Mort de l'écrivain rock Nick Tosches

Mort de l'écrivain rock Nick Tosches

« Noise boy » à la prose déchaînée, le journaliste et écrivain rock Nick Tosches est décédé ce dimanche 20 octobre à l'âge de 69 ans. Souvent rapproché de Greil Marcus ou de Lester Bangs, il avait signé avec Hellfire (Allia), biographie de Jerry Lee Lewis publiée en 1982, son premier chef d'œuvre. Retour sur l'auteur en plusieurs archives. 

La lumière de l'été 65

Par Nick Tosches dans le N°404 du Magazine Littéraire (décembre 2001)

Un texte du journaliste rock sur ses découvertes de jeunesse, musicales et littéraires, qui n'ont ensuite cessé de l'accompagner : Satisfaction des Rolling Stones, Last Exit to Brooklyn, d'Hubert Selby Jr... 

Il y avait deux sortes d'hommes dans le quartier. Ceux qui travaillaient et ceux qui ne travaillaient pas. Ceux qui ne travaillaient pas avaient l'air, en général, de mieux se débrouiller que ceux qui travaillaient. Ils avaient de chouettes fringues et de chouettes bagnoles, et ils avaient tout leur temps à eux. Ils étaient là dehors, devant les bistrots, devant les boîtes, à lézarder au soleil et à cracher par terre, tandis que les autres gars revenaient du boulot à moitié raides. Je voulais être un de ceux qui ne travaillaient pas. Quoi de plus naturel ?

Alors je ne travaillai pas cet été-là. Mon boulot de grouillot de bar, où je devais éponger la pisse et retirer des urinoirs les mégots de cigarette laissés par les ivrognes, c'était du passé. J'avais tout mon temps à moi. Bientôt j'atteindrais l'âge légal pour quitter l'école. J'étais déjà assez vieux pour faire tout le reste, et j'y consacrais beaucoup de temps.

Je courais après le miracle de l'amour. Ma mère me criait dans la cage d'escalier de l'immeuble quand je sortais le soir :

N'oublie pas que tu as une soeur à la maison.

L'espace d'un instant, je crus qu'elle suggérait que je pouvais coucher avec une fille sans avoir à sortir de chez moi.

Je courais après l'oubli. On pouvait se procurer de la gnôle sans problème chez le vieillard qui tenait la boutique de « Finn, vins et spiritueux », dans la Neuvième Rue. On allait y chercher du gin ; l'un de nous entrait l'acheter en prenant toujours soin d'avoir une cigarette entre les lèvres, pour la bonne raison que, la vente de cigarettes aux mineurs étant illégale, quiconque fumait une cigarette devait, ipso facto, être majeur. Quand on n'avait pas d'argent pour acheter de la gnôle ou de la came, quand on ne pouvait pas piquer l'argent, la gnôle ou la came, on improvisait. On sniffait de la colle, on inhalait du Ronsonol et du Carbona. Quand on n'avait même pas les moyens de se procurer cela, on fumait du plastique, en insérant les dents de nos peignes noirs bas-de-gamme au bout de nos cigarettes. Il ne fallut pas longtemps pour que nos peignes soient presque complètement édentés.

Que pouvait-on demander de plus à la vie ? Vraiment, la générosité du don de Dieu était comme un peigne aux dents sans nombre et d'une douce toxicité.

Et pourtant je voulais autre chose. Il y avait un trouble en moi, une inquiétude que ni l'ambroisie du Carbona ni la splendeur des jambes de Barbara Mason ne pouvaient éteindre. Le rock'n'roll parlait à cette impulsion, à cette inquiétude. Mais il n'y avait pas beaucoup de rock'n'roll dans l'air. À cette époque, Elvis était mort et empaillé, et il chantait Do the clam, « Dansez la palourde ». Les Beach Boys étaient à la mode : des pédés surfeurs. Et les Beatles, avec leurs petits costumes débiles, leurs petites coiffures débiles et leurs petites chansons débiles. Quand je les vis arriver, je pensai : ces gars-là ne s'en sortiront jamais. Or non seulement ils étaient prospères, mais ils se reproduisaient, faisant sortir à tout instant de leurs poches ovariennes des Dave Clark Five et des Herman's Hermits. Dion était fini, les Dovells étaient finis, les Shangri-Las avaient perdu leur charme, les Jaynetts avaient disparu. Land of a thousand dances, par Cannibal & the Headhunters ; Game of love, par Wayne Fontana & the Mindbenders ; Wooly Bully par Sam the Sham & the Pharaohs ; Shotgun , par Junior Walker & the All-Stars ; Boy from New York City, par les Ad Libs, de Newark : voilà ce qu'était le rock'n'roll, le vrai rock'n'roll, dans les premiers mois de 1965, et il était pratiquement submergé par toutes ces conneries de surfeurs et d'Angliches de mes deux. En mai, Wayne Fontana fut chassé de la première place du hit-parade par — vous pouvez me croire : c'est de l'histoire ; nous sommes une putain de race dégénérée — Herman's Hermits gazouillant Mrs. Brown, you've got a lovely daughter « Mme Brown, votre fille est très jolie ». Qui a acheté cette merde ? Qui a gaspillé son pouvoir d'achat pour consommer cette saloperie dégoulinante au lieu de se procurer, en bon Américain, du gin et de la colle ? Puis les Beatles prirent possession de la première place, puis les Beach Boys, et ainsi de suite. Le rock'n'roll était mort.

Quelques-uns des nouveaux groupes angliches avaient suscité une certaine curiosité : les Kinks, les Zombies, les Yardbirds, les Rolling Stones. Mais en mai 1965, cette curiosité s'était estompée. Vers le milieu du mois, pourtant, dans les studios RCA de Hollywood, les Rolling Stones enregistrèrent le disque qui allait sauver à la fois le rock'n'roll et la saison.

I can't get no Satisfaction semblait venir de nulle part : un jet de flammes dans le désert, comme une délivrance, dans les derniers jours de mai.

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Nick Tosches : la part du diable

Par Cécile Guilbert dans le N°404 du Magazine Littéraire (décembre 2001)

Portrait du journaliste et écrivain à travers ses œuvres, de « petites histoires vraies maquillées en fictions maquillées en histoires vraies ». 

À un journaliste qui lui demandait un jour s'il préférait écrire à la main ou sur un ordinateur, Tosches répondit qu'il lui arrivait très souvent d'écrire à la main. Il ajoutait : « C'était assez bien du temps de Shakespeare, alors pourquoi pas pour Nick Tosches ? » La modestie ne l'a jamais étouffé. Le très nietszchéen « Why I am great » titrant l'un de ses textes en témoigne. Mais pourquoi pas ? Après tout, l'histoire de la littérature américaine ressemble par bien des aspects à un concours de bites mâtiné d'un match de boxe. Qui a la plus grosse ? qui cogne le plus fort ? qui est le meilleur ? Hawthorne vs Melville, Hemingway vs Faulkner, Updike vs Mailer... Si parmi la « Beat Generation », Kerouac se mesura à Burroughs aussi sûrement que le « Nouveau Journalisme » entérina plus tard le combat TomWolfe/Hunter S. Thompson, quid de la critique rock et qui opposer dans la bravoure à Nick Tosches ? Greil Marcus ? Lester Bangs ? La question est mal posée car Tosches balaie un spectre thématique infiniment plus vaste que ses deux copains et il a montré en plus de vingt-cinq ans qu'il pouvait empoigner tous les genres : poésie, enquêtes, essais, romans, biographies. Pourtant, aimantée par les cercles de l'Enfer, cette oeuvre ne cesse de tourner autour de deux ou trois obsessions cruciales que ni l'apparente diversité des ouvrages ni l'itinéraire de son auteur ne sauraient abolir. La Lumière et l'Ombre. Le Succès et l'Echec. L'Ascension et la Chute. Autant d'attributs ontologiques voire bibliques du « héros ». Autant de foutaises cimentées par le Vice, à savoir par le Diable himself.

Gageons que cet Américain d'origine italo-albanaise né à Newark en 1949, qui travaillait dès l'âge de quatorze ans dans le bar de son père et dont la radio déversait déjà la soupe des Bee Gees, fut à bonne école. Et cohérente : fréquentation précoce de la mafia, autodidaxie sauvage, voyouterie en sautoir... Sans doute n'en fallait-il pas davantage pour féconder cette passion jamais démentie pour les jeux brillants et dangereux de l'ombre, les codes de l'honneur, le machisme versant rock ou pègre, les filiations troubles et l'amertume que laisse à la bouche le goût du fruit défendu.

Si Tosches s'est toujours complu à entretenir sa propre légende de branleur vénal et de menefreghista, terme qu'il appliquera plus tard à Dean Martin et désignant un « type qui n'en a rien à foutre », son premier texte publié à vingt ans - une interview du poète Ed Sanders - ainsi que sa passion jamais démentie pour la poésie de l'Antiquité dénotent une sensibilité rare. La découverte en 1965 du Satisfaction des Rolling Stones et de Last exit to Brooklyn d'Hubert Selby Jr. ont beau avoir marqué sa mémoire au fer rouge, Tosches ne manque pas pour autant de célébrer la poésie du Highway 61 revisited de Dylan. Quant aux poèmes, il ne cessera jamais d'en écrire et d'en publier.

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Nick Tosches al Dante

Une critique de La main de Dante, par Robert Louit dans le N°417 du Magazine Littéraire (février 2003)

Les vrais fans de Nick Tosches connaissaient déjà la première phrase de son nouveau roman depuis deux ans : publiée toute seule, elle venait en conclusion du Nick Tosches Reader , énorme pavé compilant trente ans d'articles, de poèmes, de pamphlets, de projets romanesques et proses diverses. « Louie ôta son soutien-gorge et le jeta sur le cerueil. » Pas banal, comme bande-annonce. Aussi cinglant que lorsque l'auteur, deux chapitres plus loin, prend la parole en son nom propre : « C'est un produit AOL Time Warner qui vous parle. » Ainsi se présentent, en quelques pages rapides, les protagonistes. Louie est un tueur de la Mafia déjà rencontré dans les précédents romans de Tosches, particulièrement cruel et un peu porté sur le travestisme. « Nick Tosches » est un écrivain malade diabète et au bout du rouleau, qui nourrit une ancienne passion pour Dante et, par ses origines, a aussi quelques mauvaises fréquentations du côté de la Mafia. Il a par ailleurs écrit les mêmes livres que l'auteur de La Main de Dante. Tosches décide donc de s'inscrire dans sa fiction, pas simplement au titre d'observateur en marge, ou au sens où Umberto Eco invitait à distinguer entre auteur empirique celui qui vit et écrit le livre et auteur modèle celui qui est créé par le livre. Suivant plutôt l'exemple de J.G. Ballard dans Crash, ce Nick-ci, narrateur partiel, devient un personnage en lutte dans une fiction assez extrême : il vole les voleurs, flingue les flingueurs, simule même sa propre mort en profitant de l'attentat contre les Twin towers dont c'est, semble-t-il, la première apparition romanesque vu sur un écran de télé à Roissy. Cet épisode, un des plus stupéfiants d'un roman qui en compte pas mal, nous vaut d'ailleurs une vengeresse et réjouissante diatribe contre le monothéisme, source de tous les malheurs du monde.

Reste un troisième homme pour boucler la distribution, et c'est celui qu'annonce le titre : Dante en personne, plongé dans les affres de la création de son chef-d'oeuvre. Ici, l'affaire se complique nettement. Tout s'organise autour de La Divine Comédie, dont un prêtre sicilien, bibliothécaire, découvre le manuscrit à ce jour, on n'en a trouvé aucun dans une cave du Vatican, mais c'est pour le dérober et l'offrir, en hommage, au Parrain qui l'a toujours protégé. Mis au courant, des mafieux new-yorkais envoient Louie liquider tout le monde et s'emparer du précieux manuscrit, afin de le revendre, pièce par pièce, pour une fortune incalculable. Nick, dont l'obsession dantesque est connue, est chargé de l'authentification. Bien sûr, rien ne va se passer selon le plan, puisque tout le monde piège tout le monde, le moindre piège n'étant pas celui que l'auteur tend au lecteur.

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Photo : Philippe Dollo/Opale/Leemage. 

Nos livres

À lire : La tempête qui vient, James Ellroy, éd. Rivages/Noir

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NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon

OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

► De Big Brother à Big Other : inédit du dossier Orwell-Huxley

► « Le génie français, c’est la liberté ! » : version longue de l'entretien avec Laurent Joffrin

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF