Raymond Roussel : l'homme qui saignait « sur chaque phrase »

Raymond Roussel : l'homme qui saignait « sur chaque phrase »

Les éditions Robert Laffont rassemblent l’essentiel des écrits de Raymond Roussel (1877-1933). Un écrivain, sans disciple ni héritier, à redécouvrir.

Par Nidal Taibi

Roussélien. On peine à trouver trace de l’adjectif. Et pour cause, Raymond Roussel (1877-1933) n’a eu ni disciples ni héritiers. Et que peu de lecteurs. Inactuel et excentrique, l’auteur des Impressions d’Afrique a délibérément verrouillé l’accès à son œuvre. Ses récits en alexandrins, son univers romanesque fantaisiste échafaudé ex nihilo – où l’on peut croiser un « ver mélomane » ou un « diamant géant rempli d’une eau éblouissante et habité par une danseuse-ondine » – ainsi que son obsession du détail (Roussel peut consacrer plus de 200 pages à la description d’un endroit), ont de quoi décourager le lecteur pressé et non prévenu. On ne s’étonne guère d’ailleurs que son nom ait été associé à la folie. Pierre Janet, psychiatre qui l’eut comme patient, voyait en lui un « pauvre petit malade », et a exposé son « cas » dans ses célèbres Caractères psychologiques de l’extase. Il a fallu attendre 1963 pour que le nom « Roussel » trouve quelque lumière, grâce à Michel Foucault, auteur de l’opuscule, rarement cité de nos jours, Raymond Roussel. L’épistémologue y défend que « la ‘‘déraison’’ de Roussel, ses dérisoires jeux de mots, son application d’obsédé, ses absurdes inventions communiquent sans doute avec la raison de notre monde ». En lisant son œuvre en philosophe, Foucault y dépiste une expérience de déplacer la littérature du domaine esthétique à celui de la pensée.

On ne peut que savoir gré aux éditions Robert Laffont d’offrir ce volume où l’on retrouve l’essentiel de ses écrits. Préfacée par Yann Moix et établie par le critique littéraire Jean-Paul Goujon et le spécialiste de Roussel Patrick Besnier, avec un solide appareil critique et des repères bibliographiques et biographiques qui tutoient l’exhaustivité, cette édition a le mérite de faciliter au lecteur l’accès à ce vertigineux kaléidoscope. Le volume se clôt par Comment j'ai écrit certains de mes livres, où l’auteur, dévoilant les coulisses de la composition de son œuvre, appelle de ses vœux la reprise de son « procédé » par « les écrivains de l’avenir ».

Cette espérance d’une postérité féconde a prédiqué la vie de Roussel d’un seul tenant. « J’arriverai [admirons au passage l’absence du conditionnel] à des sommets immenses et je suis né pour une gloire fulgurante », se confessait-il aussi à Pierre Janet. S’il n’est pas sûr que cette réédition puisse lui servir de tremplin pour atteindre ces « sommets immenses », saisissons-en du moins pour une lecture de ses écrits à la hauteur des efforts qu’il leur a consacré – « Je saigne sur chaque phrase », avouait-il aussi à Janet…

 

À lire : La Doublure - La Vue - Impressions d'Afrique - Locus Solus - L'Étoile au front - La Poussière de soleils - Nouvelles impressions d'Afrique - Comment j'ai écrit certains de mes livres, Raymond Roussel, édition établie et présentée par Patrick Besnier et Jean-Paul Goujon, Yann Moix (préface), Robert Laffont, « Bouquins », 1344 p., 32 €.

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