Grivois, badin... quand La Fontaine écrivait pour Nicolas Fouquet

Grivois, badin... quand La Fontaine écrivait pour Nicolas Fouquet

En complément de notre dossier estival sur les couples littéraires et destins croisés, nous publions un article inédit sur la relation entre La Fontaine et Nicolas Fouquet, alors que celui-ci était promoteur des arts. Sous son mécénat, La Fontaine composa des vers enlevés inspirés par les évènements de la Cour, dont une longue rêverie sur la construction du château de Vaux le Vicomte. Alors même qu'il croupissait en prison, le ministre d'Etat continua d'annoter la poésie du futur fabuliste, qui tendait au badinage léger. 

Par Patrick Dandrey.

L’été 1658, La Fontaine, qui n’avait encore guère fait parler de lui, dédiait au surintendant de Louis XIV, Nicolas Fouquet, alors au faîte de sa puissance, cet « Adonis » qu’un jour Paul Valéry louerait avec tant de ferveur. La rencontre entre l’homme de lettres et l’homme de chiffres avait été manigancée par la bienveillance d’un oncle par alliance du premier, Nicolas Jannart, qui appartenait à l’équipe financière et juridique du second. Sans doute fut-elle précipitée par la vieille amitié – très précieuse, à tous les sens du terme – du poète Paul Pellisson, qui faisait fonction de ministre ès Lettres dans la cour fastueuse du surintendant. Enfin, accessoirement peut-être, elle fut estampillée par un jugement de goût qui ne se discutait pas, celui de Mme de Sévigné : bien introduite dans la coterie de Fouquet, elle avait remarqué et loué une Épître à l’abbesse de Mouzon, de tour assez leste et très enjoué que La Fontaine avait composée un an plus tôt. La mode littéraire se portait alors au badinage et aux petits vers élégants et bien troussés, à cette forme d’esprit qu’on nommait galant et qui consistait à se montrer précieux en prenant une distance amusée avec le ridicule consenti que cela vous donnait. Le tout, le cas échéant, salé d’un peu d’inconvenance et de beaucoup de sensualité, parce que l’amour ne sied pas sans un zeste de dévergondage.

Une « pension poétique »

La rencontre qui s’était faite sous le signe d’« Adonis », longue pièce de quelque six cents alexandrins où l’héroïque le disputait à l’érotique, fut scellée par un contrat plaisant et presque parodique qui renouvelait le ton familier et joyeux adopté un siècle et demi plus tôt par Marot envers le roi François : chaque année La Fontaine verserait une « pension poétique » payée en vers à Fouquet, son débiteur reconnaissant. Le pensionné n’était pas celui que l’on eût cru. Cette chronique où le naturel d’une familiarité à peine feinte se mêle d’esprit et d’à-propos nous a conservé le souvenir léger des menus événements ou des grandes affaires qui émaillaient alors comme aujourd’hui la vie des gens en vue : une maladie du maître, l’accouchement prématuré de son épouse dans son carrosse au retour de Toulouse, la naissance (moins secouée) d’un autre de ses enfants, sur le nombre desquels le poète troublé et mal en chiffres se méprend, l’entrée de la nouvelle reine dans Paris, un appel à subventions en faveur du pont de Château-Thierry emporté par une crue de la Marne – quand ce ne sont pas les doléances amusées du « pensionneur » auquel le tout-puissant pensionné n’a pu donner un jour audience, parce que les affaires de sa charge le requéraient.

Mais Fouquet a aussi passé commande à son poète d’une entreprise de plus longue haleine et de plus grande ambition : une évocation laudatrice du domaine de Vaux en cours d’édification par l’architecte Louis Le Vau, décoré sous la gouverne du peintre Le Brun, tandis que Le Nôtre en compose « à la française » les jardins. La Fontaine choisit la forme enchantée du songe pour évoquer comme en rêve les splendeurs du domaine, tandis que Félibien, qui deviendra bientôt la plume autorisée de Louis XIV pour la description détaillée et savante des bâtiments du roi pendant tout son règne, est chargé d’en décrire la réalité. Nous ne possédons que des fragments du Songe de Vaux rêvé par La Fontaine pour le mécène inspiré qui y faisait œuvrer l’équipe des futurs bâtisseurs de Versailles. Ces textes fragmentaires approfondissent en souplesse, en naturel, parfois aussi en suggestions sensibles délicatement ouvragées le métier du poète rodé par les mignardises et les colifichets de la pension poétique : l’ombre de la rêverie onirique y voile l’éclat de l’esprit trop brillant. Le grand La Fontaine, celui des Contes, celui des Fables ou des Amours de Psyché, y fait, grâce à Fouquet, ses classes de vrai poète : il apprend à y teinter de vérité suggestive et de légèreté profonde les ondoiements de son vers, les familiarités de son ton, les saillies de son observation.

La promesse et le risque

Ainsi s’esquissait, à la faveur du mécénat princier de Fouquet, l’esthétique nouvelle dont l’épanouissement allait être favorisé, sous le règne personnel de Louis XIV, dans le cadre d’un tout autre mécénat, un mécénat étatisé, que mettrait en œuvre Colbert après la chute retentissante de Fouquet. Ce foudroiement avait eu lieu peu après la célèbre fête donnée justement à Vaux pour le roi et la reine mère en août 1661. La Fontaine en composa une relation en vers et prose, assez circonstanciée et bien enlevée, où il glisse à la faveur d’un éloge de Molière, qui y avait créé la comédie des Fâcheux, une leçon d’esthétique sur l’alliance entre la vérité observée et le naturel de l’observation représentée, esquissant les principes du grand goût classique. Lui qui avait rencontré dans l’orbite de Fouquet le jeune Racine, encore incertain de sa vocation et l’avait pendant un temps fréquenté « tous les jours », écrira celui-ci, cristallise dans son éloge du comique de Molière l’intuition de la révolution littéraire et esthétique en cours : celle de ce mouvement littéraire et artistique que, faute de mieux, nous appelons « classicisme ». Les années Fouquet en furent pour la Fontaine à la fois la promesse et le risque : promesse d’un épanouissement et risque d’une dérivation. Car prendre la galanterie des années 1650 pour le principe du classicisme français des années 1660 et suivantes, ce serait confondre le vernis avec la couleur, l’héritage de Marot avec celui de Montaigne. Il y a de la distance…

Le piquant ou le triste de la chose, c’est donc que la meilleure poésie, digne du grand goût classique, produite par La Fontaine à partir de sa rencontre avec Fouquet, ç’allait être les pièces composées par le poète dans le cadre de la campagne publique menée par les amis du malheureux accusé durant son long procès. La plainte nostalgique de l’Élégie aux nymphes de Vaux abandonnées par le maître des lieux, le ton élevé de la supplique en forme d’Ode au roi, que Fouquet relut, annota et discuta depuis sa prison, renouent avec le style pur et sobre de Malherbe, assorti aux accents plus souples de la lyre de Tristan L’Hermite. Peut-être aussi faut-il reconnaître dans le conte mi-prose mi-vers des Amours de Psyché et de Cupidon, achevé et publié beaucoup plus tard, en 1669, l’écho et le prolongement d’un récit commencé au temps de Fouquet ou dans le prolongement de la rencontre avec lui. Son sertissage par la promenade de quatre amis qui s’en donnent lecture en visitant Versailles en chantier et qui en profitent pour louer démesurément Louis XIV et Colbert montre combien en dix ans les temps ont changé. Le don n’eut pourtant pas l’effet que La Fontaine en escomptait peut-être. Car Pellisson, sorti de la Bastille, était devenu confident du roi, alors que le désormais fabuliste, s’il avait pu dédier au jeune dauphin ses Fables publiées un an plus tôt, ne fut pas engagé dans l’équipe qui allait cornaquer l’enfant sur la route du pouvoir, effet sans doute de la légèreté, pour ne pas dire plus, des Contes très osés qu’il avait composés entre-temps.

Et c’est tant mieux, sans doute : il avait pris le pli avec Fouquet de teinter de familiarité badine ses relations aux puissants, sur le mode du mécénat de la Renaissance ; appris à cette charmante école, il n’aurait su trouver le ton juste avec le nouveau maître, qui se prenait pour l’État incarné.

 

Photo : Jean de la Fontaine implorant la grâce du roi Louis XIV après l'arrestation de Nicolas Fouquet. Gravure tirée des « Alcôves des rois » de Jules Beaujoint, XIXeme siecle © The Holbarn Archive/Leemage

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