Garder la mémoire de la terreur

Garder la mémoire de la terreur

En septembre 2018, Emmanuel Macron a annoncé, lors de la cérémonie annuelle d’hommage aux victimes du terrorisme, la création d’un musée-mémorial. Cette création pose de multiples questions notamment sur l'articulation logique muséale/mémoriale et besoin collectif/besoins des victimes d'une histoire qui n'est sans doute pas close. 

Par Thibault Guichard, doctorant en histoire.

La conjonction entre musée et mémorial est devenu un agencement fréquent dès lors qu’il s’agit de rendre compte et de garder trace des aspects les plus tragiques et effroyables du second XXe siècle. L’État français passe toutefois un seuil en ayant validé le principe d’un futur musée-mémorial des récents attentats qui ont meurtri l’Hexagone : une décision unique et sans précédent en Europe, et qui ne relève nullement de l’évidence, étant donné la nature de l’événement commémoré et le fait qu’il n’est probablement pas clos.

Un Comité mémoriel, rassemblant, aux côtés de représentants des ministères de la Justice, des Armées et de l’Education nationale, une dizaine de personnalités issues de la recherche scientifique, a en effet remis cet automne un rapport préconisant les meilleures manières, selon lui, de « faire mémoire » et de « répondre de la mémoire » des attentats dont la France a été l’objet depuis 1974 (date de l’attentat du Drugstore Saint-Germain, perpétré par Carlos). Le comité préconise d’instituer un lieu distinct des théâtres des événements – afin de ne pas sanctuariser un site et de perturber la revitalisation de sa vie publique – et donc d’installer ce futur musée-mémorial dans les locaux de l’ancien palais de justice de Paris, sur l’Île de la Cité. Choix qui rend complexes l’identification symbolique et l’attachement au site choisi pour accueillir cette mémoire et permettre le recueillement des proches des victimes. 

Démarche muséale et démarche mémoriale

Quel récit, surtout, proposer dans cet espace consacré à la mémoire du terrorisme ? « La démarche muséale, résume la chercheuse Chloé Tazartez (laboratoire Cellam, Université Rennes 2), consiste à conserver des traces de l’événement, pour prouver qu’il s’est produit » tandis que « la démarche mémoriale n’a ni pour vocation de témoigner ni de conserver mais d’offrir une possibilité de recueillement autour du traumatisme causé par l’événement. La dimension collective y est plus prégnante. » Si la souffrance et les défis impliqués par les phénomènes contemporains de violence politique résultent notamment de la difficulté éprouvée à se les représenter, cette opération soulève des interrogations à la fois politiques, éthiques et scientifiques – d’autant plus aiguës que ce qu’il s’agit d’archiver et de commémorer est loin d’être clos. A ce titre, les auteurs du comité mémoriel, conscients d’inscrire leur démarche dans l’espace étroit de la confrontation entre « la simultanéité de l’événement, objet de mémorialisation, et la mémorialisation elle-même », ne prétendent pas épuiser la dimension interprétative de « ce qui doit être commémoré ». L’élaboration du sens, écrivent-ils, exige un « travail continu » ainsi que la participation de « toutes les personnes concernées ». 

Dans une tribune publiée par Le Monde, Isabelle Backouche avoue sa « perplexité » au sujet de cette « quête de sens, qui plus est collective ». Elle souligne ainsi la difficile conjonction entre des démarches, des méthodes et des finalités très différentes. L’historienne voit mal comment conjuguer dans un même lieu la construction d’un consensus et d’un récit national, la défense de valeurs et de principes au fondement du modèle démocratique et républicain et, enfin, la compréhension des événements. Il serait selon elle « prématuré de vouloir élaborer et clore une histoire des attentats », et de créer ce faisant un « établissement susceptible d’encadrer le travail » des chercheurs.

L’individuel et le collectif

La quête de sens souhaitée par le comité en charge du rapport et l’Etat révèle ses contradictions à un autre niveau. Instruite par ces problématiques en tant qu’historienne, Isabelle Backouche réagit également au titre de proche d’une victime du 13-Novembre.

Son expérience personnelle illustre le difficile parcours de l’individu, dans la reconnaissance de son statut, entre instrumentalisation et abandon dans la difficile reconquête de soi, la longue et douloureuse épreuve de reconstruction personnelle. Est-il souhaitable de vouloir accorder, en effet, le récit de la résilience collective d’une nation et les multiples expériences concrètes d'un rétablissement individuel ? Par-delà la mission historique et culturelle des lieux de mémoire, le comité insiste sur leur vocation sociétale. Afin de « faire mémoire », il insiste sur la manière dont la démocratie relève cette épreuve politique et morale, davantage que sur les formes que la terreur peut revêtir. Soucieux d’« articuler » plutôt que de « dissocier » la parole des victimes et le savoir sur les attentats ainsi que d’« accorder » les récits individuels et le récit collectif de la Nation, les auteurs du rapport réaffirment l’ambition de l’Etat de contribuer à faire émerger une mémoire réconciliée des événements, transmise dans une visée essentiellement civique et pédagogique où le statut de « victime » apparaît comme étroitement contrôlé et parcimonieusement distribué, selon des intérêts politiques.

Le besoin de témoigner, de surmonter la douleur et de se reconstruire s’articule finalement difficilement avec les objectifs poursuivis par les politiques mémorielles. « De quoi a besoin un survivant des attentats pour retrouver la force de vivre ? » se demande ainsi Isabelle Backouche, qui mesure la béance séparant les intérêts réels des victimes et l’articulation d’un lieu de mémoire avec des valeurs républicaines comme « ciment de la nation ». Au-delà d’une absence de soutien « concret » de la part de la puissance publique, l’historienne critique le déni dont fait preuve l’Etat à l’endroit des bricolages intimes et personnels que les victimes développent en elles-mêmes pour surmonter l’événement. 

Devant l’impossibilité de commémorer un phénomène qui ne peut strictement se conjuguer au passé, les auteurs du rapport insistent sur l’importance des pratiques de mémorialisation immédiate qui ont par exemple suivi les attentats de 2015 : après le 13 novembre 2015, entre décembre et mai, les Archives de Paris ont collecté 7 709 documents (photos, dessins, objets) disposés près des lieux des attentats. La Bibliothèque nationale et l’Institut national de l’audiovisuel (INA) poursuivent parallèlement une collecte de toutes les traces en rapport avec ces événements laissées sur les réseaux numériques, par exemple les fils de discussion sur Twitter. L’historien Denis Peschanski, l’un des coauteurs du rapport, est ainsi à l’initiative, aux côtés du neuropsychologue Francis Eustache, d’un vaste programme prévu sur dix ans et consacré à l’étude de la construction de la mémoire des attentats, à la croisée de l’individu et de la société. 

« Mémoire individuelle et collective obéissent au même jeu de construction-reconstruction » estime l’historien. Une juste distance doit néanmoins être recherchée dans l’accueil du récit formulé par le témoin-survivant. Si la relation de proximité avec l’extrême semble indispensable pour comprendre l’événement, lui donner sens et signification, le but du témoignage est en effet moins de connaître que de rendre vivable une existence assaillie et remise en cause. C’est ainsi qu’Aristide Barraud analyse l’importance de l’écriture et de la mise en récit de son existence depuis trois ans. Auteur d’un récit qui retrace les mois qui ont suivi les attentats (Mais ne sombre pas, éditions du Seuil, 2017), il a également participé à la collecte de témoignages établie par Christian Delage et ses doctorants de l’IHTP (« Attentats du 13 novembre 2015 : des vies plus jamais ordinaires ») à partir du printemps 2016. « L’écriture est apparue doucement comme la nouvelle ossature de mes journées et de mes pensées » raconte cet ancien rugbyman qui a été contraint de se retirer à jamais des terrains après avoir reçu trois balles de Kalachnikov à la terrasse du restaurant Le Petit Cambodge. En reconstituant, avec la « plus grande honnêteté possible », la dimension tragique de l’événement, l’écrivain permet à ses lecteurs, en même temps qu’à lui-même, de garder les yeux ouverts devant l’opacité de la douleur. Que devient donc la singularité d’une telle expérience lorsqu’elle est appelée à se confondre dans la totalité d’un récit collectif pédagogique et « consensuel » ?

 

Photo : La Place de la République à Paris, un an après les attentats. © Ted McDonnell/NurPhoto/AFP

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