétés insulaires, ne parvint pas à advenir pleinement ». Ainsi, on peut se réjouir des découvertes que cette histoire permet de mettre en valeur. La nouveauté du regard de Nicholas Thomas surprend et désaltère : lorsqu'il observe que les voyages de Cook permirent aux insulaires de se connaître entre eux, lorsqu'il décrit les collectionneurs d'objets occidentaux observés par R. L. Stevenson, il renverse les préjugés et ouvre l'esprit à des représentations autres. Cela a quelque chose d'effrayant et d'excitant à la fois – une impression tout à fait comparable, oui, à celle que donne la liberté.

 

À lire : Océaniens. Histoire du Pacifique à l'âge des empires, Nicholas Thomas, traduit de l’anglais par Paulin Dardel, éd. Anacharsis, 256 p., 24 €

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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