Sur France Culture : Louis-Ferdinand Céline, « Bagatelles pour un massacre » (4/5)

Sur France Culture : Louis-Ferdinand Céline, « Bagatelles pour un massacre » (4/5)

Le quatrième épisode de la série documentaire « La Grande Traversée » consacrée à Louis-Ferdinand Céline, diffusé aujourd'hui sur France Culture, questionne la haine de l'écrivain. Dans le pamphlet antisémite et raciste Bagatelles pour un massacre, publié en 1937 avant la France de Vichy, celle-ci est à son paroxysme. Christine Lecerf, productrice de l'émission, s'explique sur l'engagement politique de Céline et la teneur de ces écrits. 

Des ouvrages universitaires se sont affrontés en revenant sur l’engagement politique de Céline en faveur de l’Allemagne, « agent allemand » selon les auteurs de Céline, la race, le juif paru en 2017… Mentionnez-vous cette compromission physique dont il aurait été coupable ?

Christine Lecerf : Évidemment nous l'abordons, comment faire autrement ! Nous avons réuni une pléiade d'historiens et de spécialistes. Il y a Taguieff et Duraffour, les auteurs de Céline, la race, le juif que vous mentionnez, qui sont très intéressants, car on leur a fait le procès de vouloir déboulonner Céline. En les interrogeant sur leur expérience de lecture, on voit que ce sont des gens qui ont aimé Céline romancier et qui ont été d'autant plus déçus par le Céline militant. C'est une chose qui j'espère fera avancer le débat. J’ai tenu à m’entourer d'historiens qui appartiennent à des périodes différentes de l'histoire pour enquêter là-dessus : Odile Roynette, spécialiste de la première guerre mondiale, Laurent Joly et Johann Chapoutot, spécialistes de la collaboration, Anne Simonin, spécialiste de l’indignité nationale.

Au fond pour moi, peu importe qu'il ait été agent allemand ou pas. Il a été nazi au sens où l’explique Chapoutot, c'est à dire au sens où il a partagé une conception du monde raciale, hygiéniste, sélective, nationale et sociale, etc. Il est sûr que Céline, par ses écrits, a acclimaté la France d’avant Vichy à l’idéologie nazie. C'est une préparation des esprits à l'horreur. C'est déjà énorme, de mettre sa plume au service de quelque chose qui va venir. Ensuite, au moment de la collaboration, les choses sont plus complexes. Disons qu’il côtoie de très près les allemands à Paris. Il n'y a aucune preuve patente de son implication comme agent, mais il y a de fortes présomptions. Céline, j'en suis persuadée aujourd'hui, n'était pas seulement un antisémite convaincu, mais quelqu’un qui a cru au nazisme, aux solutions prônées par le nazisme. C'est une bombe bien plus grosse. Il était pro-hitlérien, au départ car il ne souhaitait pas la guerre, et ce pro-hitlérisme s’est ensuite transformé en une vraie conception du monde. Son hygiène sociale va se transformer en hygiène raciale. Il avait beaucoup de choses qui le prédisposaient à ce tournant, il était né dans un milieu antisémite, son père lisait Drumont, était anti-dreyfusard, sa mère avait son petit commerce alors que le Bon Marché et les grands magasins s’installaient... Il est né dans une époque qui n'attendait que cela pour y croire. Ce qui est terrible avec Bagatelles pour un massacre, c'est que c’est un texte d'écrivain. 

Vous voulez dire que son style est travaillé, efficace ?

C. L. : J'aurais bien aimé que tout soit simple, que les textes odieux de Céline soient odieusement écrits. Mais non ! C’est toujours du Céline ! Dans ce cas précis, les textes ont été travaillés mais vite jetés sur le papier, car emportés par la haine, son carburant. Un des écrivains, Stéphane Zagdanski, dit qu'il se « shoote » à la haine du juif. Pourquoi ? C'est un écrivain en panne de fiction, car son dernier roman, Mort à crédit où il allait si loin dans sa révolution stylistique, vient d’être rejeté. Il va aussi loin qu'il peut et on lui dit non. L'écriture pamphlétaire, horrible, permet de décharger une haine réelle et en même temps de se recharger. Ce que je montre, c'est que les pamphlets sont aussi un laboratoire d'écriture où il va tester de nouvelles choses, traverser cette crise d'écriture en trouvant des solutions dans cette horreur. 

Est-ce là qu'il y a un intérêt à observer ces écrits pamphlétaires ?

C. L. : Nous posons la question de la publication des pamphlets dans la première émission. Toutes les alternatives sont envisagées. Ce sont des textes dont la lecture est insupportable, et soudain vous tombez sur une pépite où il est à nouveau lui-même. Vous continuez et vous tombez sur des copier-coller de journaux antisémites de l’époque. Céline ne s'embêtait pas, il collait carrément. On est au cœur de notre douleur, comme le dit l’écrivain Yves Pagès, douleur de lecteur et de citoyen. C’est quelque chose d’horrible — vous lisez vingt fois le mot youpin et youtre sur la page — et subitement, vous tombez sur une description incroyable de Saint Petersbourg, un scénario de ballet, ou 4/5 lignes de pure poésie. Il faut faire avec cela.

Propos recueillis par Eugénie Bourlet.

 

À écouter : « Bagatelles pour un massacre », le quatrième épisode de « La Grande Traversée » consacrée à Louis-Ferdinand Céline, diffusée sur France Culture. 

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« Sur France Culture : Louis-Ferdinand Céline, « La double vie » (3/5)

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Photo : © Collection Louis Ferdinand Céline / IMEC

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