Félix Fénéon, le critique

Félix Fénéon, le critique

Comment Félix Fénéon, dit F.F. en raison de sa discrétion, critique littéraire et auteur méconnu, fit découvrir les plus grands écrivains et peintres de son temps.

Imaginez la scène : Félix Fénéon a retrouvé LE manuscrit, un ensemble de feuilles volantes arrachées à un cahier d‘écolier, pas de table des matières, pas de pagination. Félix Fénéon, 26 ans, employé de bureau et fonctionnaire au ministère de la guerre, critique d’art et critique littéraire dans des revues éphémères, anarchiste et dandy, va relire, corriger, assembler et éditer pour la première fois les Illuminations de Rimbaud. Le poète est parti à l’étranger depuis longtemps. On le croit mort, on le dit vivant. Verlaine fait circuler ses poèmes et ils circulent tant que c’est par un des collègues de Fénéon au ministère, le poète Zénon Fiére, que le manuscrit est retrouvé et publié par la revue La Vogue en 1886. Ce n’est pas la modeste préface de Verlaine qui révèle le texte aux lecteurs néophytes, mais l’introduction du jeune critique de la revue : «Quand vers 1874, sur des tables d’auberges ou des bordages de paquebots, s’écrivaient les Illuminations, Arthur Rimbaud, âgé de quelque vingt ans, atteignait sa vieillesse littéraire. Quatre ans plus tôt, il avait inventé une poésie et orchestré l’Océan aux strophes du bateau ivre. Un obscur typographe brabançon lui tira quelques exemplaires vite détruits d’Une Saison en enfer. Et ce fut tout.» Il conclut en mettant le poème d’Arthur Rimbaud à sa place : «Œuvre enfin hors de toute littérature, et probablement supérieure à toute.»

Qui est ce Fénéon, critique visionnaire dont Jean Paulhan fit l’éloge dans F.F. ou le critique, en 1945 peu après la disparition de celui que Jarry surnommait « celui qui silence » ? Né à Turin en 1861, d’un père copiste et d’une mère Suisse, le bac en poche en 1881 il monte à Paris où il devient commis principal de troisième classe au bureau du recrutement au ministère de la guerre. Cet employé modèle sera bien noté par ses supérieurs, qui ne lui reprochent que ses retards. Le général Boulanger – celui-là même qui ébranla la troisième république — note à son propos : «On peut compter sur lui.» En fait, il se trompait.

Fénéon qui restera treize ans au ministère de la guerre a écrit pour une vingtaine de revues symbolistes et anarchistes : L’Endehors, Le Chat noir, Libre revue, le Père peinard, la Cravache, la Vogue, la Revue Blanche, la Revue indépendante… Il sera la cheville ouvrière de toutes ces petites publications, à la fois critique, rédacteur en chef, secrétaire de rédaction, éditeur. Il fera le lien entre l’art et la littérature. Fénéon, rédacteur en chef de la Revue indépendante, se voit confier en 1885 Prose pour des Esseintes de Mallarmé, qui n’avait pas publié depuis six ans. Le poème hermétique fait polémique. Ses intuitions ne sont pas partagées par le directeur du journal, Édouard Dujardin, qui évince F.F. de ses fonctions. «J’ai beaucoup de sympathie et d’affection pour M. Fénéon expliquera Dujardin en 1887, mais il poussait à la décadence.»

C’est que, fin XIXe siècle, la critique française traverse une période de crise et se cherche. Que dit la «canaille littéraire» Baudelaire de l’auteur des Fleurs du mal ? «Pour être matériellement correcte, sa manière d’écrire n’en est pas moins méprisable. Partout un esprit lourd et prétentieux, partout l’impuissance et le vide. Baudelaire est un signe d’abaissement général dans les intelligences.»
De Flaubert ? «Ce livre L’Éducation sentimentale impatiente parce qu’il est mal composé, et il blesse, parce qu’il méconnaît les sentiments et les habitudes de l’homme comme il faut.»
De Balzac alors ? «Le fait est que je donnerais tout Balzac pour une page de français exquis.» 1
Cette génération qui déclare sans sourciller : «Le rythme est un changement de direction déterminant, sur une circonférence dont le centre est au centre du changement, une division géométrique possible aux termes de la théorie de Gauss.» Charles Henry. Et lorsque tous les critiques louent La Chambre de Gambetta de Cazin, F.F. proteste : «L’ébénisterie est sans action sur notre cœur».

Pas un mot sur Lautréamont, Rimbaud, Mallarmé. «Mais, nous dit Jean Paulhan, il est un homme qui préfère, en 1883, Rimbaud à tous les poètes de son temps ; défend Verlaine dès 1884 et Huysmans, Charles Cros et Moréas, Marcel Schwob et Jarry, Laforgue, et par-dessus tout Mallarmé. Découvre un peu plus tard Seurat, Gauguin, Cézanne et Van Gogh. Appelle à la Revue Blanche André Gide et Marcel Proust, Apollinaire et Claudel, Jules Renard et Péguy.» Il partage avec Diderot et Baudelaire une certaine conception de la critique qui fait d’elle un genre littéraire à part entière.

F.F. est un détonateur, par sa compréhension instinctive des arts de son temps et par son style. Une écriture serrée, sans relative ni commentaire. Il emprunte un vocabulaire précis à la médecine, à la botanique, aux mathématiques pour restituer ce qu’il voit. «Fénéon se trouvait du côté de la rigueur plutôt que des froufrous» Paulhan. Mais cet homme qui, en mai 1884, à 25 ans, révèle au public un tableau aperçu au bar du premier Salon des artistes indépendants, la Baignade à Asnières de Seurat, qui édita les Œuvres posthumes de Jules Laforgue mort de tuberculose à 28 ans, dont la connaissance de la peinture lui permis de trouver un emploi dans une galerie où il mit sous contrat en 1908 Henri Matisse, employé de banque, ce critique exceptionnel ne se considérait pas comme un critique de métier. Il se voyait «simple amateur de lettres, donc sans devoirs envers elles». C’est un cas d’écrivain sans œuvre. Et c’est ce qui semble consterner et ravir ses contemporains : une indifférence totale à la production et à la reconnaissance.

Cet homme discret qui signait rarement ses articles ou alors sous pseudonyme – Willy l’appelait «Mon cher polynome !» — fut célèbre malgré lui en son temps lors du «procès des Trente». La fin du XIXe siècle était secouée par des attentats anarchistes. Un agent secret de la préfecture de Police note au café du Delta une discussion entre deux dessinateurs du Père peinard : «Un employé du ministère de la guerre est tout dévoué au parti anarchiste». F.F. est l’ami d’Émile Henry arrêté pour un attentat au café Terminus de la gare Saint-Lazare le 12 février 1894. Il sera guillotiné le 25 mai. En avril 1894, sur dénonciation du concierge qui se plaint de «trop de visites et trop de courriers venant de l’étranger», l’appartement de F.F. rue Lepic, où il habitait avec ses parents, est perquisitionné. À son bureau, on découvre une correspondance de trois cents lettres d’artistes et d’écrivains, six détonateurs et un flacon de mercure. On le soupçonne d’avoir participé à un attentat. Il est mis en détention préventive le 25 avril.

La personnalité de l’accusé, son sens de la répartie, son allure de dandy, «ses gestes rares et anguleux, son élocution lente et martelée» Le Soir firent sensation au tribunal. L’homme à la ville porte le haut-de-forme, un manteau flottant, des souliers vernis et une petite barbichette blonde. Le coquet révolutionnaire qui avait été redevable d’une dette de 4000 francs chez divers bottiers eut des retenues sur salaires.

Acquitté quelque mois plus tard, F.F. est embauché à la Revue Blanche. Il vient prendre le relais d’un certain Léon Blum, critique littéraire. Le «sûr et subtil pilote du bâtiment» Gide égrène quelques entrefilets d’humeur 2 et engage la revue dans la dénonciation du génocide arménien et la défense de Dreyfus. Mais c’est son combat pour l’art et la littérature qui lui vaudra le surnom de «l’éminence grise» jusqu’à la fermeture brutale et mystérieuse de la revue en 1903.

Pourtant rien de tout cela ne fit la postérité de Félix Fénéon, ni l’anarchisme, ni son rôle de chef de file des symbolistes, ni ses critiques. Son nom serait tombé dans l’oubli s’il n’avait travaillé quelques mois au Matin en 1906 à la rubrique des faits-divers. L’homme «juste, impitoyable et doux» Paul Valéry racontait en trois lignes et cent trente signes le malheur des petites gens. Les brèves furent rassemblées et publiées à titre posthume par Jean Paulhan en 1948. Il impose un style elliptique, presque télégraphique, sur les horreurs de la vie en moraliste qui s’ignore.

Enrica Sartori

Illustration: Félix Fénéon à la Revue blanche, par Félix Vallotton,1896 ©DR

1) Extraits tirés du Petit bottin des lettres et des arts.

2) «Enfin ! nous avons un gouvernement et les affaires de chantage vont reprendre.»
«Le ministre de l'Intérieur obtient des parlementaires le maintien des fonds secrets : c'est ce qu'on appelle un vote de confiance.»
«Un pauvre diable est assassiné dans le bois de Meudon par le garde préposé à la défense des feuilles mortes.»

À lire
Nouvelles en trois lignes
Félix Fénéon
Éd. Cent Pages, coll. Cosaques, 1200 pages, 28 euros

Oeuvres plus que complètes vol. 1 et 2
Félix Fénéon
Du Lérot Éditeur épuisé

Correspondance
Félix Fénéon et Stéphane Mallarmé
Du Lérot Editeur, 23,75 euros

F.F. ou le critique
Jean Paulhan
Éd. Claire Paulhan

Félix Fénéon
Joan Ungersma Halperin
éd. Gallimard, 438 pages, 24,39 euros

Vient de paraître
Paulhan et son contraire
Patrick Kéchichian
Éditions Gallimard, 290 pages, 21 euros