Auschwitz désincarné

Auschwitz désincarné

A l'occasion du 75e anniversaire de la découverte du site d'Auschwitz, l'historien Frédéric Sallée, spécialiste de la période nazie, déplore la désincarnation de ce lieu de mémoire, auquel les selfies impudiques des visiteurs et l'approximation du savoir historique portent atteinte.

Le 27 janvier prochain, le président Emmanuel Macron inaugure le Mur des Noms, rénové, au Mémorial de la Shoah à Paris, à l’occasion du 75anniversaire de la découverte du complexe concentrationnaire et du site d’extermination d’Auschwitz par les soldats du Premier Front d’Ukraine.

Depuis la dernière commémoration majeure du 70ème anniversaire, des figures tutélaires du lieu et de la transmission de sa mémoire nous ont quittés : Simone Veil (2017), Marceline Loridan-Ivens et Ida Grinspan (2018) ou encore Albert Veissid (2019). Dans le même temps, bourreaux et témoins s’effacent, quand la question de la préservation physique du site se pose inlassablement depuis les premières politiques de conservation en 1969.

Autant d’éléments faisant du lieu un monstre morbide éteint et froid, à première vue dépecé de ses dernières entrailles de vie.

Au-delà de ces évanouissements propres au temps, l’origine de la désincarnation réside dans d’autres facteurs dont la fatalité n’est pas responsable. Face à cela, que peut la commémoration ? Elle oblige l’historien et responsabilise le citoyen.

Le nazisme dilué, Auschwitz négligé

Tout le monde sait. Ou croit savoir. Il en va ainsi du nazisme, d’Auschwitz et de la Shoah, sujets d’Histoire les plus commentés et étudiés, malgré leur contemporanéité. Alors, à quoi bon s’évertuer à l’évoquer, encore et toujours ? L’historien a sa part de responsabilités dans cette impression de « trop plein », par la confusion de son discours quand de tels questionnements n’en tolèrent aucune. Les récentes polémiques historiques, en Allemagne comme en France, ont montré combien le nazisme s’était dilué dans des considérations politiques actuelles et comment la focale s’était déplacée de l’antisémitisme (épine dorsale de la Weltanschauung– « conception du monde » - nazie) vers des sujets annexes, davantage ramifications subalternes de la pensée nazie qu’éléments constitutifs à part entière. Le nazisme est devenu prétexte et Auschwitz un dommage collatéral, agité comme preuve de l’inhumanité, dont la seule mention suffirait à apporter un blanc-seing à l’historien pour légitimer son discours. En Allemagne, l’année 2019 fut marquée par la querelle des historiens autour du degré d’implication envers le nazisme de la famille Hohenzollern, héritière du trône, dans une perspective de réparations financières demandées à l’État allemand. Opposition de style et de rigueur entre l’historien australien Christopher Clark, tenant d’une minoration de la collusion, et l’Allemand Wolfram Pyta, affirmant le contraire. Histoire de gros sous. En France, il est devenu de bon ton de chercher dans le nazisme une mécanique ontologique de confection des travers du monde moderne [1], en le plaçant dans un long continuum historique, tantôt catalyseur des errements de l’Occident, tantôt matrice. Utilisée pour servir la cause de sa thèse initiale, l’analogie en vient à détourner l’attention vers des études de cas n’étant en réalité qu’une impression de réel, comme autant de figures d’exception. En détachant le sujet d’étude de l’antisémitisme, on fait d’Auschwitz une évidence dont le rappel confinerait au superfétatoire. 

La quête du fondamental trouve alors son salut dans la commémoration. La récurrence annuelle du cérémoniel souligne combien nos sociétés s’agrègent et font le liant autour de ce qui fait consensus : une histoire inaliénable et pérenne, constitutive d’une mémoire faisant sens pour nous, contemporains de l’après-Auschwitz. Plus que jamais, le « devoir de mémoire » semble dépendant du « devoir d’histoire » [2].

Le selfie d’Auschwitz, photographie de notre temps

Le rapport que nos sociétés entretiennent avec Auschwitz est également le miroir de notre temps. Jusqu’ici « métonymie » de la Shoah [3], le lieu fait face à une distorsion du réel, confrontation de plusieurs mondes quand il ne devrait y en avoir qu’un, celui du savoir et du souvenir. Auschwitz n’est plus simplement un lieu d’histoire et de mémoire. Il n’est plus nécessairement le site symbole de l’humilité du vivant face aux morts mais l’incarnation du narcissisme du visiteur. En mars 2019, Pawel Sawicki, responsable de la communication du Mémorial d’Auschwitz, lançait une campagne de sensibilisation face à l’inflation des selfies au sein-même du site d’extermination de Birkenau et exhortait les visiteurs à faire preuve de respect pour les 1,1 millions de victimes assassinées en ce lieu. Montrer que l’on a vu et que, dès lors, on sait, devient aussi important que le savoir historique lui-même. Rendre son émotion visible et publique pour pouvoir faire partie de la communauté des compatissants et affirmer benoîtement : « j’y suis allé et j’ai compris ». La pose devant la porte d’entrée, imagerie commune de Birkenau, ou le geste gauche sur le ballast des rails de la Bahnrampe, font preuve de la communion virtuelle et impudique entre histoire et mémoire. Sauf qu’être à Auschwitz n’est pas comprendre la Shoah si l’on ne sait pas au préalable ce que l’on est venu voir. Le lieu découvert en janvier 1945 n’était plus celui de l’extermination entamée en 1942. La voie ferrée sur laquelle posent les visiteurs n’est terminée qu’au printemps 1944, lors de la grande déportation des Juifs de Hongrie. Les bunkers dynamités tantôt par le Sonderkommandodu K-IV en octobre 1944, tantôt par les SS eux-mêmes jusqu’au 20 janvier 1945 durant le stationnement de la 60ème armée soviétique à Cracovie, ne sont plus qu’un amas béant de ciment.

Auschwitz est un filtre. Les oiseaux chantent au printemps autour de la « fosse aux Soviétiques ». Les fleurs parent les blockaus du camp de concentration. L’herbe repousse dans les travées du camp des Tsiganes. Le beau s’est substitué à l’abject, mais le vivant est au premier plan quand le cimetière de Birkenau n’est plus qu’un decorum de l’arrière.

Aujourd’hui, l’image d’Auschwitz s’affiche sur les décorations de Noël ou décapsuleurs vendus sur Amazon (décembre 2019). Pourtant, le politique, l’historien et le citoyen sont là devant le Mur des Noms. Quand nombre de murs sont bâtis pour diviser, celui-ci unit une société en fragmentation face au référent historique absolu de l’abomination. Notre capacité d’indignation face à un mur qui s’élève pour diviser est totale. Puisse notre promptitude à célébrer un mur qui honore et protège l’être autant.

Derrière les 76 000 noms, comme autant de déportés juifs de France, c’est Auschwitz, c’est Sobibor, c’est Kaunas et Reval, c’est l’Humanité toute entière qui s’inscrit en lettres de pierre. Là où les écrits d’historiens se perdent et les selfies s’empilent, la pierre, elle, reste et fait socle. L’histoire et la mémoire d’Auschwitz sont un legs, dont la préciosité ne peut se confondre avec l’approximation. Et l’unicité avec l’habituel.

 

[1] Johann Chapoutot, Libres d’obéir, Paris, Gallimard, 2020.

[2] Antoine Prost, Douze leçons sur l’Histoire, Paris, 1996.

[3] Annette Wieviorka, Auschwitz. La mémoire d’un lieu, Paris, Robert Laffont, 2005.

 

Frédéric Sallée, agrégé d’histoire et docteur en histoire contemporaine, vient de publier La Mécanique de l’histoire, Le Cavalier Bleu, 2019.

 

Photo : Mur des noms au Mémorial de la Shoah à Paris, avril 2014. © Zacharie Scheurer/NurPhoto/AFP

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À lire :Divers, Pierre Guyotat, éd. Les Belles lettres, 496 p., 27 E.