Hors de prix

Hors de prix

L'attribution du Goncourt à Proust en 1919 lui valut une volée de bois vert.

« L'académie Goncourt a couronné un roman dont l'immensité confuse est une grave épreuve pour le lecteur le plus courageux », écrivit en 1919 Francis Carco, lors de l'attribution du prix des prix à Marcel Proust, pour À l'ombre des jeunes filles en fleurs. À lire le récit alerte de Thierry Laget, on se dit que l'auteur de Jésus-la-Caille sut faire preuve de modération dans sa détestation. Un torrent d'articles injurieux a accueilli le triomphe d'un écrivain dont la prose exigeante et l'âge (il approchait de la cinquantaine) contrevenaient aux voeux du fondateur, Edmond de Goncourt. Celui-ci spécifiait que la récompense devait aller « à la jeunesse », et tant qu'à faire à un auteur nécessiteux, ce qui n'était pas le cas de Proust. Surtout, on ne l'avait pas vu sur le front, à l'inverse de son concurrent, Roland Dorgelès, dont Les Croix de bois avaient enflammé les patriotes.

Qu'importe : Proust bénéficiait entre autres du soutien de Léon Daudet, « le plus réactionnaire des écrivains », ainsi qu'il aimait à se qualifier. Dorgelès se montra, par plumes interposées, mauvais perdant, même s'il se consola avec le prix de La Vie heureuse (le futur Femina). Proust n'a pas manqué de pointer avec une délicieuse perfidie les manoeuvres de son concurrent malheureux : « Il a refusé La Vie heureuse en disant qu'il ne voulait que du prix Goncourt, s'est précipité sur les Dames heureuses dès qu'il a eu manqué le prix Goncourt et aussitôt qu'il a obtenu le prix de La Vie heureuse, il s'est fait interviewer par Le Petit Parisien et a déclaré qu'il était heureux de ne pas avoir eu le prix Goncourt ! »

PROUST, PRIX GONCOURT. UNE ÉMEUTE LITTÉRAIRE, Thierry Laget, éd. Gallimard, 262 p., 19,50 E.

Couverture du livre

Nos livres

À lire : Révolution aux confins, Annette Hug, traduit de l'allemand Suisse par Camille Luscher, éd. Zoé