Graffitis sexuels et harcèlement de rue en style antique   

Graffitis sexuels et harcèlement de rue en style antique   

Non, les Grecs n’étaient pas si dépravés, et oui, les Romains étaient des virilistes forcenés. L’amour chez les Grecs et chez les Romains ne se ressemblaient finalement pas. C’est dans leurs méandres que nous balade la grande spécialiste de l’Antiquité Eva Cantarella, dans son dernier ouvrage, Les plus belles histoires d’amour de l’Antiquité. Du ciel à la terre, de Zeus à César. De sa plume légère, elle démontre que nous avons encore beaucoup à apprendre de ceux qui nous ont tant légué.

Par Aurélie Marcireau

Des « petit bourgeois » ! Voilà ce que nous sommes à côté des Grecs, note l’autrice. Les histoires qu’elle raconte, c’est vrai, donnent le tournis. Et l’amour n’étant pas unique, il faut bien deux mots pour le cerner à Athènes : Eros et Philia. L’amour passion contre l’amour conjugal voire l’amitié virile. Orphée et Eurydice versus Achille et Patrocle. Cet Éros ravageur qui transperce les cœurs n’a pas de limite, nous rappelle Eva Cantarella. Les éléments, les espèces, les dieux, les humains : toutes les amours sont possibles si Éros en décide ainsi. Seule barrière : l’âge. La soixantaine venue, les Grecs ne participent plus à la vie politique et sortent du marché amoureux. Il faut reconnaître que sur ce dernier aspect, les choses changent à un rythme bien lent. Plongeons donc, avec elle, dans l’amour des dieux, des puissants…

Mais parle-t-on vraiment d‘amour ? Notamment dans le cas du dieu des dieux, Zeus, sorte de harceleur en chef ou violeur en série d’avant J.-C. « Plus que de l’amour, l’intérêt que les immortels portent aux êtres mortels est généralement un engouement, passager ou durable, qu’ils satisfont au moyen de stratagèmes et d’attitudes grâce auxquels, sans s’embarrasser d’un quelconque marivaudage préliminaire, ils passent inévitablement et sans ambages à la possession de l’objet convoité ». Zeus est un collectionneur : Callisto, Io, Europe ou Léda. Qu’il se transforme en cygne ou en taureau, toutes les ruses sont bonnes pour celui qui n’est jamais rassasié de conquêtes féminines, voire de jeunes hommes qui tous subissent les foudres de la jalouse Héra. Des femmes qui ne sont heureusement pas toutes victimes. Pourquoi l’infidélité de la belle Hélène fut-elle pardonnée ? Qui était la première Phèdre ? Comment fonctionnait le premier couple gay officiel, Achille et Patrocle ? Eva Cantarella raconte tout cela avec gourmandise et moquerie parfois, comme dans le cas d’Ulysse. « Un an dans l’île de la magicienne et sept chez la nymphe, ce qui réduit les dix années de péripéties à seulement deux : le reste du temps, il est prisonnier de ces deux dames qui le retiennent, dit-il, « malgré lui ». Dans les faits, les deux séjours – sur l’île d’Aiaié chez Circé et d’Ogygie chez Calypso – marquent deux interludes très agréables de sa vie », note malicieusement l’autrice. 

De Rome, elle narre cette virilité célébrée sans cesse, comme l’atteste des restes de graffitis et les ruines de Pompéi. « Ce qui nous frappe, c’est combien ce qu’on appellerait la "sensibilité" des Romains se révèle différente de la nôtre : l’insistance quasi obsessionnelle avec laquelle ils revenaient encore et encore sur leurs exploits sexuels montre qu’en réalité, ce qui les poussait à écrire était le désir – voire le besoin – de mettre leur puissance sexuelle, prouvée ou supposée, au centre des discours des concitoyens, d’en faire une réalité dont personne ne pouvait douter. » À Rome comme en Grèce, point de consentement, le désir mâle prime avec une différence de taille : « Dans la mythologie grecque, les dieux qui voulaient s’unir aux femmes mortelles se donnaient en général au moins la peine de se rendre visibles sous une forme quelconque, humaine ou animale. À l’inverse, les divinités romaines ne s’encombraient pas de ces préoccupations. Elles apparaissaient brutalement sous forme de phallus, sans la moindre fantaisie ou la moindre poésie. Ce qui, à bien y réfléchir, nous dit aussi quelque chose de nos lointains ancêtres et de leur conception de la virilité. » Et dit encore sans doute beaucoup de nous. C’est ainsi qu’Eva Cantarella nous raconte comment le harcèlement de rue a été puni vers 150 avant J.-C. Et puis également comment César, l’amoureux, le tombeur soucieux de sa calvitie, « mari de toutes les femmes, femme de tous les maris » aurait dédouané l’homosexualité passive à Rome et fait ainsi avancer les mentalités romaines…

Eva Cantarella livre dans ce recueil d’histoires un joli aperçu des mœurs antiques et une bonne remise à jour des récits mythologiques qui font partie de notre patrimoine et ont fondé nos rapports hommes-femmes.

 

A lire : Les plus belles histoires d’amour de l’Antiquité. Du ciel à la terre, de Zeus à César, Eva Cantarella, éd. Albin Michel,17,90 €, 199 p.

Nos livres

À lire : Révolution aux confins, Annette Hug, traduit de l'allemand Suisse par Camille Luscher, éd. Zoé