« Le trotskisme s’est remis de tout »

« Le trotskisme s’est remis de tout »

Dans Les petits matins rouges. Récit d'une trahison, le journaliste Laurent-David Samama se penche sur l'histoire du trotskisme. Quelles sont ses chapelles ? Comment se formaient ses cadres ? Quelle influence a-t-il aujourd'hui ? Une plongée dans cette gauche de la gauche qui fascine toujours par ses mystères. Entretien.  

« On ne nait pas trotskiste, on le devient », écrivez-vous… Pourquoi cette particularité ? 

Laurent-David Samama : Disons que la pensée trotskiste exige un cheminement intellectuel complexe. Devenir trotskiste n’est jamais le fruit du hasard, il ne s’agit pas d’affinités politiques modernes guidées par des penchants, des instincts ou du marketing politique. C’est plus profond que cela. On devient militant trotskiste par étapes. Il s’agissait jadis d’un processus lent et fastidieux, souvent d’une cooptation. Historiquement, le trotskisme est une dissidence née de divergences profondes avec le stalinisme. Par essence, les trotskistes s’opposent à la bureaucratie, à la nomenklatura, aux administrations qui étouffent les théories de Marx. Ils réclament une pratique communiste plus ouverte, du cosmopolitisme et de l’internationalisme, et surtout de la liberté et du débat dans un PCUS (Parti Communiste de l'Union soviétique - ndlr) noyauté, qui se caractérisait par une effarante rigidité. Pour le résumer, adhérer au trotskisme impose donc une remise en cause du capitalisme - c’est un prérequis - mais également une opposition au communisme stalinien. 

Pourquoi les mots ont-ils une telle importance dans la tradition trotskiste ?

L-D. S. : Cela vient d’abord de Trotski lui-même. Au-delà de son héritage politique controversé, Trotski, de son vrai nom Lev Davidovitch Bronshtein, était un amoureux des livres, un tribun hors pair, une belle plume et un polyglotte assez épatant (il parlait au moins sept langues). Tout au long de sa vie, le penseur bolchévique, fondateur de l’Armée Rouge et principal opposant à Staline, n’aura eu de cesse de semer sur son parcours des centaines de textes, articles, livres et essais, laissant dans son sillage une œuvre considérable, pareille à un mausolée de mots. Et avant de succomber à ses penchants graphomanes, dès son plus jeune âge, c’est bien la pratique assidue de la lecture qui viendra ouvrir à Trotski des horizons inespérés pour un enfant né dans la steppe ukrainienne, dans une famille juive tout juste bourgeoise. Pour lui permettre de prendre son envol et lui offrir une éducation décente, ses parents enverront leur « Lyova » chéri à Odessa, chez un cousin journaliste et professeur. Celui-ci éclairera le jeune garçon de ses lumières. Au grand dam de son père, Bronshtein plongera définitivement dans le gouffre béant des idées. Devenu penseur et agitateur, Trotski signera ses premiers articles d’un pseudonyme évocateur, « Pero », autrement dit « plume » en russe. Dans son journal comme dans la plupart de ses ouvrages, Trotski cite fréquemment ses lectures du moment. Il dévore les grandes plumes françaises, allemandes et russes en plus de la littérature communiste qui fonde le socle de son engagement. Cette boulimie de références sera reproduite et imitée par ses héritiers. Elle fera de la mouvance trotskiste un cercle de débat puissant, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler les méthodes de la yeshiva, ce centre de discussion autour du Talmud dans la tradition juive. Dans Les petits matins rouges, je retisse ce lien et raconte à quel point la pensée trotskiste est influencée par le judaïsme, dans ses références comme dans ses méthodes. On touche là un point fascinant : la conversion d’une partie du Yiddishland à la pensée révolutionnaire. Comme le dit Henri Weber, les trotskistes reconvertissaient la ferveur religieuse de leurs parents dans la politique. D’une certaine façon, ils troquaient le Talmud contre Marx ! 

Les partis trotskistes sont plutôt fermés et il est compliqué d’y entrer… En quoi la formation est-elle si importante au sein de ces structures ?  

L-D. S. : Si l’on voulait continuer à filer la métaphore, on pourrait considérer que le trotskisme comme le judaïsme sont d’abord affaire de transmission. Dans les deux cas, il y a comme un fil (rouge) à perpétuer et ce malgré les difficultés, parfois même contre les passions de l’époque et en dépit des tourments de l’Histoire... Pour ses membres historiques, le trotskisme s’entend comme une avant-garde, un mouvement cosmopolite qui forme des militants de premier plan qui se retrouveront eux-mêmes en première ligne lorsque le Grand Soir adviendra... Derrière cette croyance se dessine un certain messianisme. Historiquement, la mouvance se trouve également au carrefour de toutes les luttes sociales, du féminisme au mouvement pro-LGBT et jusqu’à la décolonisation. L’intégrer demandait, de fait, un travail de formation ultra-exigeant. Jospin, Plenel, Cambadélis, Krivine, Rossignol, Mélenchon, Laguiller, Dray, Weber, Bensaïd et bien d’autres sont sortis de ses rangs. À n’en pas douter, il s’agissait du meilleur centre de formation de la gauche ! Au-delà du rêve, les trotskistes savaient qu’ils étaient intrinsèquement minoritaires, qu’ils ne représentaient qu’une goutte d’eau dans l’océan des options politiques. Dès lors, former scrupuleusement des militants constituait un investissement sur le futur, l’assurance d’une transmission de la pensée marxiste-léniniste. Et force est de constater que le trotskisme s’est remis de tout : de l’assassinat de son créateur, des purges staliniennes, du goulag, du nazisme, de la chute de l’idéal communiste et de l’arrivée du nouveau siècle. Il y a dans cette volonté de résister au monde quelque chose de touchant et de romantique. Si les trotskistes ont perduré, c’est que l’entrée dans leurs rangs n’a rien d’une sinécure ! À rebours des grands partis attrape-tout qui mettent tout en œuvre pour attirer le plus d’adhérents possible, les mouvements trotskistes faisaient, eux, le choix inverse. Résolument élitistes, ils restreignaient au maximum leur accès, en réservant leurs trésors didactiques aux éléments les plus motivés et les plus prometteurs. Benjamin Stora n’écrit-il pas d’ailleurs dans ses mémoires, 68, et après. Les héritages égarés : « Comme il était difficile d’entrer à l’OCI [Organisation Communiste Internationaliste, ndlr] ! Il fallait d’abord passer par d’interminables séances de formation dans les Groupes d’études révolutionnaires (GER) pour « apprendre le marxisme ». Mon apprentissage a duré huit mois (…) Les stages étaient longs, presque une année, en raison de la clandestinité. J’entrais dans le monde de la rigueur et de l’intransigeance où il fallait prendre garde à l’utilisation des mots et des concepts, ne pas parler à la légère, ne jamais prendre pour argent comptant les récits "mensongers de la bourgeoisie"… »

Au-delà des fantasmes, qu’est-ce que l’entrisme ? 

L-D. S. : Si l’on s’appuie sur sa définition la plus basique, l’entrisme désigne la tactique adoptée par certaines organisations (syndicat, parti politique) visant à faire entrer dans une autre organisation certains de leurs membres en vue d’en modifier la pratique et les objectifs. La première trace d’entrisme trotskiste remonte à juillet 1934. Dans un article publié dans La Vérité en 1934, Trotski exhorte ses partisans à entrer dans la SFIO : c’est le fameux « tournant français ». L’idée est simple : il ne s’agit pas d’avancer masqué mais bien de participer activement à la vie politique en ralliant la principale force de gauche de l’époque. Du côté de la SFIO, on se frotte les mains : cet afflux de nouveaux militants, souvent surmotivés, est accueilli très favorablement. Si, pour diverses raisons, l’expérience tournera court, le concept d’entrisme perdurera. Avec le temps, il commencera à revêtir une connotation de plus en plus négative, résumée en un corpus d’expressions toutes très imagées, du « taupisme » au « noyautage », en passant par l' « espionnage » pur et simple… Dans le livre, je consacre un long passage à la formation secrète du jeune Lionel Jospin. Promis à un bel avenir, celui qui évolue sous l’alias « Michel » porte alors les espoirs de l’Organisation Communiste Internationaliste (OCI) de Lambert. On charge alors Boris Fraenkel, trotskiste historique et formateur hors pair, de s’occuper de l’éducation politique de celui qui deviendra plus tard Premier ministre. Les rendez-vous clandestins dureront des mois, des années. C’est peu de dire que Jospin a été façonné comme un espion au service du trotskisme. Malheureusement pour l’OCI, il tournera casaque et rejoindra pour de bon les rangs de la social-démocratie en prenant sa carte au PS… 

« Une telle intelligence pour si peu de résultats », dixit Jean-Luc Mélenchon… Est ce qu’on peut l’appliquer au trotskisme en général ? 

L-D. S. : Oui et non ! Il est certain que le bilan du trotskisme dans son ensemble est faible si l’on raisonne en termes d’efficacité politique. Dès le début des années 1980, c’est-à-dire des années fric, le capitalisme gagne partout, l'URSS s'effondre, le mur de Berlin s'écroule... Face à ces défaites perçues comme autant de gifles symboliques, les trotskistes sont K.-O. debout. Ils ont le sentiment que l'inexorable vague capitaliste emporte tout sur son passage. Un certain spleen militant se développe alors au sein de la Ligue Communiste Révolutionnaire. Les trots’ se disent : « Voilà, on a perdu, c'est fini, notre monde disparaît ou peut-être n'existe-t-il déjà plus… ». Le trotskisme, c’est finalement une débauche d’énergie et d’intelligence pour peu de résultats. L’entrisme moderne a pratiquement toujours échoué. Une anecdote à ce sujet est frappante. En 1981, après la victoire de Mitterrand, Pierre Boussel – alias « Lambert », fondateur de l'OCI et figure de premier plan du trotskisme français – demande à toutes ses taupes infiltrées au PS de se retourner, de se dévoiler. Certains sont maires, conseillers départementaux, députés. Il donne le signal… Et rien… Personne ne bouge ! Le trotskisme ressemble ainsi souvent a une passion de jeunesse dévorée par le temps et l’ambition. Mais il résiste coûte que coûte, il « ne lâche rien » comme le dit le mot d’ordre lancé dans les manifestations ! Aujourd’hui affaibli, le NPA de Poutou et de Besancenot continue pourtant à faire parler de lui. Lutte Ouvrière, le parti des purs et durs longtemps porté médiatiquement par la figure d’Arlette Laguiller, persiste dans sa défense des « travailleuses et des travailleurs ». Aux élections les scores de LO et du NPA sont de plus en plus faibles. Mais l’effacement programmé de Jean-Luc Mélenchon pourrait néanmoins ouvrir de nouvelles perspectives pour cette gauche-là…

Le trotskisme a essaimé partout, n’est-ce pas une victoire ? 

L-D. S. : Vous avez raison ! Si l’on peut dire que le trotskisme politique n’a pas enregistré de très grands résultats, en revanche, le bilan du trotskisme culturel, c’est-à-dire son influence sur la société, dans le monde de la pensée et des médias, est très intéressant. À intervalles réguliers, nos grands hebdos interrogent d’ailleurs cette influence autant qu’ils la craignent. « Les trotskistes sont-ils morts ? » titrait ainsi L’Obs tandis qu’un éditorialiste inquiet posait la question : « Trotskiste un jour, trotskiste toujours ? » dans les colonnes du Point. Cela témoigne d’une empreinte. Refaisons l’Histoire. Le trotskisme a été l’école de formation de militants aguerris dans les années 1960 et 1970. Ces derniers se sont ensuite souvent détournés de leurs premiers amours politiques, se sont dirigés vers des rivages moins révolutionnaires et ont, de fait, conquis de nombreux postes de pouvoir. À l’image d’Edwy Plenel et de Michel Field, les anciens trotskistes ont investi les médias, l’université, la recherche, le syndicalisme, la politique, voire le monde de l’entreprise, le tout avec une certaine facilité déconcertante ! Cela ne surprend pas : leur savoir encyclopédique accumulé durant des années leur a été d’un grand secours. Toutes ces lectures de jeunesse n’ont pas été vaines : une fois dans le monde du travail, elles ont permis une grande capacité d’adaptation, une grande agilité.

Quel rapport les Trots’ entretiennent-ils avec les Gilets jaunes ?

L-D. S. : C’est une question passionnante. J’y consacre d’ailleurs le premier chapitre des Petits matins rouges. Pour résumer, les trotskistes ont d’abord été spectateurs du mouvement. Pendant quelques semaines, ils se sont contentés d’observer cette irruption de colère jaune aux relents souvent poujadistes… Sans vraie certitude sur la nature réelle des Gilets jaunes, le NPA n’a su comment se positionner. Quand on est trotskiste, par réflexe, on se demande souvent si ce qu’on voit est conforme au marxisme, si ce qu’on entend est bien de gauche. C’est le fameux « D’où viens-tu camarade ? » de Romain Goupil, une injonction qui a hérissé les réseaux sociaux ! L’autre doit se révéler. Or, chez les Gilets Jaunes, dès les premiers temps, des images ont choqué la gauche de la gauche, comme celles des migrants cachés dans un camion puis dénoncés, sans parler des actes et des mots d’ordre antisémites et homophobes... Face à cela, et même si les revendications sociales portées par les Gilets jaunes sont souvent en phase avec les désirs trotskistes, Krivine et Besancenot se sont trouvés mal à l’aise. Ils ont néanmoins proposé leur aide, dans la pure tradition trotskiste, pour réorienter le mouvement, l’expurger de ses penchants d’extrême-droite. Le NPA a ainsi œuvré à la naissance de « gilets rouges » qui n’ont pas vraiment essaimé sur le terrain. D’autres antennes trotskistes n’ont pas tendu la main. Depuis le début du mouvement, Daniel Gluckstein, du Parti ouvrier indépendant démocratique (POID), est vent debout contre les Gilets jaunes. Il affirme que ces derniers ne sont que des capitalistes qui veulent plus d’essence pour aller consommer dans les supermarchés et s’empiffrer dans des fast-foods... Ses mots sont sévères, politiquement très violents : « Le 17 novembre est une duperie. Sous le gilet jaune, l’ouvrier reste un ouvrier, et le patron un patron. Sans parler de ceux dont la chemise brune dépasse sous le gilet jaune ». Comme souvent, au moment de composer avec le réel, les trotskistes se divisent. Malheureusement pour eux, ils combattent en rangs divisés… 

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

À lire : Les petits matins rouges. Récit d'une trahisonLaurent-David Samama, L'Observatoire, 231p., 18 €.

Nos livres

À lire : La tempête qui vient, James Ellroy, éd. Rivages/Noir

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon

OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

► De Big Brother à Big Other : inédit du dossier Orwell-Huxley

► « Le génie français, c’est la liberté ! » : version longue de l'entretien avec Laurent Joffrin

Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF