Mort de la prix Nobel de littérature Toni Morrison

Mort de la prix Nobel de littérature Toni Morrison

Elle était « la » grande romancière afro-américaine, la référence. Prix Nobel de littérature en 1993, Toni Morrison laisse une grande oeuvre, un témoignage fort de l'Amérique du dernier siècle. Elle est morte le 5 août à 88 ans. Le New York Times la qualifiait de « porte-drapeau de la littérature américaine ».  

« Black diva à la stature de cantatrice, façon Jessye Norman, dreadlocks nouées de manière si sophistiquée qu'il s'égare dans sa chevelure, voix murmurée, grave et douce, rire qui tonne soudain, simplicité d'une cosmopolite, candeur directe et fraîcheur de parole que ni le Pulitzer de 1988, ni le prix Nobel de littérature décerné en 1993 pour la première fois de son histoire à un écrivain femme afro-américaine, ni le public béat suscité par les shows télévisés de son amie Oprah Winfrey, ni ses traductions dans le monde entier n'auront su amoindrir, ou policer, ou même définitivement éteindre. »

En quelques lignes, Manuel Carcasonne, dans notre numéro 433 (juillet-août 2004) décrivait parfaitement bien cette femme qui a marqué la litterature américaine. Toni Morrison est la seule lauréate afro-américaine du Nobel de littérature. Nous vous proposons de revenir sur son oeuvre à travers plusieurs articles et interviews parus dans le Magazine Littéraire.

 

Toni Morrison : « Tout art véritable est politique »

Par Alexis Liebaert dans le Magazine Littéraire N°527 (janvier 2013)

Prix Nobel de littérature en 1993, la romancière publie avec Home son texte le plus court, mais aussi le plus cinglant. Sans langue de bois ni fausse modestie, elle revient sur sa vision des États-Unis – des années 1950, ultraviolentes sous des dehors paisibles, à l'ère d'Obama, qu'elle soutient toujours ardemment.

Prix Nobel de littérature, Toni Morrison ne se repose pas pour autant sur ses lauriers et continue, à 81 ans, de faire entendre la voix de la communauté noire américaine. Elle nous revient avec Home, son roman le plus bref et peut-être le plus cinglant. L'histoire d'un soldat noir, traumatisé par la guerre de Corée, qui n'a plus qu'une idée en tête : retourner dans sa ville pour voler au secours de sa soeur, victime des délires d'un médecin psychopathe. L'occasion pour l'auteur de nous replonger dans l'Amérique de son enfance, celle des années 1950. Pas l'Amérique du miracle économique et de la machine à laver pour tous, celle des Noirs encore soumis à une ségrégation impitoyable. Rencontre avec une romancière qui ne craint pas de se dévoiler.

Vous écrivez généralement des livres assez longs ; or celui-ci, Home, est court. Pourquoi avoir choisi ce format ?

Toni Morrison. Ce n'était pas une décision délibérée, mais je voulais, c'est vrai, écrire plus court, essayer d'en dire plus avec moins de mots, ne pas décrire les choses seulement parce que j'en suis capable j'en ai toujours été capable , mais concentrer mon récit. Je pensais que cela serait plus intéressant, et de mon point de vue c'était un exercice passionnant. Je pensais surtout que je pouvais laisser une plus large place à l'imagination du lecteur pour remplir les vides que j'avais laissés.

Pourquoi ce titre, Home ? Parce que vous pensez que la maison, le foyer, le chez-soi – puisque le terme n'a pas d'équivalent qui rende vraiment compte de son sens en français -, est l'endroit le plus important pour l'homme, que c'est là qu'il doit revenir pour se trouver ?

Non, mon idée était beaucoup plus large. Je voulais essayer de suggérer ce que le mot Home signifiait pour les habitants des États-Unis qui, mis à part les Américains d'origine indienne, sont issus de réfugiés, de gens pourchassés, d'esclaves. Tous les Américains, si l'on remonte dans le temps, ont, à un moment donné, quitté leur pays d'origine ; ils ont donc une espèce de nostalgie pour quelque chose qui s'appelle Home que je ne retrouve pas chez les Européens. Le mot ne signifie pas la même chose ici. Mais, pour les Américains, il incarne le désir d'un endroit sûr, un endroit où vous n'êtes pas seulement le bienvenu, mais auquel vous appartenez.

Dans votre roman, Frank, le personnage principal, demande à un petit gamin infirme et très doué à l'école : « Quel métier veux-tu faire dans la vie, plus tard ? », et le gamin répond : « Homme. » Qu'est-ce que cela signifie exactement pour vous, être un homme ?

C'est une recherche. La recherche de quelque chose de différent, du moins je l'espère, de la première image du livre où l'on voit deux chevaux magnifiques s'affronter brutalement et celui qui a gagné posséder la jument. Or l'imagination masculine de ce jeune garçon contient forcément de la violence, de la brutalité, une volonté de domination, toutes choses qui font partie de la conception commune de ce qu'est être un homme. Et quand ce jeune garçon répond à Frank « un homme », celui-ci n'y fait pas très attention, c'est juste une question posée à un gamin. Mais, si nous ne savons pas ce que signifie être un homme pour ce gamin, mon espoir était que le voyage de Frank serait celui au cours duquel il deviendrait un adulte, sans recourir à la violence, même s'il y a été exposé pendant toute sa vie. Qu'il serait capable de faire ce qu'il avait à faire sans recourir à la violence. C'est cela pour moi le fait d'être un homme.

Pour en revenir à la question que Frank pose au gamin, vous-même, si quelqu'un vous avait demandé quand vous étiez enfant : « Que veux-tu faire plus tard ? », auriez-vous répondu : « être romancière » ?

(Rire) Non, je n'ai commencé à écrire qu'à l'âge de 39 ans, et je n'y pensais pas le moins du monde avant. Ma vie a toujours tourné autour des livres. À 12 ans, j'ai travaillé dans une bibliothèque, je lisais tout le temps et je parlais des livres comme une adulte. J'ai ensuite enseigné puis travaillé dans une maison d'édition, et suis repassé par l'enseignement avant de redevenir éditrice. Je n'ai commencé à écrire qu'à la moitié de ma vie.

Vous n'avez pas répondu à ma question...

Petite, je voulais être danseuse, une ballerine. (Rire) J'ai suivi des cours de danse pendant de longues années, mais l'écriture était toujours présente quelque part dans ma tête, la marche la plus haute que je pouvais franchir, car j'étais la première de la famille à aller à l'université. Ma famille souhaitait que je trouve un travail convenable, ce qui excluait la ballerine, et je suis devenue professeur, ce qui convenait à la fois à ma famille et à moi.

Pourquoi vous mettre soudain à écrire à 39 ans ?

Il y avait pas mal de livres écrits par des hommes afro-américains, ils étaient très agressifs, arrogants ; sans doute était-ce nécessaire, mais il y avait une grande absente : la personne la plus vulnérable, qui aurait été une enfant, une Noire. Alors, quand j'ai écrit L'Œil le plus bleu, c'était pour introduire cette voix dans la littérature et traiter des conséquences du racisme, traiter de la douleur que suscite le fait de découvrir que vous n'êtes rien à cause de la couleur de votre peau.

Votre livre est dédié à votre fils Slade, disparu il y a peu. Mais vous n'avez pas écrit d'incipit, juste mis son nom...

Aucun langage ne convenait pour évoquer cette perte, tout sonnait faux, comme des clichés.

Certains écrivains, comme David Grossman, ont écrit des livres sur la perte d'un enfant. Pensez-vous qu'écrire peut aider à surmonter sa peine ?

L'une des conséquences de la mort de mon fils fut que j'ai cessé d'écrire ce livre. Je n'ai plus pu écrire pendant plusieurs mois. Puis j'ai commencé à penser à lui, et non plus à moi et à ma douleur. Je me suis rendu compte qu'il serait embarrassé, et même furieux, de savoir que je m'abandonnais à l'apitoiement sur moi-même et à l'amertume, et que, si je voulais lui faire honneur, je devais faire ce qu'il aurait voulu que je fasse : finir le livre, recommencer à travailler, cesser d'être paralysée. Mais non, écrire ne m'a pas aidée à surmonter ma peine. Je crois en fait que tout cela est très compliqué, chaque survivant affronte sa douleur à sa manière.

Vous donnez des États-Unis des années 1950 une image bien différente de celle que l'on trouve dans les romans.

J'étais persuadée que je savais tout ou presque des années 1950, parce que je les avais vécues, et c'est bien plus tard que j'ai commencé à comprendre ce qu'elles étaient vraiment. Il y a aux États-Unis une mythologie des années 1950, de cet âge d'or de la success story américaine. On oublie ce qui se passait en dessous de ce vernis, ce qui devait rendre possible l'irruption des « sans espoir » dans les années 1960 et 1970. C'était déjà là. Il y avait la guerre de Corée, il y avait McCarthy et l'anticommunisme, le racisme.

Comment avez-vous vécu les années 1950 ?

J'étais plutôt naïve, je n'étais pas consciente de tout cela. Je crois qu'on ne voulait pas savoir ; nous étions convaincus que ces années étaient merveilleuses. Je me sentais très forte : j'allais à l'université, j'étais la première de ma famille à le faire, je ne regardais pas vraiment ce qui se passait autour de moi. En 1954, un an après mon diplôme, j'ai découvert la terrible violence qui régnait au sud, et ce que l'on faisait subir aux enfants. Mais je ne faisais pas encore le lien avec la situation générale, avec ces meurtres d'Afro-Américains, généralement des hommes. Et puis j'ai commencé à m'en préoccuper. Alors oui, c'est venu peu à peu, et cela eut une influence beaucoup plus importante pour moi une fois adulte que lorsque j'étais très jeune.

N'avez-vous pas souffert dans votre jeunesse du racisme, de la ségrégation ?

Pas vraiment. Je pensais juste que les Blancs étaient malades, que c'était sans espoir, qu'ils étaient hystériques, ou quelque chose comme ça. Il faut dire que je n'ai jamais vécu dans un quartier noir, je vivais dans un endroit de l'Ohio où nous étions entourés d'abolitionnistes, un quartier de travailleurs, où l'on trouvait des gens de toutes nationalités, des Polonais, des Italiens... La ville était mixte, il n'y avait qu'un lycée où tout le monde allait. La seule véritable séparation était à l'église. Il y avait une dizaine d'églises catholiques, pour les Polonais, les Italiens, les Tchèques, et quatre pour les Noirs ; le dimanche chacun se rendait dans sa propre église. Le reste de la semaine, nous allions à l'école ensemble. Notre voisine venait de Tchécoslovaquie, ma meilleure amie était une autre voisine, une Italienne. Il y avait aussi, bien sûr, des Noirs, et je croyais que c'était partout pareil.

Vous n'avez donc pas souffert de la ségrégation ?

Un peu, mais cela n'avait pas vraiment d'importance. Il y avait des plages pas très loin, et la coutume voulait – la coutume, pas la loi – que les Blancs s'installent à un endroit et les Noirs à un autre, où il n'y avait pas de sauveteurs. À mes yeux il était beaucoup plus agréable d'être dans la partie « noire » de la plage que dans la partie « blanche ». Je n'avais pas l'impression d'être brimée, même si l'on pouvait le ressentir comme ça, mais j'étais si bien parmi les Noirs. La première fois où j'ai vu ce qu'était la ségrégation, c'est quand je suis partie à l'université, à Washington. Là, il y avait des séparations entre les « gens de couleur » et les Blancs. Mais c'était un college où les Noirs étaient les plus nombreux, et j'étais entourée d'intellectuels noirs et d'autres étudiants. Je trouvais cet environnement très excitant, alors le fait que je ne puisse pas, en ville, aller aux toilettes pour femmes n'avait pas une grande importance, c'était comme ça, je n'allais pas passer mon temps à râler.

Diriez-vous que les choses sont différentes aujourd'hui ?

Oui, les choses ont changé dans bien des domaines. D'abord à cause des jeunes générations, qui voient les choses autrement, abordent différemment la différence. Vous savez, j'ai vu des enfants blancs de 2 ou 3 ans se mettre à hurler quand ils voyaient pour la première fois un Noir, un Noir vraiment noir. Et des amis m'ont dit avoir vu de jeunes enfants africains partir en courant se cacher derrière leur mère quand ils ont vu pour la première fois un Blanc. Mais cela n'est pas du racisme. Le racisme c'est quand vous établissez une hiérarchie à partir de ces différences. Or la jeune génération me semble, spécialement à l'université de Princeton, où j'enseigne depuis dix-neuf ans, avoir une attitude différente au sujet des races. Je vois l'évolution année après année, ils ne s'en préoccupent pas, il y a tellement de mélange au sein de la population. Ils ont aussi été très influencés par la culture noire, la musique, les danses, les prouesses athlétiques. Ils ont l'habitude de voir des Noirs à la télévision, ce qui n'arrivait pas à notre époque. Quand par hasard on en voyait un, on s'appelait les uns les autres. C'est pourquoi je suis plutôt optimiste.

Il y a pourtant ces relents de racisme qui remontent de temps en temps quand certains évoquent le président Obama...

Il y a, c'est vrai, ce langage raciste, irrespectueux à propos du président Obama, cette surenchère des républicains qui sont prêts à « brûler le village », comme ils disaient au Viêtnam, à affaiblir les États-Unis pour se débarrasser de lui. Mais une partie de leur haine vient, j'en suis convaincue, non juste du fait qu'il est noir, mais du fait qu'il est intelligent, et ça, ça leur fait encore plus peur.

Vous n'appartenez donc pas aux déçus de la présidence Obama ?

Déçue par lui ? Oh non, il est meilleur, bien meilleur que je ne pouvais l'imaginer. Il a eu en face de lui une opposition profonde qui s'est livrée à l'obstruction. Chaque fois qu'il voulait faire quelque chose, ils ont voté contre. Je crois qu'ils ont même voté contre une aide aux vétérans. Tout cela pour pouvoir dire qu'il a échoué, alors qu'ils l'ont empêché d'agir. Et pourtant, quand je regarde le bilan de son action, je me dis que personne d'autre n'aurait pu faire cela.

Vous le souteniez donc dans cette dernière campagne ?

De toutes les manières possibles. Lors de sa première campagne, il m'avait demandé si je le soutiendrais publiquement, et j'avais répondu : « Non, je ne fais pas ce genre de choses. » Il s'est alors mis à me parler de mes livres, ce qui, bien sûr, m'intéressait beaucoup plus. (Rire) Et puis, on m'a demandé avec insistance d'écrire un texte dans The New York Times pour le soutenir. J'ai refusé, mais j'ai décidé de lui écrire une lettre expliquant pourquoi j'ai une grande admiration pour lui. Ce n'était pas un soutien motivé seulement par des raisons raciales, mais le pays allait tellement mal que je voulais un président plein de sagesse, et c'était lui. J'ai envoyé ma lettre à son état-major, et il m'a appelé pour me demander si je pouvais lui en envoyer une copie, pour lui personnellement, et je l'ai fait.

Vous avez dit dans un entretien que Mitt Romney personnalisait à vos yeux le Ken de la poupée Barbie...

Je n'ai jamais dit cela. (Éclat de rire) Je sais qu'on m'accuse de l'avoir fait, mais ce n'est pas vrai, même si... (Nouvel éclat de rire) C'est un être vide, il est comme tous ces gens qui ne savent qu'amasser de l'argent. En cela il est très différent d'Obama.

N'avez-vous jamais pensé à faire de la politique, à devenir une femme politique ?

J'ai une vision très différente du rapport entre l'art et la politique que celle de la plupart des gens. Je pense que tout art véritable est politique, et tenter d'en faire quelque chose d'apolitique est en soi un acte politique. Dans ses pièces, Shakespeare parle de gouvernement, de guerre, de pouvoir, et tout cela est politique à mes yeux. Avec la période de l'anticommunisme, on a fait du mot « politique » un mot sale. En réaction à ce qui passait en URSS, on a décidé aux États-Unis que l'art ne devait être qu'esthétique. Alors on s'est mis à dévoyer le sens du mot politique, l'assimilant à la propagande, à quelque chose de sale. Tout mon travail à moi en écrivant est de restaurer le lien entre politique et littérature dans le meilleur sens du terme.

Vous êtes donc ce que l'on appelle en France un écrivain engagé ?

Oui, j'accepte ce qualificatif.

Auriez-vous imaginé quand vous étiez jeune qu'un jour une romancière noire obtiendrait le prix Nobel de littérature ?

Absolument pas. Pas une personne noire, et certainement pas une femme. Je pense que la dernière femme à l'avoir obtenu à l'époque était Pearl Buck. J'ai d'ailleurs été abasourdie quand j'ai appris que j'avais remporté le prix. En même temps, je me suis dit que le jury avait fait le bon choix, car mes livres – mes livres, pas moi – le méritaient.

Le fait d'avoir remporté le prix a-t-il changé quelque chose dans votre vie d'écrivain ? Vous a-t-il donné confiance en vous ?

Non. J'ai toujours eu confiance en moi.

Avez-vous eu le sentiment que cette distinction vous donnait une nouvelle responsabilité, que vous seriez plus écoutée ?

Non, j'ai toujours fait la séparation entre cette personne qui avait eu le prix et moi. Ce sont deux personnes différentes : l'une est celle qui sourit, et l'autre est cette jeune femme qui commença à écrire, et celle-là est ma vie...

Une forme de schizophrénie...

(Rire) Oui, tout à fait, je suis schizophrène.

Y a-t-il certains de vos livres dont vous n'êtes pas satisfaite ?

Absolument, mon premier roman, L'Œil le plus bleu. Il y a une petite fille dans ce roman, elle a de beaux vêtements, la peau claire, et je l'ai maltraitée comme je n'ai plus maltraité personne dans mes romans depuis. Et quand je relis ce livre aujourd'hui, je me dis que j'ai été injuste avec elle, je me suis servie d'elle d'une manière que je regrette. C'était mon premier livre, et j'avais besoin d'un contraste entre la petite fille pauvre et la riche. J'en ai fait la petite fille riche sans me préoccuper de ce qu'elle aimait, de ce qu'elle était vraiment. J'ai des remords à son égard, et je voudrais reprendre ce livre.

Vous le ferez ?

(Rire) Non.

Diriez-vous que les écrivains noirs sont, aux États-Unis, fondamentalement différents des écrivains blancs ?

Ils s'intéressent à des choses différentes. Les premiers écrivains noirs voulaient montrer combien ils étaient bons, et en fait ils écrivaient pour les Blancs. Le meilleur exemple en est le livre de Ralph Ellison, Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, mais la question que je me posais était : invisible pour qui ? Pas pour moi, mais pour les Blancs. C'est cela que je voulais changer. Alors, de la même manière que, dans mon enfance, le monde des Blancs ne me préoccupait pas, il n'y a pas de personnages blancs importants dans mes livres. J'ai toujours écrit dans le cadre de ma propre culture, non pour séduire les lecteurs blancs, mais pour séduire tous les lecteurs, noirs ou blancs, et cela m'a ouvert le monde.

Pourquoi avoir choisi de signer vos livres du nom de Morrison, qui est celui de votre ex-mari ?

C'était une erreur. J'ai envoyé mon premier livre signé Morrison, et puis je me suis dit : je suis divorcée et mon nom est Chloe Wofford. Alors j'ai appelé l'éditeur pour changer la signature, c'était trop tard. Je le regrette. De plus, je trouve que Toni sonne frivole, comme le nom d'une ado, mais c'est comme ça…

 

(1) Nat Turner (1800-1831) mena en Virginie un soulèvement d'esclaves noirs qui fut violemment réprimé - lui-même fut arrêté et exécuté. Cette révolte a incité les États du Sud a encore durcir leurs lois à l'égard des esclaves - ce qui sera un des ferments de la guerre de Sécession.

À lire : Home, Toni Morrison, traduit de l'anglais (États-Unis) par Christine Laferrière, éd. Christian Bourgois, 154 p., 17 euros.

 

Toni Morrison : « J'ai une conception antiaméricaine de l'histoire »

Par Manuel Carcasonne dans le Magazine Littéraire N°433 (daté juillet-août 2004)

Toni Morrison est un destin américain. À un si haut degré d'achèvement et d'exemplarité qu'on en oublierait presque qu'elle est aussi un écrivain, comme son dernier roman,  Love, avec ses chuchotements et ses ellipses, ses secrets féminins et ses trahisons passionnelles, le rappelle.

Black diva à la stature de cantatrice, façon Jessye Norman, dreadlocks nouées de manière si sophistiquée que l'œil s'égare dans sa chevelure, voix murmurée, grave et douce, rire qui tonne soudain, simplicité d'une cosmopolite, candeur directe et fraîcheur de parole que ni le Pulitzer de 1988, ni le prix Nobel de littérature décerné en 1993 pour la première fois de son histoire à un écrivain femme afro-américaine, ni le public béat suscité par les shows télévisés de son amie Oprah Winfrey, ni ses traductions dans le monde entier n'auront su amoindrir, ou policer, ou même définitivement éteindre.

Quels que soient les griefs de Toni Morrison contre l'actuelle administration Bush, elle est avec évidence une vraie Américaine : fille de la méritocratie démocratique et de l'accès des minorités au monde des possibles. En une génération elle a soixante-treize ans, tout a changé pour l'enfant de Ramah, née en Alabama, et de George Wofford, né en Georgie, sudistes déplacés dans l'Ohio prolétaire et urbain, eux-mêmes rejetons de ramasseurs de coton, esclaves qu'on affranchirait bientôt. « Pour mon père, le Blanc était un diable en puissance », disait Toni la miraculée. Travaillant à l'U.S. Steel, en compagnie de Grecs, d'Italiens ou de Polonais, la figure paternelle reste associée au chant, à la lecture de la Bible, à l'effort. Chloe Ardelia, rebaptisée Anthony depuis sa conversion au christianisme, fera d'excellentes études à Howard et à Cornell, sur des campus où le militantisme noir la radicalise. C'est un écrivain d'avant le « politiquement correct » qu'elle déjoue habilement dans sa fiction, entre Virginia Woolf et William Faulkner. C'est une pionnière, une guerrière, pas une intellectuelle dont les diplômes dérivent des facilités de l'« affirmative action ».

La romancière anglaise Michele Roberts la qualifie de « préféministe », jugement téméraire mais juste à nos yeux. Éditeur chez Random House pendant vingt ans, elle incarne le jour la « black fiction » en publiant Toni Cade Bambara, Gayl Jones, Angela Davis entre autres, et réforme ce qu'elle pense devoir changer dans le roman américain noir mâle et victimaire (Ralph Ellison, James Baldwin) en se levant aux heures blanches de l'aube. Son divorce, ses deux enfants, sa famille restée dans la ville de Lorain (Ohio) sont des rappels de la réalité. Car l'histoire, le poids du réel, l'esclavage, l'infanticide, comme dans Beloved (1987), les luttes incestueuses, les Blancs cagoulés du Klan, les Noirs qui courent pieds nus avant de faire la révolution, les filles rêches et sauvages qui prennent leur plaisir quand elles veulent, Toni Morrison les malaxe, les pétrit comme bonne pâte, les oublie même s'il le faut, pour faire surgir son monde sensuel et magique. On verra dans Love l'incantation de voix narratives furieuses ou séductrices qui se disputent l'héritage de Bill Cosey, propriétaire d'un hôtel de la côte Est où venait en villégiature toute la bourgeoisie noire qui voulait s'amuser. C'était avant le mouvement pour les droits civiques et l'émancipation. Puis l'hôtel s'est vidé, Bill Cosey est mort en laissant un testament arraché à une nappe de papier, sa femme Heed the Night et sa petite-fille Christine, qui ont le même âge, cohabitent en se haïssant, et une fille des rues, au pied mutilé mais à la souplesse sexuelle de féline, Junior, déboule dans cette tragi-comédie. Il y a peut-être moins de violence que dans d'autres romans de la black diva. Il y a une tendresse, une caresse, un velouté des mots, une lucidité aussi sur les êtres humains. Un effet de l'âge ? Peut-être, mais Toni Morrison ne mâche pourtant pas ses mots. Entretien.

Lire la suite : Toni Morrison : « J'ai une conception antiaméricaine de l'histoire »

 

« Toni Morrison, l'écriture de la couleur »

Par Léonora Miano dans le Magazine Littéraire N°474 (daté avril 2008)

Chaque mois, un écrivain contemporain rend hommage à un auteur qui l'a marqué. Léonora Miano inaugure cet exercice d'admiration en posant un regard passionné mais sans complaisance sur l'oeuvre de Toni Morrison.

La fréquentation des grands auteurs nous enseigne, lorsque nous souhaitons écrire à notre tour, qu'il ne faut les imiter que sur un seul point : comme eux, il faut chercher à créer son propre univers. Toni Morrison est un grand écrivain. Je l'aime comme on aime non pas une idole, mais une amie. Sans vénération. Avec une conscience aiguë de ses défauts. Aussi, il ne m'échappe pas qu'elle peut être verbeuse, exagérément lyrique, inutilement complexe, comme dans un refus de brader les révélations qu'elle nous fait. Morrison veut que ses livres se méritent. Elle a de l'ego. Rien de tout cela ne me gêne. Cette littérature est un terrain vallonné, et j'ai l'âme aventureuse. Engagée dans cet environnement turbulent, j'ai pu découvrir les trésors qu'il recèle : une recréation très juste de la communauté afro-américaine dans ce qu'elle a à la fois de charnel et de spirituel, des personnages féminins puissants, une incomparable restitution de la langue des Noirs américains, l'ambition de matérialiser la manière dont les siens voient le monde, à travers une esthétique personnelle. Pour aborder son travail, je conseille : Sula, Beloved en mai chez 10-18 et L'Œil le plus bleu.

Un écrivain de sa communauté

Alors que mes textes souhaitent présenter au monde des personnages noirs dans lesquels on trouverait toujours un peu de soi-même d'où qu'on vienne, Toni Morrison est un écrivain de sa communauté. Elle écrit son peuple pour que les autres le regardent, et ne convie pas ses lecteurs à se reconnaître en lui. Elle lève le silence sur ceux dont on aurait pu croire que la couleur de leur peau les aurait rendus visibles, parce que, de manière assez étrange, c'est le contraire qui s'est produit. Il ne s'agit pas pour cet auteur de transcender la couleur. Lorsqu'elle le fait dans son roman Paradise, elle semble si peu convaincue de la nécessité d'un tel dépassement, qu'elle livre un texte âpre, difficile, comme si elle luttait contre elle-même pour se résoudre à annuler la couleur. Toni Morrison ne souhaite aucunement toucher quelque chose qui appartiendrait à tous. Elle veut dire l'expérience tout à fait singulière de ceux qui viennent au monde dans un corps noir. Il est de bon ton de prétendre, de nos jours, que la couleur de la peau est anodine. Une différence superficielle. Cependant, l'Histoire n'a pas vu les choses ainsi. Et si la couleur est devenue signifiante au point de générer les dérives à l'œuvre dans Tels des astres éteints, ce n'est pas du fait de ceux qui la portent. Il apparaît donc absolument indispensable de travailler sur la couleur, afin de l'affranchir des regards du passé. Morrison fait ce travail avec exigence. Sa volonté de célébrer les siens ne passe jamais par la complaisance. Sa plume – qui décrit la couleur non pas du point de vue de la surface, de l'apparence, mais bien du dedans, la transformant en espace, en territoire – ne détourne pas le regard devant l'horreur. La folie est là. La violence aussi. Toutes ces flammes intérieures qu'abritent les Noirs depuis qu'ils se sont vus dans les yeux des autres, mais surtout, il faut le souligner, les pathologies très particulières d'une identité afro-américaine qui sait qu'elle devra sans cesse conquérir sa place aux États-Unis, et qu'elle n'est pas tout à fait chez elle en Afrique non plus.

Une manifestation de puissance

Cette écriture de la couleur se garde du dolorisme. Elle veut se souvenir des peines endurées, d'une manière qui ne rende pas cette mémoire mortifère. La souffrance fait partie de l'identité sans la résumer. Toni Morrison a parfois été mal comprise de sa communauté qui lui reprochait d'écorner son image, de la dépeindre sous un jour peu glorieux. On a cru voir une forme de trahison dans son choix d'arpenter les recoins les plus sombres et de les révéler au monde. Ces reproches passent à côté du sens d'un tel travail. En réalité, la capacité à affronter le mal en face, à le nommer dans des termes choisis par soi et à le décrire selon une esthétique qu'on a soi-même produite, est l'affirmation d'une aptitude à le dominer. Cette écriture qui n'élude rien est, en soi, une manifestation de puissance, une déclaration de confiance adressée à ceux qui ont tant survécu. C'est en cela essentiellement, que je me sens proche d'elle.

Il n'est pas surprenant que Toni Morrison, qui a connu la ségrégation raciale, écrive avant tout contre la suprématie blanche, et cherche à inverser la symbolique admise des couleurs. Chez elle, le noir n'est pas l'absence, le deuil, le silence. Il est la couleur de la vie : celle de l'endurance, celle de la foi, celle du triomphe sur l'adversité. Bien au-delà d'un black is beautiful désormais galvaudé, Toni Morrison affirme que black is necessary. Elle ne craint pas, dans cette véritable prose-combat, d'assener des coups à l'oppresseur, ce qu'elle appelle « out-hurt the hurter » dans le roman Beloved. Dans ce texte riche, les Blancs sont appelés « men without skin », les hommes sans peau. C'est véritablement celui qui n'a pas de couleur qui est privé de peau, de corps, de réalité. Ce procédé vise à éroder le pouvoir blanc et même à l'abolir. Je comprends Morrison sur ce point, mais ne peux la suivre tout à fait.

La suprématie blanche n'a pas cessé d'exister. Elle se traduit aujourd'hui à travers l'idée communément admise que l'occidentalisation serait l'unique planche de salut pour les peuples du tiers-monde notamment. Pourtant, peut-être parce que je vis en France, un pays où le racisme, s'il existe, n'est pas allé jusqu'à inscrire la ségrégation raciale dans les textes de loi, il ne me vient pas à l'idée d'écrire pour me venger de l'oppresseur. Tels des astres éteints, mon dernier roman, vise à poser la question de la couleur dans un contexte français, mais sans vouloir culpabiliser personne. Il n'y a pas de bonnes raisons pour qu'on s'intéresse si peu aux Noirs de France. Mon propos est de porter à la connaissance du plus grand nombre des profils humains méconnus, afin que leurs questionnements soient pris en charge par la collectivité. Il s'agit non pas de fragmenter la France, mais de lui faire, en quelque sorte, la courte échelle, pour qu'elle se hisse à la hauteur de ses idéaux. Pour cela, les personnes censées faire corps – social – doivent absolument tout partager.

 

Repères

1931. Naissance à Lorain (Ohio) de Chloe Anthony Wofford, qui deviendra Toni Morrison.

1949. Entrée à l'université Howard (alors « réservée » aux Noirs) pour étudier la littérature.

1953. Thèse sur la question du suicide chez William Faulkner et Virginia Woolf.

1955. Enseigne à l'université de Texas Southern avant de retourner à Howard.

1958. Épouse Howard Morrison, avec qui elle aura deux enfants.

1964. Divorce. Éditrice chez Random House, où elle publie notamment Mohamed Ali et Angela Davis.

1970. Elle fait paraître son premier roman, L'Œil le plus bleu.

1973. Édite une anthologie d'écrivains noirs et publie Sula.

1977. Le Chant de Salomon.

1981. Tar Baby.

1988. Remporte le prix Pulitzer pour  Beloved, publié l'année précédente.

1989. Elle rejoint en tant que professeur l'université de Princeton.

1992. Jazz.

1993. Reçoit le prix Nobel de littérature.

1994. Paradis. 

2003. Love.

2008. Un don.

2012. Home.

2015. Délivrances.

2019. La source de l'amour-propre (à paraitre chez Christian Bourgois éditeur)

 

Photo : Toni Morrison © Ulf Andersen/Getty Images/via AFP

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard