Deux lectures de gauche de Napoléon

Deux lectures de gauche de Napoléon

Mathias Fekl, ancien ministre socialiste, s'est plongé dans la lecture de Napoléon sans Bonaparte d'Arthur Chevallier. Un livre qu'il analyse à l'aune d'un autre texte : celui de Lionel Jospin et son Mal napoléonien en 2014. Une étude du cas Napoléon qui peut éclairer les débats politiques actuels. 

Napoléon ne fut pas bonapartiste et d’ailleurs, le bonapartisme n’existe pas : telle est la thèse du premier essai d’Arthur Chevallier, Napoléon sans Bonaparte. Elle ne manque pas d’audace.

L’une des motivations premières de cet essai est une indignation : l’auteur s’insurge contre la « récupération » de Napoléon Bonaparte par la droite et au profit exclusif de celle-ci. Il regrette dans le même temps son rejet par la gauche, « pour des raisons incompréhensibles au regard de sa propre Histoire ». Il prône, face à cela, un retour aux sources, un dépassement des « catégories évanescentes » forgées a posteriori pour rendre compte d’un phénomène irréductible à toute définition et rétif à tout enfermement, l’« évènement Napoléon » célébré par l’auteur.

L’essai se distingue par son style et, on le sait bien, le style, c’est l’homme. Celui-ci a le sens de la formule, il narre d’une plume alerte des scènes saisissantes et brosse des portraits hauts en couleur des grandes figures tutélaires de la Révolution et de l’Empire. Il fait montre d’une érudition impressionnante. Il convoque l’Histoire, la philosophie, la littérature, mais aussi de nombreuses statistiques démographiques, économiques et sociales. On y apprend même les origines napoléoniennes du nom de la Place des Vosges ! L’information est puisée aux meilleures sources : documents historiques, contemporains de Napoléon, auteurs, grands historiens et spécialistes, de Jean Tulard à Pierre Nora, de Patrice Gueniffey à Emmanuel de Waresquiel, sans oublier Aurélien Lignereux, auteur en 2014 de L’Empire des Français, ouvrage de référence dans l’excellente collection « Histoire de la France contemporaine » dirigée par Johann Chapoutot.

Une approche littéraire du personnage

Pour Arthur Chevallier, il s’agit de rendre Napoléon au plus grand nombre, en soulignant qu’on ne peut pas célébrer la Révolution sans assumer les guerres révolutionnaires ; qu’on aurait tort de négliger le large soutien populaire dont bénéficia non seulement Napoléon Ier, mais aussi Napoléon III, ainsi que l’œuvre modernisatrice de l’Empire tant en matière administrative qu’en matière économique. Mais surtout, l’auteur, âgé de vingt-huit ans, veut rendre Napoléon… à la jeunesse. La figure de l’Empereur incarne avant tout « la magie, la force, le rêve », une « exaltation de la volonté » ; il a permis « à une génération de vivre sans restriction, lui a prouvé que, désormais, la naissance ne commandait plus à la réussite », démontrant ainsi qu’« un enfant du peuple peut devenir chef de l’Etat ». Tout un programme !

Arthur Chevallier est éditeur. Il fréquente les livres, aime la lecture et l’écriture. Au fond, il préfère – et assume – une approche littéraire du personnage à une méthodologie en tout point conforme aux préceptes des sciences politiques. Il regarde Napoléon avec les yeux les grands auteurs français et européens du XIXème siècle : Hugo, Byron, Lamartine, Heine, Vigny, Hegel, Goethe, Balzac, et bien sûr Stendhal, sur lequel s’ouvre et se clôt l’ouvrage. Sans oublier le Mémorial de Sainte-Hélène, lecture de chevet de Julien Sorel et de tant d’enfants du siècle, « roman déguisé en archive » qui fit tant pour forger le mythe de Napoléon et la légende napoléonienne. Napoléon sans Bonaparte n’est pas pour autant un livre exalté : ce serait, plutôt, une lecture nietzschéenne et un plaidoyer passionné.

Un rude bilan

Cette approche tranche avec d’autres lectures de Napoléon, très critiques à l’égard tant du personnage que de son legs historique. Ce fut le cas notamment en 2014 de Lionel Jospin. L’ancien Premier ministre livrait dans un livre au titre éloquent – Le Mal napoléonien – une analyse aux antipodes de l’essai d’Arthur Chevallier et nous avions eu, à ce sujet, de longs échanges dans la Revue socialiste[1]. Il exprimait une méfiance forte, et très argumentée, à l’égard de Napoléon et du bonapartisme. Il reconnaissait volontiers son apport fondamental à l’élaboration de l’Etat moderne en France, son « génie militaire éclatant » et son apport en matière institutionnelle et administrative : fondements de l’Etat régalien, administration forte, compétente et intègre, œuvre de codification, principes fondateurs de notre droit notamment dans le Code civil, autant d’apports incontestables de la période. Pour le reste, il se montrait fort circonspect. Son droit d’inventaire l’amenait à dresser un rude bilan : culte de l’homme providentiel, dérive autoritaire et culte de la personnalité, « empire prédateur » suscitant l’hostilité de peuples européens pourtant acquis aux idées nouvelles, dévoiement de la Révolution et des idées mêmes des Lumières. Il reprochait aussi à Napoléon de ne pas avoir su trancher la question de la légitimité politique, en jouant en permanence sur une multiplicité de sources pour fonder son pouvoir : la Révolution, la force militaire, la technique du coup d’Etat, le charisme, le peuple, le couronnement et le sacre. Ainsi Napoléon avait-il, selon Lionel Jospin, retardé l’entrée de la France dans la modernité et desservi les idées révolutionnaires en Europe.

Près de deux-cent-trente années ont passé depuis la Révolution française ; notre pays a connu quinze Constitutions. La stabilité apparente de la Cinquième République ne doit pas masquer l’essentiel : la France n’a toujours pas achevé sa quête d’institutions satisfaisantes. La profonde crise politique que traverse notre pays traduit aussi cette difficulté à conjuguer de manière équilibrée impératif d’efficacité et souci de représentativité, besoin d’ordre et quête de démocratie, incarnation du pouvoir et appropriation de la politique par les citoyens.

Il est possible d’apprécier à sa juste valeur l’inspiration littéraire des écrits d’Arthur Chevallier, tout en cherchant ailleurs que chez Napoléon – avec ou sans Bonaparte – matière à inspiration pour bâtir une démocratie moderne.

 

Napoléon sans Bonaparte, Arthur Chevallier, éd. du Cerf, 240 p., 19 €

Le Mal Napoléonien, Lionel Jospin, éd. du Seuil, 240 p., 19 €

 

Photo : Statue de Napoleon à Ajaccio © Pascal Pochard-Casabianca/AFP.  

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