Disparition de l'historien Jean Delumeau

Disparition de l'historien Jean Delumeau

L'ancien professeur au Collège de France et membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres est décédé ce lundi 13 janvier à l'âge de 96 ans. Grand historien des religions, spécialiste du christianisme, il avait notamment consacré trois livres à l'Histoire du paradis. Dans notre numéro d'été 1997, nous lui demandions de livrer ses réflexions sur l'enfer. En hommage, cet entretien est maintenant en accès libre.

Pour une histoire de l'enfer

Publié dans Le Magazine littéraire N°356 - daté juillet-août 1997

Auteur de La peur en Occident et d'une Histoire du paradis, Jean Delumeau a souvent rencontré l'enfer au fil de ses réflexions. A travers la théologie, la littérature, l'art, il retrace ici l'évolution d'un imaginaire qui reflète l'histoire des inquiétudes. Entretien.

Quand on essaie de dérouler sommairement une histoire de l'enfer, on assiste dans les religions antiques au passage d'un au-delà neutre qui serait un reflet pâle de la vie ici-bas, à l'idée d'un jugement et d'un lieu de punition et de souffrance. Peut-on apprécier l'héritage de cet enfer antique ou oriental dans l'élaboration de l'enfer chrétien ?

Je n'ai pas procédé moi-même à cette évaluation, mais il est certain, par exemple, que les nombreux voyages dans l'au-delà qui ont peuplé la littérature médiévale, ou encore La Divine Comédie de Dante sont largement inspirés de la littérature antique. Le rapport est évident entre La Divine Comédie et l'Enéide, la visite de l'enfer chrétien et la descente d'Enée dans les enfers païens. Ce n'est pas par hasard si Virgile est choisi comme guide par Dante dans l'enfer et dans le purgatoire. Nous avons là une influence évidente, mais la plus grande contamination vient sans doute de la littérature apocalyptique. Cette littérature date sensiblement de l'époque du Christ ou peu après, elle est soit juive soit chrétienne, et puise à un fonds commun pré-chrétien. On peut citer le livre d'Hénoch du côté juif, et puis du côté chrétien l'Apocalypse de Pierre qui est du second siècle et l'Apocalypse de Paul qui est quant à elle du IIIe siècle...

Ce sont des textes apocryphes, ou bien sont-ils reconnus par l'Eglise ?

Apocryphes ! Ils ne sont absolument pas acceptés comme canoniques par l'Eglise. Ils ont pourtant joué un très grand rôle. L'Apocalypse de Paul en particulier a nourri littéralement les voyages de l'au-delà dont je parlais tout à l'heure et l'iconographie qui en a découlé. Dans les représentations de l'enfer, cette Apocalypse de Paul a eu une influence considérable. Or, elle reprend des écrits apocalyptiques juifs du temps du Christ, et fait la jonction entre l'ère chrétienne et l'ère antique.

Ces textes présentent des enfers comme lieu de punition, de souffrance. Les supplices correspondent-ils à des peines juridiques appliquées à l'époque ou bien relèvent-ils d'un imaginaire propre ?

L'Apocalypse de Paul en particulier décrit les supplices avec un luxe extraordinaire, qui reparaît ensuite dans La Divine Comédie puis dans toute l'iconographie infernale qui a été florissante du XIVe au XVIe siècle. Les supplices vont bien au-delà des réalités pénales des époques considérées. Les supplices majeurs sont ceux du feu qui restaient rares dans la pratique juridique, d'autres supplices sont ceux du froid qui n'existaient pas dans la réalité. On assiste donc à un travail de l'imagination à partir d'un fonds général. Les punitions doivent atteindre les cinq sens, toucher toute la personne et correspondre à la nature des péchés qu'elle a commis. A partir de là, les écrivains et les artistes ont imaginé une gamme presque infinie de supplices.

Propos recueillis par Michel Delon.

 

► Lire l'intégralité de l'entretien (en accès libre)

 

Photo : Jean Delumeau © Ulf Andersen / Aurimages

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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