Les lobbies et la fabrique de la controverse

Les lobbies et la fabrique de la controverse

La journaliste d'investigation Stéphane Horel est une référence au sujet de l'impact du lobbying sur les décisions publiques. Son dernier ouvrage, Lobbytomie (La Découverte), est un exposé rigoureux des pratiques de groupes industriels pour masquer des vérités contrariantes et continuer à commercialiser des substances nocives. Entretien.

Si une firme est incapable de prouver que ses produits ne sont pas nocifs, elle peut faire de « l'absence de certitude » l'enjeu du débat. Cette stratégie adoptée avec succès par les climatosceptiques fait partie des techniques décrites par Stéphane Horel dans Lobbytomie, qui permettent à des industriels de protéger leurs intérêts commerciaux aux dépens de l'intérêt général. Dans cette enquête, on découvre des cabinets de défense de produits dont le seul but est de trouver les résultats désirés par leurs clients, des stratégies pour démarcher des scientifiques compatibles avec ses intérêts économiques, ou encore comment l’industrie du tabac est la véritable pionnière des « faits alternatifs ». « Tandis que le doute scientifique constitue sa principale source d’énergie, le doute que les industriels fabriquent de toutes pièces se glisse dans le processus comme un imposteur. Il est en cela bien plus proche du (bénéfice du) doute que l’on croise dans les tribunaux (…) ».

Ce constat de l’influence désastreuse des industriels dans des espaces qui devraient être dédiés à l’intérêt général serait absolument désespérant si l'ouvrage ne nous présentait pas également des lanceurs d’alertes, des journalistes, des chercheurs et des historiens déterminés à mettre des bâtons dans les rouages bien huilés de la Lobbytomie. Stéphane Horel, journaliste d’investigation et collaboratrice du Monde, en fait partie.

 

Le titre de votre livre, Lobbytomie, évoque évidement la lobotomie, cette opération qui consiste à retirer des parties du cerveau pour modifier le comportement du patient. Qu’est-ce que ce mot représente ?

Stéphane Horel : Je cherchais un mot pour désigner le système politique et économique dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui, qui est le résultat d’une dynamique de capture de la décision publique. Comme je n’ai pas de prétention universitaire et que j’essaie de ne pas trop me prendre au sérieux, j’ai pensé à ce sketch de Nicole Ferroni sur la lobbytomie, que j’avais trouvé d’une finesse et d’une intelligence exceptionnelles. C’est pour ça que j’ai réutilisé ce terme.

Dans ce système, comment est-il possible qu’un produit qui a passé des tests en laboratoire avant sa commercialisation puisse arriver sur le marché et être déclaré toxique par d’autres scientifiques ?

S. H. : Cela dépend de ce qu’on appelle « tester ». Le problème est qu’aujourd’hui tout repose sur la confiance faite aux fabricants pour sponsoriser des tests de toxicité pour leurs propres produits et les fournir aux agences réglementaires. Cette confiance a été abusée à de nombreuses reprises mais nous continuons malgré tout à nous reposer sur ce mécanisme alors que nous pourrions avoir recours à d’autres méthodes. Nous pourrions nous appuyer sur la recherche publique, ou en tout cas des moyens publics, pour être sûrs de ne pas mettre en danger des personnes ou l’environnement en mettant un produit sur le marché, quel qu’il soit.

Quelle solution pourrait remédier au problème ?

S. H. : Des chercheurs – en histoire des sciences, en politique, en éthique publique – proposent un système alternatif. Ils se rejoignent autour de l’idée d’un pot commun. Plutôt que les industriels financent leurs propres tests, on prélèverait une taxe ou un impôt à ces firmes, afin de le mettre dans une caisse commune. Ensuite des laboratoires certifiés et anonymes suivraient des protocoles établis par les pouvoirs publics. Ce serait un système dans lequel l’intérêt commercial n’interviendrait pas au moment des tests et n’orienterait pas leurs résultats.

Dans votre livre, vous décrivez comment une controverse scientifique, autour d’un produit comme le glyphosate par exemple, peut être manufacturée au bénéfice des industriels…

S. H. : La controverse est quelque chose de tout à fait normal en science. Les discussions scientifiques sont le cœur de la vie scientifique. En voyant une dispute, les décideurs publics – qui ont souvent un manque cruel de culture scientifique –, se disent simplement que les scientifiques ne sont pas d’accord entre eux. Mais dans bien des cas, des scientifiques payés par la puissance publique montrent qu’il y a un problème et des scientifiques liés à des industriels, ou des industriels directement, le nient et créent une fausse controverse.

On appelle ça la « manufacture du doute ». Si vous avez un corpus scientifique avec trois études disant qu’il n’y a pas de problèmes avec une substance chimique, et 80 qui disent le contraire, la décision sera vite prise. Mais s’il y en a 60 contre 80, ça devient plus compliqué. Les industriels qui vendent des produits dangereux produisent eux-aussi des études qui vont artificiellement provoquer un équilibre et créer de pseudo-controverses. Et effectivement, c’est toujours à l’avantage des intérêts qu’ils défendent et de leurs affaires.

Vous revenez longuement sur la notion du « conflit d’intérêt ». Selon vous, quels sont les critères qui caractérisent un conflit d’intérêts ?

S. H. : C’est quand un intérêt secondaire – qui est un intérêt particulier, potentiellement commercial – pourrait primer sur un intérêt primaire – l’intérêt général, la santé publique ou l’environnement. Il n’y a pas de définition universelle du conflit d’intérêt, mais je l’entends dans ce sens dans le livre.

Considérez-vous que l’intention de faire passer cet intérêt secondaire en premier soit un critère ?

S. H. : Non. Par exemple, imaginons un scientifique faisant partie d’un comité d’expert public qui examine les dossiers des pesticides des industriels. Il travaille dans une université mais, dans son temps libre, il a accepté de faire un travail d’étude ou d’être consultant d’un fabricant de pesticides. Qu’il y ait eu une relation financière ou pas, le fait même qu’il ait pu avoir des liens avec des industriels qui sont concernés par la décision qu’il a à prendre jette le doute sur l’objectivité dont il peut faire preuve.

Le conflit d’intérêt n’est pas un crime ou un délit, c’est une situation. Les scientifiques en situation de conflit d’intérêt ne sont pas des gens malhonnêtes à qui on a confié une mission secrète ou qui ont été payés pour influencer une décision – ça s’appellerait de la corruption et ce n’est pas la même chose. La puissance publique devrait arriver à filtrer les scientifiques qui pourraient avoir été influencés par une collaboration, ce dont ils sont toujours les premiers à protester bien sûr, car on est le plus mauvais juge de soi-même dans ces circonstances.

Mais les scientifiques pourraient répondre qu’ils sont de plus en plus amenés à chercher des fonds privés pour faire leurs recherches…

S. H. : C’est vrai que l’une des raisons principales de cette situation de conflits d’intérêt généralisés est le désinvestissement de la puissance publique de la recherche. Puisqu’il y a beaucoup moins d’argent dans la recherche publique, il faut en trouver ailleurs, et les industriels se sont évidements jetés sur cette occasion pour créer des liens avec des scientifiques et produire une matière scientifique qui va dans le sens de leurs intérêts et pas le contraire.

Les agences réglementaires – comme l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA), qui s’occupe de la sécurité des aliments pour 500 millions de personnes en Europe [1] – produisent toute une batterie d’arguments pour excuser le fait qu’il y ait beaucoup d’experts avec des conflits d’intérêt : « on ne trouve pas d’experts indépendants » ou « les meilleurs experts ont des liens avec les firmes », ce qui sous-entend bizarrement que les scientifiques indépendants seraient moins compétents… Quand ils devraient plutôt se demander s’ils pourraient produire une expertise indépendante et comment le faire.

Vous avez participé à l’enquête des « Implant Files ». Quel rôle le lobbying a-t-il eu dans la réglementation des dispositifs médicaux ?

S. H. : Nous nous sommes rendu compte que la commission européenne avait tout à fait conscience des lacunes du système de mise sur le marché des dispositifs médicaux : des organismes commerciaux payés par les industriels – il y a conflit d’intérêt dès le départ – certifient des produits sur la base de dossiers extrêmement légers. À la place, la commission voulait proposer qu’une agence européenne publique s’en occupe. Mais entre le moment où elle a enclenché ce processus de révision de la réglementation européenne en 2008 et le moment où elle a fait une première proposition en 2012, il y a eu un lobbying intensif des industriels et de ces organismes notifiés pour empêcher la « révolution » que voulait initialement la commission européenne. L’idée de changer un système qui repose sur une petite galaxie d’entreprises à but lucratif a immédiatement été rejetée par les industriels. 

Où en est ce projet aujourd’hui ?

S. H. : Une nouvelle réglementation a été adoptée l’année dernière. C’est très récent. La mise en œuvre de beaucoup d’aspects est encore en train d’être discutée, notamment sur un point extrêmement important : une base de données des incidents liés aux dispositifs médicaux doit être mise en place au niveau européen, mais aujourd’hui nous ne savons pas si ces incidents seront rendus publics, alors que c’est tout à fait fondamental en termes de santé publique. Les médecins devraient pouvoir avoir accès à ces informations avant d’implanter un dispositif dans un patient. Les patients eux-mêmes devraient avoir la possibilité de s’informer avant de se faire implanter une valve cardiaque, un pacemaker, une prothèse de hanche, des objets qui vont rester dans leur corps tout le reste de leur vie.

 

 [1] « Sécurité alimentaire : l’agence européenne minée par les conflits d’intérêts, selon une ONG», Stéphane Foucart, Le Monde, 14 juin 2017

 

À lire : Lobbytomie, Stéphane Horel, éd. La Découverte, 368 p., 14,99 €

La journaliste d'investigation Stéphane Horel  a été récompensée par le Prix Louise Weiss du journalisme européen pour Intoxication (La Découverte, 2015), son enquête sur les perturbateurs endocriniens. En 2018, elle a reçu, avec Stéphane Foucart, le European Press Prize de l'investigation pour leur série sur les Monsanto Papers, publiée dans Le Monde.

 

Propos recueillis par Sandrine Samii.

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