Les friches de la RDA ramènent son histoire au présent

Les friches de la RDA ramènent son histoire au présent

Trente ans après la chute du mur, l'histoire de la RDA reste encore à écrire et permettrait d'éclairer autrement le fossé qui persiste entre l'Est et l'Ouest allemands. Entretien avec Nicolas Offenstadt, qui publie Urbex RDA : l'Allemagne de l'Est racontée par ses lieux abandonnés (Albin Michel). 

« La mémoire est un filtre sournois ». Par ces termes Christa Wolf, écrivaine d’Etat sous la RDA, trahissait en 1993 son désemparement, alors qu'elle était attaquée de toutes parts pour son engagement politique. À l’occasion des trente ans de la chute du mur de Berlin, qui eut lieu le 9 novembre 1989, et de la réunification de l’Allemagne qui s’opéra ensuite en moins d’un an, une semaine de commémorations se déroule actuellement dans le pays. Ce samedi, une cérémonie de recueillement a lieu au pied du mémorial du mur avec des représentants des pays d’Europe centrale. Malgré l’unité restaurée et célébrée en 1989, un fort écart des niveaux de vie subsiste entre les anciennes régions de l’Ouest et de l’Est (salaires, chômage…) Les villes et bourgs de l’ancienne RDA sont confrontés à un exode et un vieillissement importants de la population, massivement partie vers l’Ouest au début des années 90. Cette précarisation a fait de ces régions le fief de l’extrême droite montante, là où cette dernière ne perce que peu en Allemagne de l’Ouest.

En septembre dernier, un sondage montrait que 6 allemands sur 10 considéraient toujours les traces de la division perceptibles aujourd’hui. L’absorption rapide de la RDA par l’Allemagne de l’Ouest en 1989 a laissé un vide physique et mémoriel que l’histoire peut permettre d’apprécier entièrement. Nicolas Offenstadt s’est rendu régulièrement dans les lieux de l’ancienne RDA pour pratiquer une « exploration urbaine », se rendant dans des bâtiments laissés à l’abandon depuis 1989. Son travail documente la mémoire de ce pays dont l’existence a duré un demi-siècle et dont les traces n’ont encore fait l'objet que peu d'enquêtes jusqu’à maintenant. Entretien avec l’auteur.

On commémore en ce début du mois de novembre les 30 ans de la chute du mur de Berlin. Aujourd’hui persiste encore un fossé politique, social… entre les anciennes régions d’Allemagne de l’Ouest et d’Allemagne de l’Est. En quoi le rapport à l’histoire peut-il éclairer et contribuer à résorber cet écart ?

Nicolas Offenstadt : Un certain nombre de voix, de l’Est en particulier, réclament des commissions d’enquête sur la liquidation économique de la RDA, et une plus grande prise de parole des Allemands de l’ex-RDA sur leurs expériences de vie d’après 1990, notamment les plus douloureuses liées à la découverte de la précarité et du chômage. L’idée ici est que le travail de mémoire et de transparence contribue d’une part à clarifier les événements pour que chacun soit informé, et d’autre part que de larges discussions facilitent le traitement des ressentiments trop peu exprimés. C’est un usage politique de l’histoire — sans connotation critique dans le terme — qu’il faut mettre en place, à savoir que le traitement du passé doit jouer dans le présent. Pour certains, il s’agirait par là d’éloigner les habitants de l’Est des partis d’extrême-droite, pour d’autres de leur donner de la reconnaissance en général, pour la droite extrême au contraire d’instrumentaliser les ressentiments.

 Selon moi, ces enjeux n’impliquent pas directement l’historien, mais celui-ci peut participer par son travail des efforts de reconnaissance des plus dominés, donner des matériaux pour alimenter les débats, en se défiant de toute posture de jugement, une « manie » peu éclairante.

La RDA fut une société construite rapidement sur les ruines de la guerre mais également rapidement détruite à la réunification, ce qui donne l'impression d'une sorte de parenthèse de l’histoire. Est-ce ce qui ressort des lieux abandonnés visités ?

N. O. : Elle fut même qualifiée de « notes de bas de page » de l’histoire. Mais je ne crois pas qu’il faille penser ainsi. D’abord parce que comme expérience historique, elle s’est ancrée dans la biographie de ceux qui l’ont vécu et qui la transmettent, chacun à sa manière. Par ailleurs les chronologies de la mémoire sont imprévisibles et les traces écrites du pays et du régime sont innombrables. La visite des lieux abandonnés me sert justement au contraire à leur donner consistance, à en faire une matière d’histoire au présent, et cela d’ailleurs pourrait tout à fait se faire ailleurs que dans l’ex-RDA.

Vous décrivez les images de votre exploration urbaine comme celles d’un « paysage contemporain d’un abandon, qui n’est jamais figé, entre réemploi, destruction et rénovation ». Cela caractérise-t-il particulièrement l’ancienne RDA ?

N. O. : Là non plus, je ne crois pas. Les ruines et les abandons ont une histoire, située chaque fois dans un contexte particulier. Par exemple dans certaines régions de l’ex-RDA, des groupes néo-nazis investissent ces ruines, plus ou moins temporairement. Elles sont aussi habitées par des SDF qui s’évanouissent ensuite, partant on ne sait où. Certains habitants s’y promènent simplement à pied ou même à vélo. D’autres encore les pillent. Au cours des années, j’en ai vu rasées complètement, au point que l’on n’arrive plus à repérer ce que l’on a vu précédemment, d’autres devenir de beaux immeubles d’habitations. On pourrait faire toute une micro-histoire de la plupart de ces lieux abandonnés en suivant leurs usages depuis leur fermeture, en croisant le devenir du bâti et l’histoire des ces habitants éphémères. Parmi ce que je trouve le plus intéressant en parcourant celles d’Allemagne de l’Est, ce sont les réemplois partiels, c’est-à-dire lorsqu’un petit artisan, ou une boutique reprend un ou deux bâtiments dans un ensemble délaissé et recompose l’espace ainsi.

On lit peu de témoignages d’individus, on n’observe pas non plus d’objets ni d’espaces intimes sur les photos. Est-ce un choix de privilégier l’histoire à travers ses lieux publics ? Pourquoi cela ?

N. O. : Pour les témoignages, ils sont très présents mais c’est vrai qu’ils ne portent pas sur des questions intimes. C’est aussi exact pour les objets. En fait, je pense qu’on pourrait faire une enquête parallèle sur les abandons intimes. Aussi bien dans les entreprises que dans les maisons vides que j’ai visitées, il y en avait de nombreuses traces, tant des objets de toilette que des lettres ou des souvenirs, comme des livres dédicacés, sans compter tous les restes de SDF ou d’habitants précaires partis en laissant leurs affaires, ou simplement d’habitants ordinaires qui n’avaient pas tout débarrassé. A vrai dire, c’est un peu inconsciemment que je ne me suis pas engagé sur ce terrain, parce que je ne suis pas un historien de l’intime, ni des sensibilités mais plutôt des sociétés et du politique.

Beaucoup de lieux ont été détruits depuis votre visite… Y a-t-il une urgence de la documentation historique ?

N. O. : Oui, la situation des lieux peut évoluer très vite. L’Allemagne est tout de même un pays prospère et entreprenant, les sites peuvent être détruits, rachetés, réaménagés. Ce week-end encore, je suis retourné « urbexer » une usine très prenante à Wittstock/Dosse que j’avais vue figée dans le passé il y a quelques mois. Elle est aujourd’hui en pleine rénovation. J’avais alors feuilleté de nombreux dossiers personnels des employés par terre dans les déchets. Là, ils étaient dans d’immenses sacs à ordure. Bien sûr, on ne peut pas tout garder, mais indéniablement conserver des traces de cela, notamment grâce à l’urbex, sous forme d’extraits ou de photos, puis de récits : c’est un enjeu d’écriture de l’histoire.

Propos recueillis par Eugénie Bourlet.

 

 

 

À lire : Urbex RDA, Nicolas Offenstadt, Albin Michel, 258 p., 34,9€.
En réédition poche : Le pays disparu. Sur les traces de la RDA, Nicolas Offenstadt, Gallimard, 480 p., 9€. 

 

Photos : © Nicolas Offenstadt. 

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF