Sur France Culture : Louis-Ferdinand Céline « au fond de la nuit » (1/5)

Sur France Culture : Louis-Ferdinand Céline « au fond de la nuit » (1/5)

Cette année, l'émission estivale « La Grande Traversée » de France Culture enquête sur le génie monstrueux de Louis-Ferdinand Céline, de son propre parcours en tant que médecin-écrivain aux penchants antisémites, jusqu'aux difficultés d'aujourd'hui à démêler ce qu'il nous a légué. Écrivain.e.s, historien.ne.s, acteurs et cinéastes, parfois même ceux qui ont croisé sa route… témoignent de leur découverte de l'auteur et de la complexité des émotions qu'il suscite chez eux. Du 15 au 19 juillet à 9h, un épisode sera diffusé et réécoutable en podcast sur le site de France Culture. Christine Lecerf, productrice de ce documentaire, a répondu à nos questions. Chaque jour de la semaine, nous publierons un pan de l'entretien en écho à l'épisode diffusé. 

Christine Lecerf, germaniste, spécialiste de Thomas Bernhard, est productrice à France-Culture. Autrice de nombreuses séries documentaires (Freud, Arendt, Beauvoir, Chaplin), elle a obtenu le Prix SCAM 2014 pour Looking for Shakespeare. Elle est également critique littéraire au Monde.

Comment votre émission est-elle construite ? De manière chronologique, thématique ?

Christine Lecerf : C'est une grande traversée au long cours, une plongée de dix heures divisée en cinq épisodes, qui explorent les différentes facettes d'un personnage très complexe et controversé, toujours polémique un demi-siècle après sa mort. 

Le chronologique se mêle au thématique dans chacune des émissions. La première s'intitule « Un génie monstrueux ». Il nous a semblé utile de partir du caractère brûlant, vivant du personnage pour rendre le parcours que l'on va effectuer ensuite nécessaire. Dans cette première partie, nos invités ont accepté de livrer leurs expériences intimes de la lecture de Céline. Certains l’ont découvert adolescents par le Voyage au bout de la nuit, d'autres via Bagatelles pour un massacre, un de ses textes antisémites, quand ils étaient adultes. Chacun réagit de manière très forte. Ils sont écrivains, comme Annie Ernaux, Marie-Hélène Lafon, ou historiens ou encore spécialistes de Céline. Ce qui m'a semblé important, c'est que chacun parte de son expérience personnelle de lecture et non pas d'une position de surplomb, de savant qui analyse. Certains sont dans la fascination, d'autres dans le dégoût, le rire amer, l'obsession… On voit bien que Céline génère des réactions toujours très intenses, voire extrêmes.

Et on voit bien à quel point il est encore impossible de démêler entre le génie et ce qui relève du monstre, du salaud. L’émission revient en particulier sur deux exemples : celui des célébrations nationales de 2011. Rappelons que le Ministre de la culture de l’époque a été contraint sous la pression de retirer Céline des commémorations officielles. Et celui du projet de publication des pamphlets en 2017 par Gallimard, lequel a été là aussi obligé de suspendre cette publication à la suite de diverses pétitions. Ce premier volet dévoile donc le « cas » d’un homme, qui suscite admiration et détestation à l’échelle de tout un pays. À la fin de cette émission, l’historienne Annick Duraffour en conclut que les catégories de génie et de monstre sont trop entières, absolues et nous empêchent de penser. Il faut remettre les choses en contexte, replacer Céline dans son temps, au milieu des autres, ne pas en faire un espèce d'oracle sur sa montagne... aller voir de plus près sa vie, son œuvre, son époque. 

Avez-vous voyagé dans des lieux particuliers pour réaliser votre documentaire ? 

C. L. : Assez peu. Nous nous sommes rendus en Bretagne parce que la mer, le mouvement de l'eau, ce qui n'est pas fixe... joue dans la poétique de Céline un rôle fondamental. Non pas qu'il y ait quelque chose de fluide ou de liquide dans son écriture, plutôt rythmique, musicale, mais c'est quelque chose qui l'inspire. On est donc allés à Saint Malo, là où il a rédigé Mort à crédit. On y a recueilli le témoignage d'un des derniers témoins, Sergine Le Bannier, qui avait 6/7 ans quand elle a rencontré Céline pour la première fois en 1936/37. Il est dans l'écriture de Mort à crédit, et s’est rendu chez ses parents pour écrire dans leur maison qui donne sur le front de mer. Ils font des concours de crachat ensemble, il l’accompagne sur la plage sans se baigner, il est là en étant ailleurs.

J'ai un deuxième témoignage de Françoise Fabian, qui l'a rencontré à Meudon. Ce témoignage intervient dès la première émission. C'est celui d'une jeune fille de 18 ans qui n'a rien lu de Céline et qui est assise face à cet homme, qui ne lui dit rien de lui, la fait beaucoup parler d’elle et la fascine par son regard. Elle dit qu'il a un regard de singe vieux de 2000 ans !

On a aussi beaucoup sillonné Montmartre avec des spécialistes, des amateurs. Mais c'est la première fois que pour une « Grande Traversée », je reste en France. C'était aussi une volonté de la chaîne de creuser, d’analyser en profondeur la présence et le rôle de Céline en France, où il est à la fois surexposé et dissimulé, comme s’il permettait de cacher des choses qu'on ne veut toujours pas voir. 

Propos recueillis par Eugénie Bourlet. 

À écouter : « Un génie monstrueux », le premier épisode de « La Grande Traversée » consacrée à Louis-Ferdinand Céline, diffusée sur France Culture.

 

Photo : Arletty et Louis-Ferdinand Céline © Luc Fournol/Photo12/Via AFP.

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Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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