Du diamant brut

Du diamant brut

L'ancienne ministre de la Justice se livre à un exercice d'admiration pour Toni Morrison, dont l'œuvre, dans sa totalité, l'a fascinée et tenue en haleine. 

Par Christiane Taubira. 

J’ai mes préférences. Cette phrase est d’une subversion absolue. Car tout est bon, très bon, très beau dans la littérature de Toni Morrison. Il y aurait quelque arrogance à préférer. Sauf que seule une telle marque de liberté rend hommage à bonne hauteur à cette écrivaine qui a happé puis pétri à sa main des univers, réels, attestés par l’histoire et les archives, toutes, y compris archéologiques, pour en faire le cadre, le décor animé, le fond sonore et coloré de sa comédie humaine. Une comédie humaine parsemée de drames individuels comme autant de ramifications et de réverbérations de la tragédie commune. Ses personnages, même lorsqu’ils sont inspirés de faits établis, comme dans presque tous ses romans, et en particulier dans Beloved, ont une étoffe, un relief, une résonance qui donnent chair, cris, nuances, creux, bosses, hoquets à la vie quotidienne. Ils nous font rire et suffoquer là où, dans sa distance, la grande histoire ne saurait que nous révolter ou nous bouleverser.

Dans le livret de l’opéra Margaret Garner où Toni Morrison a concentré les mêmes évènements, la dimension éthique du geste de cette maman qui assassine sa petite fille pour la soustraire à l’enfer de l’esclavage est rendue plus étourdissante encore par le dépouillement de la qualification de l’acte au moment où il est soumis à la justice. S’agit-il d’un meurtre commis par une personne contre une autre personne ? ou d’un crime ordinaire de destruction de propriété, l’enfant appartenant au cheptel du maître ? Dans la première hypothèse où, de fait, l’humanité des esclaves serait reconnue, le système esclavagiste qui, en droit, désigne ces femmes, ces enfants, les hommes comme biens meubles et marchandises, se trouverait d’emblée invalidé. C’est ainsi avec Toni Morrison. Ce qui, dans cette abomination, pourrait ne relever que de son exécution banale au sens entendu par Hannah Arendt, se révèle être en réalité la voie vertigineuse qui mène au gouffre de la destruction de l’être par la négation de l’étant. Le maître se déshumanise en soumettant son semblable. Toni Morrison nous arrache impitoyablement à la tranquillité, elle nous aspire irrésistiblement là où la vie pivote, là où bouillonnent nos ardeurs, nos petitesses, nos inconsistances, nos veuleries, nos élans et nos inachèvements, elle ébranle jusqu’au confort de nos indignations convenues, elle nous tient sans répit, nous laisse sans recours.

Toute son œuvre n’est pas aussi sombre. Et d’ailleurs, rien n’est sombre ; rien n’est léger, et pourtant rien n’est lourd. C’est toujours dense, sans pesanteur, toujours intense et d’une crédible démesure, c’est toujours inattendu. C’est aussi l’effet des mots, le rythme des phrases, celles qui ont-elles-mêmes le souffle court, celles qui nous font haleter, celles qui tiennent en haleine, suspendues au bord d’une catastrophe de dénouement ou de style, celles qui s’étirent, basculent, se tordent et nous essorent.

Je tiens Le Chant de Salomon pour un chef-d’œuvre, une odyssée contemporaine avec sa part de douloureuse initiation, les mues, les renaissances, les sursauts, les rédemptions, et les mystères qui se préservent. Home est un joyau. Du diamant brut. Sur ce qu’a pu engendrer la guerre de Corée, la guerre n’importe laquelle, et cette fulgurance qui pourrait être sans retour, et l’alcôve où se commet en impunité tout ce que permet, même hypocritement, la société raciste, et ce qui sauve : qu’on est toujours le gardien d’une sœur ou d’un frère, fraternité de sang ou d’espèce. Sula distille un festival de femmes sur trois générations, entre liberté rageuse et aliénation volontaire, sous les têtus tourments d’adolescentes délurées. Love est un pays en soi, même si l’action se déroule principalement dans un motel, physiquement et métaphoriquement, ses personnages féminins, pas seulement le duo d’amies-ennemies Christine et Heed, étant proprement époustouflants. Jazz et ses premières pages vous figent, comme un solo de John Coltrane. Il s’agit d’amour. À Harlem. Des allées et venues, des tonalités imprévisibles en font une partition qui décontenance. Paradise a peu conquis, je trouve pour ma part passionnante et très dérangeante cette enclave illusoire et sauvage. Quant à Délivrances, Bride, couleur bleu-nuit profonde, aura le dernier mot sur elle-même, et qu’importe le reste.

Il n’y a rien de gratuit ni trace de frivolité dans les livres de Toni Morrison. Il y a d’inimaginables traversées d’univers et de caractères, de situations et d’époques, de rêves et de lieux, et même dans cette Amérique sans fard, l’enjambement risqué des « couleurs » et des milieux. Il y a une indispensable présence d’enjeux politiques et civiques, une imprégnation des raideurs sociales et des lâchetés collectives, la vraie vie incomparablement disséminée sous une esthétique inégalée. De la poésie pure. Seule peut ainsi la littérature. Ce faisant, Toni Morrison démontre l’inverse. Puisque tout peut, sous exigence de talent et de beauté, s’insinuer dans la littérature, la littérature peut, doit tout envahir.

 

Cet article est tiré de notre numéro de septembre 2019 (N°21), actuellement en kiosque.

 

Photo : Toni Morrison lors d'une rencontre littéraire à Long Island, en 1977, année où sort Le Chant de Salomon © J.Michael Dombrovski/Newsday RM via Getty Images.

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF