Quand Jean Zay inventait le festival de Cannes en 1939

Quand Jean Zay inventait le festival de Cannes en 1939

La dernière semaine de novembre 2019 s'est tenu à Orléans le premier festival de Cannes : celui qui aurait du se dérouler en 1939 sous l'égide du ministre Jean Zay. Sa ville d'origine a ainsi voulu rendre hommage à ce radical, assassiné par la Milice à la fin de la guerre. Un ministre de l'Éducation et de la Culture encore méconnu. Entretien avec Olivier Loubés, historien et spécialiste de la vie de Jean Zay.

« Jean Zay, c’est le Marc Bloch des politiques. Écrivain toute sa vie, très grand chroniqueur depuis ses journaux d’enfants rédigés pendant la Grande Guerre (publiés chez Empreinte, 2001), jusqu’à son chef d’œuvre Souvenirs et solitude (Belin, 2010) écrit pendant sa captivité, sans oublier ses Chroniques du Grenier (L’écarlate, 2016) de jeune journaliste littéraire dans une revue orléanaise fondée sous la protection de Maurice Genevoix… » Pour Olivier Loubés, Jean Zay est incontournable dans notre histoire contemporaine. Lui dont Léon Blum disait que « tout en lui respirait la noblesse de la pensée, le désintéressement, la loyauté, le courage, l’amour du bien public ».

Nous fêtons l’anniversaire de ce qui aurait dû être le 1er festival de Cannes, lancé par Jean Zay. Pourquoi avait-il voulu créer ce festival ?

Olivier Loubès : Pour Jean Zay, le festival de Cannes était un élément de politique internationale, ce que l’on pourrait appeler de la diplomatie culturelle antifasciste. C’est l’invention d’un soft power. Ce festival est pensé comme le festival des nations libres en opposition à la politisation et à la prise de contrôle par les fascistes de la Mostra de Venise. C'est une réponse à la prise de pouvoir de Goebbels sur le palmarès, qui impose en 1938 que la coupe Mussolini soit donnée à Leni Riefenstahl pour Les dieux du stade. La dimension antifasciste est donc claire, derrière l’apolitisme affiché. Par ailleurs, Jean Zay est ministre du Cinéma car il est ministre des Beaux-Arts autant que de l’Éducation nationale. Il met en place une politique pionnière en matière de cinéma, comme il le fait également pour le théâtre et l’école. De fait, il contribue à créer un État culturel moderne, notre État culturel, entre 1936 et 1939. Le festival de Cannes occupe une place naturelle dans cette politique de popularisation de la culture dans laquelle l’État est le garant de la bonne santé de la vie culturelle (statut, financement etc.) afin de construire un progrès social, contre les modèles des dictatures nationalistes. Il se conçoit alors des outils qui seront repris après la libération. 

Cette utilisation politique du cinéma était-elle nouvelle ? 

O. L. : Pour les films eux-mêmes, qui depuis Griffith ou Eisenstein, peuvent assumer une dimension politique, non. Mais, sur la scène internationale prévalait jusqu’alors une lecture apolitique, « artistique ». C'est ce que représente la création en 1932 du premier Festival international de cinéma, la Mostra de Venise. En effet, la Mostra est une section de la Biennale, c’est-à dire de « l’Exposition internationale d’art » de Venise. Cela signifiait que le cinéma avait enfin acquis sa légitimité artistique. En revanche, à Cannes le cinéma entre dans l’histoire par la politique, en réaction au contrôle fasciste de Venise. Certes, les gouvernements avaient compris depuis longtemps que le cinéma était un art de masse, qu’il pouvait être utile politiquement. Mais en 1938, l’illusion internationale de Venise vole en éclat. Cannes peut naître, nécessairement politique.

La programmation était-elle politique ? 

O. L. : Officiellement, non. Les organisateurs du festival de Cannes de 1939 souhaitaient qu’il ne soit pas ouvertement politique, contrairement à Venise. Ils mettent donc en avant que si, sur le Lido, la politique l’a emporté, à Cannes, se tiendra le festival libre des nations libres… mais les choix sont clairement politiques. Ainsi, une invitation est envoyée à tous les pays mais les organisateurs savent que les pays de l’axe vont dire non, alors qu’ils vont faciliter la venue de l’Union soviétique en acceptant sa demande d’avoir autant de films en compétition que les Français et les Anglais, en contradiction pourtant avec le règlement. C’est bien de la géopolitique d’alliance face aux dangers fascistes, qui emprunte les chemins neufs de la diplomatie culturelle. On choisit même de faire participer la Tchécoslovaquie alors que le pays n’existe plus depuis le 15 mars 1939 ! Les films sélectionnés relèvent aussi de choix politiques très forts. Contrairement à aujourd’hui, ce n’est pas le festival qui choisit les films mais les pays qui envoient les films qu’ils souhaitent voir en compétition. La seule contrainte règlementaire : qu’ils ne déplaisent pas à d’autres pays. 

Ce sont des films de propagande ? 

O. L. : Oui et non. Prenons la sélection américaine, la plus nombreuse. Les studios américains vont pousser à la création de ce festival avec le gouvernement français. Hollywood, il faut le savoir, est co-fondateur du festival. Aux États-Unis, cas unique, ce n’est pas le gouvernement qui choisit mais les studios qui envoient leurs films. Il existe alors une production de films antifascistes américains mais ils ne les choisissent pas. Les producteurs se répartissent les films studio par studio et envoient ce qu’ils ont de meilleur.  Pour eux, le festival est une vitrine pour vendre leurs longs métrages. Ainsi, ils sélectionnent certes un film formidable de défense de la démocratie, Monsieur Smith au sénat, mais aussi, et pas des moindre, la fable en technicolor du Magicien d’Oz. Dès lors, on voit bien que les studios sont très présents par libéralisme économique et politique, mais on ne peut pas parler de sélection politique américaine.

À l'inverse, la sélection soviétique est une sélection antifasciste de combat. Certes, ce n’est pas le cas des Tractoristes, une comédie musicale kolkhozienne qui entend contrer sur le marché intérieur russe les comédies musicales américaines. En revanche, les trois autres films sont Lénine en 1918, un biopic de propagande qui place Staline en héritier de Lénine, puis deux films de guerre : À la frontière qui se situe à la frontière avec le Japon, et le plus remarquable, Si demain c’est la guerre. Ce dernier raconte l’attaque par un pays de l’Ouest (qui parle allemand) de l’Union soviétique, qui subit des défaites puis qui, grâce à l’union du peuple et de l’armée, va battre ce pays jusque chez lui. Le scénario de la guerre à venir ! 

La sélection française n’est, en apparence, pas du tout politique. De plus, c'est une sélection moins ambitieuse que celle des Américains. Trois des films présentés sont des productions d’un réalisme assez sombre. Le quatrième film, L'homme du Niger, est un film colonial qui traite d’une histoire d’amour. Étonnamment, Jean Zay rajoute un film en sa qualité de Président du Festival. Et c’est un choix politique : il s’agit d’un documentaire intitulé La France est un empire. On compte donc deux films coloniaux et c’est là que réside la politique dans la sélection française. Des films qui entendent prouver que l’empire est une part de la puissance française en cas de guerre. Et l'on sent qu’on est à la veille d’une guerre. Les Anglais et les Belges envoient eux aussi des films sur l’espace colonial pour affirmer leurs puissances face à la guerre qui vient… Enfin, le dernier exemple politique est le choix de film tchèque : une fable pacifique contre la dictature. L’histoire est la suivante : un pays d’Europe centrale (qui ressemble à la Pologne) a à sa tête un dictateur en train d’armer son territoire. Dans ce pays, une maladie, la peste blanche s'abat sur tous les hommes de plus de 40 ans. Un seul homme peut les sauver, un médecin pacifiste qui demande au dictateur de renoncer à faire la guerre en échange de la guérison des hommes.  

 Le festival qui devait se tenir du 1er au 20 septembre 1939 est suspendu le 29 août puis annulé. Et on a oublié le rôle de Jean Zay dans cette création, comme dans beaucoup d’autres domaines. Comment l’expliquer ? 

O. L. : On ne parle pas de Jean Zay à la hauteur de son action. Le commémorer, c’est rappeler une période de guerre civile française, rappeler un assassinat politique et racial par la Milice. La mémoire de Jean Zay suit celle de Vichy. L’autre élément relève de la mémoire de type politique. Zay est un homme de la IIIème République et la mémoire positive de cette époque est faible ou portée par ceux qui, après le front populaire, ont constitué des forces politiques considérables : les communistes et les socialistes. Or, Zay était radical. Après la Seconde Guerre mondiale, les radicaux ont un héros et c’est Mendès France. Aucun groupe ne porte réelement la mémoire politique de Zay. Par ailleurs, il a joué un rôle majeur pour la création culturelle d’un État social, mais il n’y a pas de loi Zay comme il existe des lois Ferry. Il a été en échec devant la chambre, aucun de ses projets de loi n’a été voté de son vivant. Certaines de ses idées sont pourtant devenues des matrices de notre démocratie sociale. Pensons à l’ENA, au CNC, etc. Mais comment peut-on se souvenir d’une œuvre sans loi, dans un pays aussi légicentré que la France ? Certes, dans l’Éducation nationale, il va faire passer une grande partie de sa politique mais par décrets. Il n’y a pas de visibilité législative de cette œuvre. Jean Zay a tous ces handicaps mémoriels lourds contre lui.  

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

Olivier Loubès est historien et biographe de Jean Zay. Il est l'auteur de Jean Zay, L'inconnu de la République, (Armand Colin, 2012) et de Cannes 1939, le festival qui n'a pas eu lieu (Armand Colin, 2016).

Nos livres

Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

Offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

DÉCEMBRE :

► Entretien avec David Djaïz, auteur de Slow Démocratie (Allary) : complément de la brève « La place de la nation »

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon