Lucette Destouches, dernier voyage au bout de la nuit

Lucette Destouches, dernier voyage au bout de la nuit

Elle conservait leur demeure de Meudon et continuait de faire vivre la mémoire de Céline depuis sa mort en 1961. L'ancienne danseuse Lucette Destouches s'est éteinte le 8 novembre.

Par Alain Dreyfus

Elle était née le 20 juillet 1912. L’épouse de Louis Ferdinand Céline, Lucette Destouches, née Almansor, s’est éteinte à Meudon, le 8 novembre 2019, à l’âge de 107 ans. Son époux, était mort dans les mêmes lieux, la fameuse villa Maïtou, sise au 23 ter de la Route des Gardes, le 1er juillet 1961.

Dans un ouvrage paru en 2018, Madame Céline, (voir NML n°3, mars 2018) David Alliot témoigne de la vivacité de cette femme, qui, en dépit de son âge canonique, continua à faire vivre l’œuvre de son mari et à recevoir ses nombreux afficionados, les régalant, grâce à sa mémoire intacte, d’une foule d’anecdotes sur le fort désagréable génie du lieu. Elle y croque au passage un portrait d’un comique à la Bidochon de celui qui était devenu à la fin de sa vie un misanthrope atrabilaire, pingre et tyrannique, éructant des « Luceeette ! », traînant en robe de chambre et cheveux gras dans les couloirs du pavillon, tel un spectre qui effrayait les petites filles qui se pressaient au cours de danse que Lucette dispensa sur place jusqu’à un âge avancé.

Grandie rue Monge avec un singe pour animal de compagnie, elle rejoint à 14 ans le conservatoire de danse, rencontre l’écrivain alors célèbre et adulé en 1935 et devint son épouse en 1943. Discrète, fidèle, la danseuse aux fines attaches suit son mari dans son exil, d’abord à Sigmaringen où était réfugiés Pétain et le gratin collaborationniste, avant de s’installer dans une petite maison au Danemark tout près de la prison où Céline reste emprisonné jusqu’en 1947. De retour en France avec son mari en 1951, elle devint, sous le diminutif de Lili, un personnage clé de la dernière partie de l’œuvre célinienne qui conte, dans une veine tragicomique, leur exil et leur isolement pendant et après la guerre, qui compte D’un château l’autre, Nord et Rigodon.

A Meudon, alors que le couple vit chichement, elle enseigne la danse classique et fait profiter son savoir entre autres à Judith Magre, Ludmilla Tcherina, Françoise et Isabelle Gallimard et même aux membres d’un Boy’s band qui connut une brève célébrité, les 2B3

Après la mort de son mari et selon les volontés de l’écrivain, elle s’est longtemps et fermement opposée à la réédition de ses pamphlets antisémites, Bagatelle pour un massacre, L’École des cadavres et Les Beaux draps, avant d’y consentir en 2017, sous pression des éditions Gallimard, qui, face au tollé provoqué par cette perspective, dut finalement reporter le projet sine die.

Quel sort sera réservé à la maison de Meudon où sont conservées les reliques du maître ? Le pavillon, qui a subi deux incendies au début des années soixante et au mitan des années 70, est en piteux état. L’an passé, criblée de dettes, assistée de plusieurs infirmières (elle ne pouvait plus se lever seule) Lucette Destouches céda la maison à l’un de ses voisins mais en conserva l’usufruit. La mairie de Meudon, sollicitée pour préempter les lieux, y a renoncé, effrayée par les travaux considérables qu’auraient occasionné la transformation de la demeure en musée dédié à l’écrivain.

 

Photo : La danseuse Lucette Destouches-Almansor, veuve de Louis-Ferdinand Céline, en 1969 © KEYSTONE-FRANCE

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