Lawrence Ferlinghetti : une vie vagabonde

Lawrence Ferlinghetti : une vie vagabonde

La Vie vagabonde sort ce 4 avril aux éditions du Seuil. L'ouvrage raconte cinquante ans de voyages de Lawrence Ferlinghetti, de l’Australie au Salvador, des concerts rock à la prison, de Haïti à Marrakech, avec de nombreux passages en Italie. Un demi-siècle de poésie, de rebellion et de rencontres de cette figure de la Beat generation.

Par Vincent Dozol. 

« M. Lawrence Ferlinghetti, en sa ruelle, San Francisco ». On pourrait presque lui écrire à cette adresse, Via Ferlinghetti, comme à un autre poète parisien en son temps, Victor Hugo. North Beach, son quartier d’adoption depuis les années 50 où se trouve la ruelle qui porte son nom, a célébré en mars son centième anniversaire pendant un mois mais il ne s’est pas rendu à la fête. Il est aveugle et reste un éternel voyageur solitaire. 

La Vie vagabonde rassemble ses journaux manuscrits déposés à l’Université de Californie à Berkeley. Cinquante ans de voyages, de l’Australie au Salvador, des concerts rock à la prison, de Haïti à Marrakech, avec de nombreux passages en Italie, terre paternelle et en France, sa deuxième patrie. S’il est né à Yonkers (New York), c’est en France que sa tante l’élève. Rentré au États-Unis, c’est bientôt la guerre dans la marine, le Débarquement puis le paysage dépeuplé de Nagasaki au lendemain de la bombe. Son pacifisme vient de son expérience d’ancien combattant. La G.I. Bill lui permet de retourner à Paris pour écrire une thèse à la Sorbonne.  

Il s’installe à San Francisco, « dernière frontière ». Ferlinghetti ramène la poésie américaine dans la rue. Loin des cercles académiques, des bourses de l’Etat fédéral, de la glorification de ce qu’il nomme le « moi moi moi ». Ses poèmes sont écrits pour être lus en public. C’est avec cette même ambition de démocratisation et de subversion qu’il cofonde la librairie et maison d’édition indépendante City Lights en 1953. L’adresse ne propose d’abord que des poches, format jusqu’alors réservé aux « sous-genres » du polar et de la science-fiction. En 1956, la publication par City Lights du poème Howl d’Allen Ginsberg provoque une déflagration qui envoie Ferlinghetti devant le juge pour « contenu obscène ». 

L’auteur du recueil A Coney Island State of Mind (1958) parcourt ensuite le monde à la recherche de la révolution inachevée. Le poète note ses méditations et dessine au fil de la route, il « passe le paysage au tamis de [son] journal ». Il refuse la catégorie de « poète Beat », il s’inscrit plutôt dans la tradition bohémienne anarchiste. A Berlin, Ferlinghetti se sent comme les anges des Ailes du désir de Wim Wenders (1988), observant à distance la vie sur Terre. Au cours de ses voyages, on croise l’International poétique dont il est un animateur vibrant et critique : Ginsberg, Gregory Corso, Jack Kerouac bien sûr, mais aussi Andreï Voznessenski, Evgueni Evtouchenko, Pablo Neruda, Alfonso Canales ou Ernesto Cardenal. Au sujet des expériences politiques cubaines, salvadoriennes ou de mai 68 vécu à Paris, il ne se permet pas de théoriser et continue d’attaquer avec force l’impérialisme et le capitalisme américains. 

Les retranscriptions de certains vagabondages sont fulgurantes. Les nuits mexicaines hallucinées défilent, comme « les pensées fuyantes » à la Beckett. Notre poète se rend à Nakhodka dans l’espoir de rejoindre le Japon. L’absence de visa entraîne un refus d’embarquement. Au bout du voyage : rien. Commence alors son « purgatoire », un « exil sibérien ». Ferlinghetti tombe subitement malade et s’imagine déjà recouvert par la toundra. Pour s’en sortir, il faut prendre le transsibérien en sens inverse. Tout se termine évidement par un poème d’une traversée ségovienne de Moscou. 

Ses voyages sont des quêtes de nouveaux poètes à publier, des sommets littéraires ou des destinations plus personnelles. L’écrivain retrouve son lieu de naissance et celui de son père lombard qu’il n’a jamais connu. « Sans Ferlinghetti, la Beat Generation n’aurait pas existé », nous avertit le livre. Cette génération se serait bien exprimée, mais elle avait besoin d’un champion pour qu’on puisse la lire et que ses membres se rencontrent et passent de la côte Est à l’Ouest. Elle avait besoin d’un anneau d’amarrage, d’un éditeur.

 

À lire : La Vie vagabondeCarnets de route (1960-2010), Lawrence Ferlinghetti, traduit de l’anglais pas Nicolas Richard, Seuil, Paris, 2019, 608 pages. 25 euros