« Comme Robert Musil, Kundera cherche à écrire des romans "qui pensent" »

« Comme Robert Musil, Kundera cherche à écrire des romans "qui pensent" »

Ce 1er avril 2019, Milan Kundera fête ses 90 ans. Le journaliste Jean-Dominique Brierre lui consacre une biographie, Milan Kundera, une vie d'écrivain, aux éditions Écriture. Nous l'avons interrogé sur le parcours intellectuel, politique et littéraire si singulier de ce monument de la littérature du XXème siècle.

Vous écrivez que Milan Kundera est un écrivain « anhistorique », que l’époque ne lui sert que de cadre. Pourtant, ses livres ont souvent été perçus comme politiques. Par exemple La Plaisanterie où il a dû batailler sur cette étiquette de livre politique. Pourquoi cette incompréhension ?

Jean-Dominique Brierre : Le malentendu à propos de La Plaisanterie tient au fait que le livre est sorti en France en 1968 quelques semaines après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte du Varsovie. Dans sa préface, Aragon évoque bien sûr l’événement, ce qui orientera la perception du roman. A l’automne 68, Kundera vient à Paris pour la promotion de son livre. Il se défend d’avoir écrit un roman politique et préfère parler d’un roman d’amour. Au-delà de ces étiquettes, La Plaisanterie est avant tout pour moi un roman comique, ou ironique, sur l’incapacité des humains à maîtriser leur destin, l’Histoire étant considérée de ce point de vue comme « la plus grande des plaisanteries ». Kundera n’écrit pas des romans historiques. Il ne cherche pas à faire revivre une époque. L’Histoire ne l’intéresse que dans la mesure où à certains moments – par exemple lors de la période stalinienne – elle place les hommes dans des situations où ils révèlent des aspects inédits de leur être.

 Quel est son rapport au communisme quand « même hors de la danse il ne le rejetait pas » ?

J-D. B. : Kundera adhère aux Jeunesses Communistes en 1947 à l’âge de 18 ans. La Tchécoslovaquie sort de six ans d’occupation nazie. Comme pour une grande partie de la population, le communisme représente alors pour lui l’espoir d’un monde meilleur. Pourtant, il ne tarde pas à être exclu à cause d’un « sentiment antiparti ». Ce qui ne l’empêche pas de rester communiste de cœur, même quand le régime commence à montrer son vrai visage, celui de la délation et des procès politiques. En 1956, à l’occasion du Dégel, Kundera est réintégré dans le Parti. Il adopte alors une position « critique mais constructive » vis-à-vis du pouvoir. Mais contrairement à Vaclav Havel, il ne sera jamais un dissident. S’il vient s’installer en France en 1975 c’est parce qu’après l’écrasement du Printemps de Prague ses livres sont retirés des librairies et des bibliothèques. Cependant, lorsqu’il quitte la Tchécoslovaquie, c’est avec l’assentiment des autorités. Il pense d’ailleurs revenir dans son pays au bout de deux ans. Il n’a jamais fait le choix de l’exil. Seules les circonstances historiques l’ont amené à rester définitivement.

Vous insistez sur l’importance de la musique. Ses romans sont construits comme des compositions musicales (thème, rythme, découpage)…

J-D. B. : L’influence de son père, Ludvik Kundera, un grand pianiste, a été déterminante dans sa manière d’aborder l’écriture. Milan lui-même se destinait à une carrière de compositeur. Quand il abandonne la musique pour la littérature, il choisit d’abord la poésie, le genre littéraire le plus proche de la musique. Il a été poète – un poète communiste – pendant une douzaine d’années avant d’opter définitivement pour le roman. Il reprend les principes de la composition musicale pour construire ses romans avec des thèmes, des motifs, des variations, des mouvements longs, des mouvements rapides, etc. Avant même de commencer son roman, il prétend « l’entendre » et il sait exactement comment celui-ci va finir. Une approche propre au musicien, davantage qu’au romancier. 

On doit à Kundera beaucoup de concepts : les « années lyriques », « le kitsch » etc. En quoi façonnent-ils son œuvre ?

J-D. B. : « L’âge lyrique », auquel Kundera devait consacrer son deuxième roman, La vie est ailleurs (1973), c’est la jeunesse, une période de la vie dominée par le narcissisme pendant laquelle l’individu « s’occupe de soi au point de tomber d’épuisement ». Politiquement, cet âge s’exprime par l’enthousiasme révolutionnaire inséparable d’un aveuglement pouvant aller jusqu’à l’approbation de la terreur. D’un point de vue littéraire, l’âge lyrique est surtout celui des poètes. Quand Kundera abandonne la poésie, il entre dans « l’âge anti-lyrique », celui du roman et de sa dimension ironique, antidote au lyrisme de sa jeunesse. Quant au kitsch, c’est un concept que Kundera a emprunté à Hermann Broch. Chez Kundera le kitsch a une connotation davantage existentielle qu’esthétique. D’où cette définition qu’il en donne: « C’est le besoin de se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et de s’y reconnaître avec une satisfaction émue ». 

Parlons des femmes. Il traite, écrivez-vous, du caractère irréconciliable des points de vue féminin et masculin… Pourtant la dissymétrie est forte : la femme est jalouse, souvent victime, l’homme souvent un Don Juan…

J-D. B. : Kundera a souvent été accusé par les féministes de misogynie, sous prétexte que ses personnages féminins sont soit des victimes, soit placés dans des situations humiliantes. Il est vrai que dans ses romans la jalousie est l’apanage des femmes et que les hommes sont souvent des libertins. Une dichotomie un peu « vieux jeu » mais qu’il ne faut pas confondre avec de la misogynie. Le romancier Jonathan Coe préfère parler à ce sujet  d'« androcentrisme », dans la mesure où Kundera « n’a aucune hostilité envers les femmes mais qu’il voit le monde d’un point de vue strictement masculin ». 

Il dévoile les malentendus, les peurs, les complexes via la sexualité. Il est très sexuel sans chercher à être érotique... 

J-D. B. : Les romans de Kundera regorgent de scènes de coïts. Mais, comme à propos de l’Histoire, le sexe ne l’intéresse que s’il éclaire sur le mystère de l’être. Comme il l’explique : « J’ai le sentiment qu’une scène d’amour physique répand une lumière très forte qui révèle d’emblée l’essence des personnages… »

Le roman, selon Kundera, se révèle supérieur à la philosophie dans l’exploration de l’être. « Les philosophes affirment, les romanciers posent des hypothèses. Je ne veux pas faire de philosophie à la façon d’un philosophe mais à la façon d’un romancier. Je ne veux rien prouver j’examine des questions :  qu’est-ce que l'être, la jalousie, la légèreté, le vertige, la faiblesse, l’excitation amoureuse ». Finalement, c’est un bon résumé des questions qui traversent tous ses livres.

J-D. B. : Comme Robert Musil, Kundera cherche à écrire des romans « qui pensent », c’est pourquoi ils sont souvent parsemés de passages essayistes. Son sujet de prédilection, c’est « l’énigme du moi ». Il a une vision du monde, mais ce n’est pas un philosophe. Il n’élabore aucun système. Sa démarche est celle d’un romancier. Il ne manie pas des concepts mais invente des personnages, qu’il considère comme des « égos expérimentaux ». Grâce à eux, et en faisant varier les points de vue, il montre que la réalité est multiple et non univoque, d’où sa détestation des romans à thèse.

 Comment son œuvre est-elle perçue aujourd‘hui en République Tchèque (après l'affaire de 2008 notamment) ?  

J-D. B. : C’est très ambivalent. Kundera est à la fois considéré comme le plus grand écrivain tchèque vivant, mais en même temps il suscite une certaine acrimonie. Certains Tchèques lui reprochent à la fois son passé communiste et ce qu’ils ressentent comme une condescendance vis-à-vis de son pays d’origine, où il ne s’est rendu que rarement depuis la chute du communisme, et toujours incognito. 

Quel est votre livre préféré, et pourquoi ?

J-D. B. : J’en citerais deux. D’abord Risibles amours, recueil de nouvelles écrit dans les années 1960 et qui contient déjà tous les thèmes développés ensuite dans les romans : l’âge lyrique, la dialectique entre lourdeur et légèreté, entre vie publique et vie privée, l’identité et le problème de l’être, la tragi-comédie des destins humains, le caractère mimétique du désir, etc. Ensuite, Le Livre du rire et de l’oubli, premier roman écrit en France (1979), à cause de la virtuosité de sa construction polyphonique. C’est par ailleurs son roman le plus politique, celui qui lui vaudra d’être déchu de la nationalité tchécoslovaque. 

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

 

À lire : Milan Kundera, une vie d’écrivain, Jean-Dominique Brierre, éd. Ecriture, 323 p., 20 €

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