Disparition du grand helléniste Marcel Detienne

Disparition du grand helléniste Marcel Detienne

Marcel Detienne est mort dans la nuit du 20 au 21 mars, à l'age de 84 ans. En hommage, nous publions un article paru dans nos pages en 1989 sur son approche et ses travaux.

Spécialiste de littérature archaique, travaillant avec un regard d'anthropologue, il s'est particulièrement intéressé à la parole et à la mythologie. Directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, il a collaboré avec Jean-Pierre Vernant. Ensemble, ils ont notamment écrit La Cuisine du sacrifice en pays grec (1979) et Les Ruses de l’intelligence (1989). Il a ensuite enseigné à l'université Johns-Hopkins, à Baltimore. Nous publions un article sur son approche de la mythologie dans deux ouvrages : L'écriture d'Orphée et La vie quotidienne des dieux grecs publié en 1989.

« Sur les traces des dieux grecs » : La vie quotidienne des Olympiens dans la poésie d'Homère et la cité grecque 

Entre la Grèce antique et nous, des siècles d'interprétation des siècles d'interprétation font écran. Champ de manœuvres pour des armées d'érudits, d'archéologues et de philologues, dernier bastion que l'on se dispute dans les grandes batailles idéologiques sur les racines de la raison européenne et de la civilisation occidentale, la Grèce est devenue un paysage abstrait de marbres blancs, peuplé de philosophes qui inventent les sagesses et les sciences, tandis que résonnent les échos de la tragédie de l'homme éternel. Or voilà que depuis quelques années, les autels grecs se remettent à fumer, couverts de sang, de graisse et de mouches, Dionysos s'amuse à nouveau à faire sauter les bouchons des amphores, les dieux émergent de leur sommeil olympien, l'agora et les ruelles de la cité sont pleines d'agitation : les Grecs secouent la poussière de l'académisme, enjambent le cadre des images d'Épinal, et revendiquent une place de choix dans le grand débat des sciences humaines actuelles, aux côtés des Bororos, des ethnies africaines et des mangeurs de poisson japonais. Une culture, une pensée insoupçonnées émergent peu à peu, avec les gestes du quotidien, l'architecture d'une vision particulière du monde, les rites, les croyances et les mythes qui organisent l'ensemble de la vie sociale, donnent sens à tous les éléments du monde naturel, aux relations entre les sexes, entre hommes, dieux et bêtes.

Les Grecs, les textes, les images sont toujours les mêmes. Mais le regard de l'historien a changé, sa curiosité s'est déplacée du centre vers les marges, de la pleine lumière vers les clairs-obscurs. Il est désormais sensible au poids des mots, à leurs réseaux métaphoriques, aux cohérences secrètes qui se tissent entre les discours et les textes, à la charge d’inconscient et d'implicite qui se cache dans le mythe, la tragédie ou le traité savant. Jean-Pierre Vernant a trouvé dans la psychologie historique d'Ignace Meyerson comme dans les enquêtes sociologiques de Louis Gernet les modèles méthodologiques de ses recherches novatrices. Mythe et pensée chez les Grecs (éd. Maspero, 1965) est un livre fondateur : Vernant fait école, alors même qu'il se situe en marge d'une certaine orthodoxie universitaire. Un groupe de recherches se constitue autour de son enseignement à l'École des Hautes Études puis au Collège de France : il est devenu le Centre Louis Gernet, associé au C.N.R.S.

Né en Belgique en 1935, Marcel Detienne suit les séminaires de Gernet et de Vernant à Paris. Formé aux techniques classiques de la philologie, maitrisant parfaitement le corpus des sources, du fragment d'inscription à la notice de scholiaste, Detienne est d'abord un spécialiste de littérature archaïque. Dans ses premiers livres sur Homère, Hésiode et Pythagore, il cherche à cerner les rapports entre poésie et philosophie, les liens entre pensée religieuse et pensée philosophique. Dans Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque (1967), Detienne propose un tableau magistral du lent processus de laïcisation de la parole poétique, de la mémoire, du droit et de la loi, de la naissance d'une « Vérité » dégagée de ses cadres religieux et mythiques pour devenir un instrument de connaissance. Cette attention à la pensée grecque, à ses figures spécifiques, aux méandres de schèmes de raisonnement et de structures logiques différents des nôtres, se manifeste dans l'ensemble des travaux ultérieurs, et au premier chef dans Les ruses de l'intelligence : la mètis des Grecs. Écrit en collaboration avec Vernant en 1974, ce livre explore les manifestations de l'intelligence pratique, du savoir-faire de l'artisan à la ruse du chasseur, des tours de Socrate à ceux des sophistes. Un pan inédit de la culture grecque se trouve ainsi dévoilé : courbes, nœuds, pièges logiques et filets de chasse, dont on trouve les manifestations dans les dialogues de Platon comme dans la définition cultuelle des dieux ou les classifications des bestiaires.

Figures de pensée, encore : celles qui sont attachées à l'apparition de l'écriture alphabétique dans la cité, et influent si profondément sur la vie politique et économique, sur la mise en forme des lois et des savoirs. Maitre d'œuvre d'une enquête collective, Detienne dépasse dans Les savoirs de l'écriture en Grèce ancienne (1988) la simple opposition entre oralité et écriture pour déployer les manifesta­ tians révolutionnaires de la « raison graphique » dans les cités grecques.

Explorateur des cadres intellectuels de la pensée grecque, Detienne s'est arrêté longuement sur la mythologie, et en premier lieu, sur Les jardins d'Adonis. Publié en 1972, ce livre s'inspire des méthodes de Lévi-Strauss, mises à l'épreuve sur les mythologies amérindiennes : le sens du mythe d'Adonis ne peut apparaitre qu'au terme d'une exploration méthodique du contenu culturel. Detienne se livre à une enquête aussi dépaysante que poétique sur la classification des aromates, les propriétés de la salade, le cru et le cuit, l'imaginaire du mariage et de la séduction dans la pensée grecque. Jamais on n'a démontré avec autant de force la cohérence symbolique d'une culture ancienne, des mythes populaires aux savoirs les plus élaborés.

Detienne ensuite est parti sur d'autres pistes, Orphée et la mythologie du miel, les loups comme antimodèle du panage sacrificiel, Dionysos mis en pièces, les mythes d'instauration du mariage.

Avec L'invention de la mythologie, publié en 1981, il interroge l'identité du mythe, ses protocoles d'interprétation au fil des écoles de pensée, selon une généalogie qui conduit d'Hécatée et de Platon à l'histoire moderne des religions. Dans un récent livre, L'écriture d'Orphée, il se livre à un travail en finesse sur les mots du mythe, la dissection au laser de ses structures, la recherche de ses racines culturelle tel un botaniste de l’imaginaire grec. La promenade commence dans le labyrinthe crétois et nous conduit dans la spirale d'un coquillage, parcours emblématique d'une méthode et d'un art heuristique. Le mythe se nourrit des savoirs implicites et partagés qui constituent l'architecture symbolique d'une culture. Ovide raconte l'étrange voyage d'Héra au bout du monde : le simple contact d'une plante, une feuille de laitue mâchonnée, et voici la déesse enceinte… Pure fiction littéraire ou scénario construit dans une culture qui classe les végétaux, en inventorie les pouvoirs, pense la chimie du corps féminin et maitrise les lois complexes de la coexistence dans la société des dieux, les différentes manières d'être déesse, mère et épouse ? Dans le mythe se lit l'inquiétude de la société des hommes, la hantise de l'âge qui précède le pacte social, la coexistence pacifique entre les sexes : la folie sanguinaire des Danaïdes, sur fond de guerre des dieux, en terre d'Argos asséchée, où il faut inventer la civilisation humaine… Le mythe fait feu de tout bois, Dionysos et Poséidon se manifestent dans le paysage, l'olivier éveille les récits de filiation, de transmission du pouvoir et de passage à l'âge adulte, tandis que la déesse des foyers, privés et publics, vient légitimer l'inégalité des sexes dans l'espace de la cité.

L'histoire de la religion grecque, telle est la dernière perspective des recherches de Marcel Detienne. Directeur d'études à la Ve section de l 'École pratique des Hautes Études, il a été avec Vernant le maitre d 'œuvre de l'enquête collective sur la cuisine du sacrifice, proposant une lecture novatrice du rituel dans le cadre de la cité grecque. Il se consacre depuis plusieurs années à l 'étude du panthéon polythéiste, dans le cadre d'un vaste projet comparatiste, mais aussi en définissant les relations complexes et les modes d'action spécifiques des figures divines : Apollon, Héra, Dionysos en particulier. La vie quotidienne des dieux grecs, qui vient de paraître, offre une première synthèse de ces recherches récentes. Marcel Detienne situe les dieux dans le paysage de la cité grecque ; Giulia Sissa, son épouse, qui travaille sur les représentations du corps et de la condition féminine en Grèce, retrace les heurs et malheurs des Olympiens dans la poésie d’Homère.   

Christian Jacob.

 

Photo : Marcel Detienne © IPO/SIPA

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« La Filiale »,Sergueï Dovlatov, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs (éd. La Baconnière)

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