Les clés de l'Amérique de Clay

Les clés de l'Amérique de Clay

Dans L‘lnsoumis (éd. Grasset/ France culture), la journaliste Judith Perrignon nous raconte Cassius Clay mais surtout l’Amérique des années 60. Un récit passionnant.

Par Aurélie Marcireau

De cette main qui, en 1960 aux JO de Rome, empoigne sa médaille d’or et son début de carrière, à celle tremblotante qui allume la flamme Olympique à Atlanta en 1996 : deux images qui résument 50 ans de vie de Mohamed Ali que nous pensons si bien connaître. Dans L‘lnsoumis (éd. Grasset/ France culture), la journaliste Judith Perrignon nous raconte un Cassius Clay différent, mais surtout l’Amérique qu’il a contribué à transformer. Car il n’y a finalement pas qu’en boxe qu’il y a un avant et un après Mohamed Ali. 

« Le plus grand boxeur de tous les temps », « Float like a butterfly, sting like a bee », les provocations… Cassius Clay est devenu attachant à mesure qu’il perdait de sa trangressivité, pour être aujourd’hui une icône. Et pourtant, qu’il a été détesté, ce boxeur hors norme qui a sa place dans l’histoire américaine entre Malcolm X et Martin Luther King ! Le livre de Judith Perrignon, par ses témoignages nombreux et touchants, nous replonge dans l’Amérique des mouvements de lutte pour les droits civiques et au cœur des questions qui se posaient alors pour les Afro-Américains. Au centre : la Nation of Islam. « Raconter Ali, c’est buter sur Malcolm » écrit la journaliste qui a longuement interviewé Michael Saahir et Muhammad Siddeeq, deux imams noirs ex-NOI ralliés ensuite à l’islam traditionnel.

Ils racontent donc l’influence d’Elijah Muhammad, leader de NOI, qui répudie Malcolm X au moment où il rebaptise Cassius Ali en 1965. Avec cette déclaration célèbre du boxeur à la suite d’un combat : « Mes ancêtres étaient africains, ils furent achetés là-bas par des colons américains comme esclaves, Cassius Clay était le nom d’un esclave. Mohammed Ali est un nom musulman bien à moi, un nom d’homme libre, je ne me sens plus esclave ». L’autrice fait résonner la voix d’un Léon Zitrone qui commente sur les ondes de l’ORTF ces mouvements noirs qui refusent l’intégration et font peur. Ce moment est fondamental : Mohammed Ali aurait-il pu sauver Malcom X, son ami ? Il ne voudra plus en parler après sa mort. « Il ne veut pas reconnaitre la perte d’un grand ami, il ne veut pas voir pas les dérives du mouvement. » Il a peut-être peur. On ne saura jamais. Comme on ne saura jamais si sa phrase : « Celui qui se détourne d’Elijah Muhammad ne mérite pas de de vivre » a scellé le destin de Malcolm X. À 22 ans, il est sous l’autorité de cet homme dont il criera le nom pendant 30 ans… Ce sont ces hommes qui ont joué un rôle majeur que nous suivons tout au long du livre.

Aux États-Unis, ces années 60 ont commencé « avec Cassius Clay et la première tournée des Beatles » écrit Judith Perrignon. Des années où la boxe est encore un sport prestigieux et un levier pour les Noirs pour combattre le racisme. Du refus de partir au Vietnam, aux combats mythiques contre Frazier ou Foreman, elle raconte le sportif, celui avec qui son entraineur, Dundee, avouait ne pas aborder les sujets de « la race, les black muslims et le sexe ». Et puis elles s’achèvent, ces années 60. « Elles ont exploré les voies de la révolte, toutes les voies, violence, marche pacifique, séparation, intégration, nouvelle religion, marxisme, retour au origines africaines. Au final les lois esclavagistes Jim Crow sont abolies dans le Sud. Pour le reste les officines gouvernementales peuvent se frotter les mains : la révolte a été tuée dans l'œuf. Malcom X est enterré. Martin Luther King est enterré. Le Black Panther Party est en plein éclatement. Ali ne boxe plus. Les voix se sont éteintes alors qu'elles semblaient enfin dessiner une convergence. »

Et cette convergence se fera sur un retour sur le ring, en Géorgie, en octobre 70 contre un boxeur d’origine irlandaise. « Une foule noire venue de tout le pays », de Sydney Poitier à Diana Ross, la chanteuse des Suprêmes. « Tout semble dire que la cause noire est entre les mains d’Ali. Tu es Ali, pas la créature d’Elijah Muhammad. » Combat qu’il gagne. « Je n’ai pas à être celui que vous souhaitiez que je sois » clamait rageusement Mohammed Ali mais finalement il l’a été… quelques fois.

 

À lire : L’Insoumis, Judith Perrignon, éditions Grasset/ France culture, 320 p., 20,90 €

Nos livres

À lire : Révolution aux confins, Annette Hug, traduit de l'allemand Suisse par Camille Luscher, éd. Zoé