« Cher Michel Serres »

« Cher Michel Serres »

L'essayiste David Djaïz portait une grande admiration au philosophe et académicien Michel Serres, qui ne tenait pas uniquement à leurs racines agenaises. À « l’un des derniers grands représentants de cette curiosité encyclopédique », de « cette érudition universelle », il dédie cette lettre.

Cher Michel Serres,

Je me permettrai de te tutoyer, ce que je n’oserais faire si je ne me sentais autorisé par la tradition normalienne, à laquelle tu étais si attaché. Je suis né en 1990 à Agen, soixante ans après toi, l’année où toi tu as été élu à l’Académie française, le couronnement d’une carrière littéraire en France. Comme tout petit garçon d’Agen j’ai grandi avec ta statue vivante. Chez mon ami d’enfance, ton portrait trônait dans le salon, avec ton habit vert et ton sourcil broussailleux de Gascon. Dans ces longues après-midi d’ennui et d’été, le soleil jetait une lumière crue sur ces sourcils qui me faisaient un peu peur. Dans mon enfance, les gens parlaient de toi : ils trouvaient tes livres compliqués, trop compliqués, mais ils aimaient tes talents de conteur, et cet accent gascon que tu soignais, non sans une pointe de dandysme. Agen t’avait déjà rendu hommage car les Gascons n’attendent pas la mort pour honorer leurs Grands. Le campus universitaire portait ton nom. Je savais aussi que tu avais écrit Hergé, mon ami. Or, j’avais une passion d’enfant ; elle s’appelait Tintin. Je collectionnais les albums, en couleur comme en noir et blanc, en français et dans toutes les langues du monde. Reçu en hypokhâgne à Henri IV, fraîchement débarqué de ma province, je t’ai un peu oublié. Je n’avais d’yeux que pour les penseurs systématiques, ceux dont tu te défiais : Kant, Hegel, Husserl, Heidegger – dont nous aimions faire et défaire les systèmes dans les couloirs de l’internat jusqu’au milieu de la nuit.

Jusqu’à vingt ans, presque rien donc. Une photographie en habit vert dans une après-midi d’été et un livre sur Hergé. Je n’avais pas poussé plus loin. Je t’ai véritablement rencontré lors d’un séjour d’études à Oxford. J’avais choisi un cours de philosophie des sciences et le professeur qui le dispensait nous avait parlé avec admiration de l’un de tes livres de la série Hermès, publiée dans les si belles éditions de Minuit de Jérôme Lindon. Ce livre a pour titre L’interférence. Intrigué par cette force de rappel, j’ai décidé de me plonger dans l’ouvrage. Parmi les premiers, tu avais compris le monde de la communication et de l’internet. Interférence doit se comprendre comme « inter-référence ». Les nouvelles formes de communication abolissaient la distance qui sépare le sujet et l’objet de la connaissance, et jusqu’au principe même de cette relation. Nous ne sommes pas ces points fixes qu’avaient imaginé Descartes ou Kant, et même encore Husserl ou Heidegger à leur manière. Nous sommes tous des points nodaux, des carrefours, des échangeurs, à la croisée de multiples savoirs et relations. Il n’y a plus sujet ni objet, la classique relation métaphysique de « référence » s’efface derrière l’interférence. C’est tout l’ordre du savoir qui s’en trouve bouleversé. Les grands problèmes de la société numérique, tu les avais déjà perçus avec une étonnante précocité : disponibilité immédiate et circulation universelle de la connaissance, effacement des figures d’autorité au profit de la contribution anonyme et décentralisée de milliers, sinon de millions, d’agents à l’édifice du savoir. Wikipédia, l’encyclopédie collaborative, avec trente ans d’avance, avec plus de clairvoyance encore que le grand Borges et sa bibliothèque de Babel, encore très classique puisqu’elle se présente comme un stock, certes immense, et non comme un flux. Tu disais souvent, Michel, que tu n’aimais rien moins que ce vers d’Apollinaire qu’on nous fait apprendre par cœur à l’école, « Sous le pont Mirabeau coule la Seine… », car il est selon toi celui du promeneur-sujet, à la fois hautain et détaché, qui regarde l’eau couler du haut du pont, et qui ne sait rien de la complexité qui la compose, un amas de sédiments, de gravillons, de vase et de toutes sortes de corps étrangers jetés là par les hommes que le fils du dragueur ne pouvait pas ignorer.

Après L’interférence, j’ai continué à te lire. Et j’ai découvert quelques trésors. D’abord ta thèse, Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques, publiée en 1968 avec un certain art du contrepoint. Pendant que la rue s’embrasait – y compris la rue d’Ulm – tu t’es tenu loin de l’agitation politique. Ce travail est éblouissant. Il tente de ressaisir la cohérence de Leibniz, que l’on moquait souvent comme un penseur foutraque, en s’appuyant sur la théorie des ensembles de Cantor. Tout entière l’œuvre de Leibniz se fait métaphore et miroir du monde. Chaque sous-ensemble du monde, comme chaque section de l’œuvre, reproduit l’image de l’ensemble supérieur, et ce à l’infini. C’était là la meilleure explication de la monade de Leibniz, ce « miroir vivant du monde ». Ce travail séminal allait inspirer Le pli de Deleuze, l’un de ses grands livres. On se souvient encore du Pli mais qui se souvient de ton Système de Leibniz ? Tu étais tellement méfiant vis-à-vis des systèmes en tout genre que tu n’as pas cherché à construire le tien propre. Ta pensée à toi s’est plutôt construite par une série de pas de côté, d’intuitions géniales et de coups de cœur esthétiques, de Lucrèce à Hergé en passant par Carpaccio.

Un livre tout à fait étonnant, pour finir : Feux et signaux de brume, sur l’œuvre de Zola. Peut-être ton livre le plus grand. En tout cas l’un des plus denses et subtils. La lignée familiale des Rougon-Macquart, racontée en vingt romans, fonctionne conformément aux principes de la thermodynamique : tout part de Plassans et retourne à Plassans, mais comme on ne se baigne « jamais deux fois dans la même eau », les stocks s’épuisent, les énergies vitales de la famille se consument peu à peu selon la loi d’entropie. Lorsque Zola nous raconte l’épopée des Rougon-Macquart, il ne nous dit pas autre chose que ce que nous disent à la même un époque un Carnot ou un Boltzmann, découvreurs du cycle thermodynamique. La généalogie des Rougon-Macquart n’est-elle pas la métaphore d’une dégradation continuelle d’énergie, jusqu’à l’épuisement final ? Ici encore, tu te rends attentif aux « clés de passage » symboliques entre l’imaginaire et le réel, entre la fiction sociale de Zola et la cinétique de Boltzmann. Comment ne pas voir derrière toi l’ombre intimidante de Bachelard, figure tutélaire de cette singulière école d’épistémologie française ?

Tu disais avec coquetterie n’avoir que deux patries : Agen et le monde. Je concède bien volontiers penser la même chose même si j’intercale avec fierté la France entre les deux. Et de la pensée française, tu étais sans doute l’un des plus éminents représentants. Qu’est-ce que la pensée française, si tant est que quelque chose de la sorte existe ? Les philosophes allemands, philologues entre tous, sont des gens de concepts, qu’ils font chatoyer dans la langue. Les Anglo-saxons aiment la logique et ses arides systèmes. Et les Français ? La pensée française, tu l’incarnais finalement à merveille, même si tu t’y es toujours senti un peu mal aimé, ce qui t’a poussé très tôt vers le grand large et les États-Unis. Elle ressemble beaucoup plus à Diderot qu’à Descartes, elle est un point de rencontre, là encore une affaire de nœud, entre l’abstrait et le concret, où tout est affaire de seuil et de carrefour, de rencontre et de passage. Une pensée à l’image de ton dieu favori. Quand les philosophes plébiscitent Apollon pour la calme et la méthode ou Dionysos pour la rage et l’ivresse, tu as choisi Hermès, dieu des échanges, du commerce, de la communication, de la circulation, de la traduction.

Toujours tu restas un philosophe attentif au concret, prenant résolument parti pour les choses. Il y a dans toute ton œuvre une étonnante attention à ces détails dont ne s’embarrassent guère d’habitude les philosophes de Sorbonne : ici une ancre, là une machine à vapeur, ou la coque d’un bateau. C’est peut-être aussi pour cela que tu aimais tant Hergé. Bien sûr il y avait cette « ligne claire », qui faisait de Tintin un personnage universel, monadologique. Mais je crois voir aussi dans ton amour pour l’œuvre d’Hergé cette gourmandise du brocanteur, qui préfère la chasse à la prise. Comment ne pas être fasciné par ce bric-à-brac d’objets dans les œuvres de Tintin, ces armures, ces masques africains, ces mousquets, ces tableaux de maître, ces fétiches précolombiens, ces pantins désarticulés, que l’on retrouve aussi bien dans la crypte de Moulinsart que dans les bras d’Oliveira da Figueira ?

Cette curiosité des choses était aussi une curiosité de la nature, sous toutes ses formes. Il ne m’est pas difficile d’imaginer où elle s’est formée. Au bord du fleuve nourricier ou dans ces vallons riants du Lot-et-Garonne qui évoquaient la Toscane à Stendhal. À ton époque, il y avait encore des milliers de paysans aux champs et tout entière la communauté vivait au rythme des semis et des labours. Alors que moi, j’ai grandi dans une ville qui avait tourné le dos au fleuve, et les images des champs qui reviennent à ma mémoire, ce sont surtout ces grandes moissonneuses-batteuses John Deere et ces gigantesques canons d’irrigation qui aspergent les maïs d’eau les soirs d’été. Cette curiosité de la nature fit de toi l’un des pionniers de l’écologie, même si tu rechignais à ce terme car tu te méfiais des idéologies de tout poil. Elle te conduisit à parler, parmi les premiers dans le champ philosophique, de ces sujets fondamentaux que sont la biodiversité, la santé humaine, ou encore le droit de la nature sur lequel tu as profondément réfléchi dans le Contrat naturel. À l’époque cela t’avait valu quelques sourires narquois de philosophes et de juristes ; aujourd’hui le droit de l’environnement est devenu incontournable dans les facultés. 

Avec toi part peut-être l’un des derniers grands représentants de cette curiosité encyclopédique et de cette érudition universelle – d’une certaine pensée française, qui ne va pas sans cabotinage car elle engage aussi une performance scénique et un travail oral de conteur. Tu rejoins une longue théorie de disparus qui nous manquent tant, parmi lesquels il y a Gaston Bachelard et sa barbe broussailleuse, René Girard, Michel Foucault, Gilles Deleuze… En tout cas ils me manquent chaque jour, et toi tu me manques déjà aussi.

Je le disais plus haut, tu as mis un point d’honneur à ne jamais faire système. Avec coquetterie, tu as cultivé l’art du contrepoint. Tu restas un humaniste dans les années 1960, quand il était de bon ton de se dire « antihumaniste » et de proclamer avec assurance la mort de l’homme et la mise à la casse des idoles cabossées qui avaient survécu aux guerres et aux fosses communes. Tu campais ces dernières années la position de l’optimiste invétéré face à la conjuration des pessimistes. Tu as pensé la science, les techniques, la communication, le numérique, la santé, l’environnement… toujours dans la perspective de rehausser l’homme dans sa grande aventure, pas dans le vœu de son dépassement dans le post-humain ou de son déclassement dans l’animal.

Tu étais conscient de l’épuisement du cycle néolibéral, et des logiques prédatrices du capitalisme financier. Tu te méfiais des idéologies, mais tu étais conscient qu’il fallait inventer de nouveaux modèles politiques – des pensées qui nous permettent d’habiter cette planète sans trop l’abîmer, dans un esprit de justice immanente. Tu avais toi-même, tout jeune homme, hésité à embrasser une carrière politique. Une longue conversation avec Mendès t’en avait dissuadé. Tu as préféré faire une œuvre et tu as eu raison ; c’est la tâche la plus exaltante de faire une œuvre, une tâche particulièrement nécessaire à notre temps. Il y a des légions de députés et de ministres, d’ingénieurs et d’administrateurs, plus ou moins compétents, plus ou moins substituables. Mais où sont les Auguste Comte de notre temps ? Les Robert Owen ? Les Charles Fourier ?  

Pour toi, tout part d’Agen et tout retourne à Agen. Mais on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau. Depuis 1930, Garonne a coulé, elle est devenue impraticable à la navigation de commerce comme de plaisance, la profession de ton père comme toutes celles du bord de Garonne ont disparu, il ne reste que ces cartes postales sépia de la ville de pêcheurs qui vivait au rythmes des crues. Les campagnes se sont vidées de leurs paysans, saignées par les guerres, désertées par l’exode vers les villes. L’homme a accru son emprise sur la nature et cela ne te plaisait guère : on a construit des digues pour éviter les crues ; pire encore, on a bétonné une « voie sur berge » qui a coupé notre accès au fleuve. L’eau coule imperceptiblement, mais elle charrie toutes les souffrances du monde : elle est pleine de ces pesticides qui détruisent les terroirs français, pleine aussi des chagrins et des espérances des hommes.

Tu m’avais appelé il y a quelques semaines, après avoir lu le texte que j’avais commis sur Garonne dans l’ouvrage du maire d’Agen, Jean Dionis du Séjour, que tu connaissais bien. Je t’avais demandé des nouvelles et tu m’avais répondu cette phrase que je n’oublierai jamais : « Je prépare la sortie ». D’un ton ferme et serein à la fois. Nous étions convenus de nous revoir. Tu n’as pas eu le temps. La Garonne coule encore, sous le pont du Canal ; elle suit son cours imperturbable mais grâce à toi je sais un peu mieux qu’elle n’est pas l’onde pure des poètes latins.

David Djaïz, haut fonctionnaire, essayiste et enseignant à Science-Po Paris.

 

Photo : Michel Serres devant la Garonne © DR

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