« Au choléra ! » : l'épidémie chez Eugène Sue

« Au choléra ! » : l'épidémie chez Eugène Sue

Alors que le monde fait face à une nouvelle pandémie, Le Juif errant d'Eugène Sue pourrait constituer une lecture idéale : une intrigue aux nombreux rebondissements qui fait d'une épidémie de choléra le principal agent de l'histoire.

Par David Haziza

Eugène Sue est l’un des écrivains les plus prolifiques du XIXe siècle. Aujourd’hui relativement méconnu, il fut pourtant alors lu par à peu près tout le monde, et notamment par les écrivains eux-mêmes : on retrouve son influence chez Dumas qui l’admirait, chez Balzac qui ne songeait qu’à lui ressembler, chez Hugo dont Les Misérables doivent beaucoup à sa gouaille, à sa connaissance de l’argot – et même à certaines de ses intrigues –, chez Zola, et bien au-delà de nos frontières. Des Mystères de Paris, son livre le plus célèbre, paru en feuilleton entre 1842 et 1843, Gautier a écrit, dans les colonnes de La Presse, que « tout le monde l’a dévoré, même les gens qui ne savent pas lire… Des malades ont attendu pour mourir la fin » de la parution. Sue est le père d’une littérature que ses ennemis, comme Sainte-Beuve, ont qualifiée d’« industrielle », et qui n’est peut-être pas sans lien avec nos séries. Notons que le genre qu’il a inauguré englobe à l’époque le Balzac de Splendeurs et misères des courtisanes ou de La Cousine Bette, aujourd’hui parfaitement canonique.

Pour imparfaites et embrouillées qu’elles soient, les narrations de Sue n’en regorgent pas moins d’images et de caractères d’une grande force évocatoire. On peut parfois hausser les épaules à la lecture des Mystères : ces hasards et ces « reconnaissances » à n’en plus finir, ces considérations politiques et morales pour le moins datées… Mais on n’arrêtera pas de penser à l’horrible Chouette, au Maître d’école, forçat évadé qui s’est défiguré au vitriol afin d’échapper à la police, à la Louve, prostituée au grand cœur et aux bras tatoués, au Squelette, à Jacques Ferrand, notaire libidineux au fumet de bouc, tartuffe et violeur récidiviste tout droit sorti d’un cauchemar sadien, j’en passe ! Il en va de même du Juif errant, qui présente à l’imagination du lecteur une série de scènes, de portraits absolument saisissants.

Ce livre a également paru en feuilleton, dans les pages du Constitutionnel, alors premier quotidien français, proche de la gauche libérale – de juin 1844 à août 1845. Roman-fleuve (près de mille cent pages dans sa réédition récente chez Robert Laffont), il est pour le moins approprié à ces temps de confinement et d’épidémie : il y est en effet question du choléra qui, douze ans plus tôt, ravageait l’Europe. Pour ne parler que de la France, on estime que cette maladie venue d’Orient y aura causé environ cent mille morts. Peste noire des temps modernes, aucune classe sociale n’y échappa : si la misère des classes laborieuses compta certainement dans sa diffusion, l’aristocratie et la haute bourgeoisie furent également touchées, le banquier et ministre Casimir Périer, Sadi Carnot, le général Lamarque y succombèrent.

Enlèvements, voyages exotiques, meurtres, duels…

Le Juif errant raconte la lutte du personnage éponyme, le légendaire Ahasvérus en quête de rédemption, contre les Jésuites. Inspiré par l’anticléricalisme de Michelet et Quinet, Sue imagine des membres de la Compagnie tentant de s’approprier le fabuleux héritage d’une famille dispersée. Ahasvérus et Hérodiade la protègent : ils ne peuvent mourir, et donc se rédimer, qu’à la condition de sauver ces innocents, dont ils sont les lointains ancêtres, des griffes de la Compagnie. Sue décrit ainsi l’alliance de l’esprit de 89, du petit peuple, du socialisme, des « bons prêtres » façon « Christ des barricades », du judaïsme (essentiellement mythifié), des protestants et même de l’Orient, ardent, passionné à souhait, contre l’emprise ultramontaine. Son intrigue offre une série presque ininterrompue de rebondissements : enlèvements et séquestrations, voyages exotiques, meurtres, duels et, bien sûr, l’épidémie de choléra, qui s’avère être le principal agent de cette histoire, son pivot et le principe de son dénouement…

Une belle prolétaire fait danser Paris sous le nom de « reine Bacchanal » ; une autre belle, aristocrate orpheline que l’on veut réduire au silence, est enfermée chez les aliénés, au milieu des cris et des sévices ; un membre de la secte indienne des Etrangleurs (les fameux Thugs, à la mode depuis les Confessions d’un Thug de 1839, repopularisés à notre époque par Indiana Jones) assassine à tire-larigot, et pour cela l’on passe des ruines d’un temple balinais aux ruelles du Paris pré-haussmannien ; les masques du carnaval défilent et s’ébattent comme dans Les Enfants du Paradis ; un montreur de fauves se met au service des Jésuites ; l’ignoble Rodin, un Jésuite aux dents noires, « crasseux et vierge », croit pouvoir devenir pape en mettant la main sur cet héritage que le Juif destine, en conformité avec les vœux du testateur, à la constitution d’une société utopique… Il y a du mystère dans Le Juif errant, peut-être plus encore que dans Les Mystères de Paris, du mystère à tous les sens du terme : les mystères de l’Antiquité étaient des rites occultes, des enseignements secrets expliqués aux seuls initiés ; le christianisme repose sur d’autres mystères, dogmes inaccessibles à la raison, et Le Juif errant, roman aussi plein de « mystères » que peut l’être un thriller, raconte d’abord celui de la rédemption, du salut par la révolte et par le péché même. Car chez Sue, comme chez Sand ou chez Michelet, comme dans le romantisme anglais et comme chez les Gnostiques, c’est le péché qui sauve du péché – et les garants de l’orthodoxie qui le rendent, au contraire, pérenne.

Une conscience aiguë de la mort

L’une des scènes les plus remarquables du roman se situe à la mi-carême. Le choléra n’a pas encore fait irruption dans Paris mais on le sait proche. Un groupe de fêtards, masqués, grimés, costumés en personnages de la culture parisienne de l’époque (pierrots, « débardeuses », turcs et sultanes) acclame la Reine Bacchanal, l’une des cibles inconscientes des manœuvres de Rodin. L’esprit de Carnaval, à la fois allègre et sanglant, les fait alors trinquer… au choléra !

Tout à coup la reine Bacchanal se leva. Sa physionomie avait une singulière expression de joie amère et sardonique ; d’une main elle tenait son verre plein.

— On dit que le choléra approche avec ses bottes de sept lieues…, s’écria-t-elle. Je bois au choléra !

Et elle but.

Malgré la gaieté générale, ces mots firent une impression sinistre ; une sorte de frisson électrique parcourut l’assemblée ; presque tous les visages devinrent tout à coup sérieux.

— Ah ! Céphyse !… dit Jacques d’un ton de reproche.

— Au choléra !… reprit intrépidement la reine Bacchanal, qu’il épargne ceux qui ont envie de vivre… et qu’il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas se quitter…

Jacques et Céphyse échangèrent rapidement un regard, qui échappa à leurs joyeux compagnons, et pendant quelque temps la reine Bacchanal resta muette et pensive.

— Ah ! comme ça… c’est différent, reprit Rose-Pompon d’un air crâne. Au choléra !… afin qu’il n’y ait plus que de bons enfants sur la terre…

Les mauvais esprits diront que le Parisien pique-niquant en paix par temps de confinement est bien le descendant de ces masques de 1832. Il n’en est rien. Si notre époque méprise la mort parce qu’elle ne la connaît pas – et si les enfants gâtés de l’époque se soucient peu de protéger les plus vulnérables de l’infection qu’ils ont pu contracter – les personnages de Sue témoignent au contraire d’une conscience aiguë de la mort. Ils savent qu’ils périront peut-être, ils savent l’horreur de cette maladie qui les réduira à l’état de bêtes, de loques, ils se battront pour arracher ceux qu’elle a frappés à un trépas presque assuré – mais pour que tout cela soit possible, il faut bien savoir regarder dans la mort avec toute la franchise, avec toute la puissance que donne le désespoir : c’est sur le fond de cette sourde acceptation de sa vulnérabilité que se déploie toujours l’énergie de l’homme.

Ainsi ces personnages donneront-ils jusqu’à leur dernière goutte de sang pour éloigner le fléau – mais s’ils doivent mourir, qu’au moins « ceux qui ne veulent pas se quitter » meurent ensemble. Bataille a fameusement dit de l’érotisme qu’il était « l’approbation de la vie jusque dans la mort » : c’est de cela que nous parle la reine Bacchanal en levant son verre. Ici Sue atteint au sublime, cette dimension esthétique au-delà du laid et du beau et qui voisine parfois avec l’horrible. Il y a quelque chose du rictus baudelairien dans les mots de Céphyse, il y a la sève du peuple – du peuple avec ses légendes, du peuple magique d’avant l’industrialisation – mais il y a aussi le souffle du dandy. Voilà qui suffit à faire aujourd’hui du Juif errant une lecture idéale, à la fois parfaitement « d’actualité » et parfaitement intempestive.

 

Illustration : Eugène Sue © Ann Ronan Picture Library/Photo12/Via AFP

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