Guillaume Tell libère les Philippines

Guillaume Tell libère les Philippines

Le parcours romancé d'un héros philippin, polyglotte et fin traducteur en tagalog de Schiller, fusillé par les Espagnols.

Souvent glorifiée comme un art de la transparence et du partage, la traduction peut prendre des airs plus cachottiers, devenir une activité de contrebandiers et travailler clandestinement à fomenter une révolution. Pour preuve, le destin hors du commun de José Rizal raconté dans une subtile biographie romancée par Annette Hug. Héros national des Philippines, fusillé par les Espagnols en 1896 à seulement 35 ans pour son rôle dans la lutte pour l'indépendance de son pays, Rizal présente un étonnant pedigree. Issu d'une famille aisée, il se forma en Europe à la chirurgie ophtalmologique tout en suivant des cours de philosophie et en apprenant de nombreuses langues (il en parlait 23). Mais le plus surprenant demeure que, au milieu de cette farandole d'activités, il traduisit en tagalog, sa langue maternelle, Guillaume Tell de Friedrich von Schiller. C'est par le truchement de cette singulière entreprise que Révolution aux confins se penche sur la vie de Rizal.

Valse des langues

C'est un récit qui méandre : une pointe de biographie suivie d'une immersion dans les songes de Rizal, un coup dans une auberge allemande puis, subitement, dans une geôle aux Philippines ; attaché aux tergiversations de Rizal sur des enjeux de traduction - comment dire l'avalanche dans une langue qui ne connaît pas une telle réalité ? - pour ensuite dérouler les grandes scènes de Guillaume Tell. Les Alpes s'y transforment en volcans : rien ne tient en place dans cette valse des langues. Ça circule, mais il faut demeurer discret, ne pas éveiller les soupçons des colons espagnols. La complexité du tagalog sera un maquis : « "Ces verbes sont notre richesse", écrit Rizal à son frère. Les moines ne peuvent s'en emparer, car des subtilités essentielles ne sont que syllabes creuses à leurs oreilles. » Rizal biaise le texte de Schiller, il « met dans la bouche des mots empruntés à la traite des esclaves ». « Ici, aucun château ne me retient », dit un personnage de la pièce. De même pour Révolution aux confins qui n'a rien de confiné.

 

À lire : Révolution aux confins, Annette Hug, traduit de l'allemand Suisse par Camille Luscher, éd. Zoé, 208 p., 20 E.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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