« Il fallait qu'on milite pour libérer les gens de l’abomination qu'est le colonialisme »

« Il fallait qu'on milite pour libérer les gens de l’abomination qu'est le colonialisme »

Après 132 ans de colonisation et huit ans de guerre avec la France pour son indépendance, l'Algérie est libre en 1962. Puis, pendant près de vingt ans, sa capitale devient un point de rencontre majeur entre les grandes figures révolutionnaires anticolonialistes. Elaine Mokhtefi, jeune américaine débarquée à Paris puis à Alger dans les années 1950, raconte son quotidien pendant cette riche, complexe et encore trop méconnue période de l’histoire.

« Dans les entrailles de Paris se préparaient des drames que j'allais mettre des mois à enregistrer et à comprendre. Une sous-classe et une sous-culture de travailleurs algériens immigrés engageaient la ville et le pays dans une bataille existentielle pour la reconnaissance et la liberté. » Elaine Mokhtefi arrive en France pour ses études, en 1951. Elle a 23 ans et espère beaucoup de ce pays européen qu’elle a longtemps idéalisé. Très vite, elle découvre une dimension de la culture et de l’histoire française dont elle ignorait tout. 

Entremêlant le témoignage historique, politique et personnel, ce récit est celui d'une jeune femme engagée dès les premières heures dans la lutte antiraciste et anticolonialiste, à la fois comme journaliste, traductrice mais aussi comme diplomate. Elaine Mokhfeti y flirte avec le mode autobiographique, entre analyses politiques et ellipses personnelles qui nous plongent dans sa jeunesse américaine et surtout dans la description d'un quotidien animé par les voyages, la découverte et les rencontres. Elle fut par exemple l’une des organisatrices du festival panafricain de 1969 à Alger et s’occupa personnellement de l’exil clandestin en Algérie d'Eldridge Cleaver, membre du parti des Black Panthers.

Quelques mois avant le soulèvement de la population algérienne contre le gouvernement Bouteflika en janvier 2019, Elaine Mokhtefi publiait Algiers, third world capital en Angleterre puis aux Etats-Unis. Quatre mois après, la version française Alger, capitale de la révolution sort en librairie aux éditions La Fabrique et ce mois-ci en Algérie, aux éditions Barzakh.

Le titre original de votre ouvrage, Algiers, third world capital, est différent de celui de la traduction française avec une dimension politique beaucoup plus prononcée – « capitale de la révolution ». Pourquoi avoir choisi cette traduction ?

Elaine Mokhtefi : J'ai rencontré Eric Hazan, le dirigeant de La Fabrique en novembre 2018. J’ai effectué moi-même la traduction française qui a été corrigée par la maison d’édition. Ce sont eux qui ont choisi le titre de manière assez judicieuse, au vu des manifestations qui ont lieu en ce moment en Algérie. La version originale du livre a été publiée par Verso, une maison d'édition anglaise, qui avait aussi fait le choix du titre. Je l’avais d'abord appelé From New-York to Algiers, A dreamer's journey : le voyage d'une rêveuse, mais les éditeurs ont voulu que ça résonne davantage comme quelque chose de politique. J’avais écrit ce livre comme le récit de mon parcours individuel, mes mémoires, pendant que mon mari, Mokhtar Mokhtefi écrivait le sien dans la pièce d’à côté (J’étais français-musulman, itinéraire d’un soldat de l’ANL). Son livre a été publié en Algérie aux éditions Barzakh, où le mien sortira en juin dans la même version que dans l'édition française. On se relisait et se critiquait mutuellement avec Mokhtar. Il ne connaissait mon histoire qu'en partie. Je savais que, en tant qu'américaine, ce que j'allais raconter était d'un intérêt particulier. Les Américains n'ont pas connu la guerre d'Algérie, ils l'ignoraient largement et se pensaient mieux que tout le monde parce qu’ils venaient d’abandonner les Philippines. Malgré Kennedy et son fameux discours, malgré les unes du New York Times, l'Algérie restait l'histoire de la France. Tout le monde soutenait la France. Personne ne connaissait l'Algérie ni ne savait ce qu'elle représentait à l'époque.

Le titre français rappelle celui du documentaire réalisé par Mohamed Ben Slama, lui-même inspiré par une phrase du révolutionnaire guinéen Amílcar Cabral : « Alger, la Mecque des révolutionnaires ». C'est un clin d'œil volontaire ?

E. M. : Oui, c’est une expression d’Amilcar Cabral qui disait que les catholiques allaient au Vatican, les musulmans à La Mecque, et les révolutionnaires à Alger. C'était vraiment le cas dans les années 1960. En 1962-1963, des militants des mouvements de libération s'y sont installés alors que de nombreux pays d'Afrique étaient encore occupés. L'armée algérienne formait des militaires, le Front de Libération Nationale (FLN) contribuait à former des diplomates et des hommes politiques pour les mouvements de libération alors en lutte. L’Algérie, c’était la pièce de résistance de la France impériale. Les Français ne voulaient pas l’abandonner. Perdre l'Indochine, la défaite de Dien Bien Phu, c'était déjà une ignominie pour eux. La France a été en guerre pendant un quart de siècle, de 1939 à l'indépendance de l'Algérie. C'est à peine croyable. La France avait le soutien des Etats-Unis, elle était la quatrième armée militaire du monde alors que les Algériens avaient à peine des fusils.

Votre livre s'ouvre sur un chapitre sur Paris, où vous avez eu un premier contact avec les Algériens. Pourquoi était-ce important de débuter le récit à cet endroit plutôt que dans Alger ?

E. M. : J’ai longtemps vécu à Paris avec mon mari, entre 1974 et 1994 avant que l'on s'installe à New-York. J’ai découvert Paris en tant qu’étudiante. J'étais très attirée par la culture de la France. Mais une fois là-bas, ce n'était pas exactement ce que je pensais, comme toujours quand on voyage… C’est là que j'ai découvert le colonialisme, les manifestations. J'ai compris assez rapidement qu'il y avait des problèmes coloniaux. J'avais peut-être idéalisé la France, la période des Lumières par exemple… J'ai observé une réalité bien différente. Il y avait une sous-population, une sous-culture énorme qui cherchait à se libérer. Tout le monde prenait parti à l'époque, dans toute l'Europe. Il fallait qu'on aide, qu’on milite pour libérer les gens de cette abomination qu'est le colonialisme.

Quel est votre première image de l'Algérie ?

E. M. : Je suis arrivée de nuit. Pour tout le monde, c’était le premier voyage en Algérie. On est descendus près de l'hôtel, dans une des deux rues principales d'Alger. Et en regardant autour de nous, on a vu une ville moderne, ce qui nous a surpris. Je ne sais pas ce que l’on imaginait rencontrer exactement… Devant nous, il y avait la grande poste, un bâtiment néocolonial. J'avais déjà été en Afrique subsaharienne. Il n'y avait quasiment pas de bâtiments importants, c'était assez peu construit, comme à Dakar, par exemple. Alger, au contraire, était une ville très construite. Il y avait beaucoup de modernité : un chemin de fer, des aéroports, des théâtres, des universités, la radio-télévision. On pouvait penser que c'était un pays méditerranéen européen, même si cette vision était trop pure. Il y avait eu un million de colons, donc tout cela avait été fait pour les intérêts de la France et des colons. Les 9 ou 10 millions d'Algériens ne comptaient pas. Si vous lisez les mémoires de Mokhtar, vous verrez que c'était très dur. La possibilité d'une culture internationale que la France proposait au lycée était si différente de celle qu'il connaissait dans son village ! Ses parents ne parlaient pas français… Il était très conscient de ce fossé et c'était terrible pour lui. Les quelques Algériens qui ont eu la possibilité d'avoir un enseignement racontent tous la même histoire. C'était en général un enseignant qui repérait les élèves intéressants. Il fallait aussi une bourse pour accéder au lycée. L’établissement se situait parfois loin du foyer et il fallait y être interne. J'ai entendu cette histoire tant de fois. Camus le raconte aussi dans La Première Enfance. Au moment de l’indépendance, l'Algérie a mis le paquet sur l'instruction. Pendant les premières années de l'indépendance, c'était le pays du monde qui mettait le plus grand pourcentage de son budget dans l'enseignement. Il n'y avait alors pas d'école dans leur propre langue. Il fallait maintenir le français, mais aussi introduire l'arabe pour une population illettrée. 

Vous racontez dans un passage du livre, justement, que vous aidez des gens à remplir leurs papiers à l’aéroport à chaque fois que vous atterrissez à Alger. 

E. M. : Oui, même ma mère, qui ne parlait pas bien du tout le français, remplissait des fiches d'atterrissage quand elle me rendait visite. Pendant toutes les années où j'ai habité en Algérie, c'était une pratique courante. Dans son livre, mon mari raconte son enfance, comment il est devenu membre de l'armée de libération jusqu'au jour de l'indépendance. Il avait six frères, et il est le seul qui a dépassé l'école primaire. Dans ces années-là, l'école était pour les français, pas pour les algériens. Seuls ceux qui avaient rendu des services à la France pouvaient envoyer leurs enfants à l'école. Au moment de l'indépendance, 90 % de la population algérienne était analphabète, après 132 années de colonisation. Il y a eu un appauvrissement de la population aussi bien du point de vue de la culture que de l'éducation.

Pouvez-vous nous parler du putsch de Boumediène en 1965 ? Quelles ont alors été les réactions au sein de la société ?

E. M. : Avant la guerre, les militants avaient organisé des réunions pour déterminer un certain nombre de principes. L'un d'entre eux était que la politique devait dominer le militaire. Mais assez rapidement, encore pendant la guerre, les militaires avaient déjà pris le pouvoir, et ils ont pu, une fois l'indépendance obtenue, imposer Ben Bella. Il existait le gouvernement provisoire de la République algérienne. Ils sont entrés dans Alger en essayant de prendre le pouvoir. Boumediene était déjà l'homme fort. 

Je pense que Ben Bella a vite mené sa propre politique, il n'acceptait pas qu'on lui résiste. Beaucoup d'anciens militants de rang élevé avaient déjà été mis en prison, éloignés dans le Sahara. Certains ont même tenté un coup d'Etat, de mener une guérilla. En même temps, il était président, chef du parti, etc. On voyait bien que petit à petit, il prenait de plus en plus de pouvoir. Il a contesté certains membres du gouvernement qui étaient très proches de Boumediène, notamment Bouteflika. À un moment, ils ont décidé d'agir contre lui. Beaucoup d'illusions ont disparu à ce moment-là. Les gens voyaient bien qu'il y avait beaucoup de paroles sans actes, que les promesses étaient une chose mais que les changements politiques n'advenaient pas de façon concrète. Mais il y a eu très peu de réactions. Des hommes politiques ont tout de suite réagi, ils ont essayé de fonder un parti politique souterrain, qui a été très rapidement défait. Des Algériens ont aussi été torturés, emprisonnés, alors qu'ils avaient libéré le pays. 

Est-ce que vous souhaitiez clarifier d'autres histoires avec ce livre, notamment ce lien retrouvé avec votre propre terre natale, les Etats-Unis ? 

E. M. : Mon histoire avec les Black Panthers est très importante. D'un coup, je me sentais à nouveau américaine. C'est une des choses auxquelles je suis très fière d'avoir participé, de les avoir aidés à s'établir à l'étranger. Et puis leur histoire a duré. Je suis très contente d'avoir pu jouer un petit rôle dans cette histoire.

Aux Etats-Unis, le FBI a vraiment tout fait pour détruire leurs bureaux, pour emprisonner les individus, les futurs dirigeants, pour les écraser. En Algérie, ça n'a pas duré non plus, car ils sont arrivés en 1969 alors qu’ils étaient déjà en déclin aux Etats-Unis. Il est difficile de mener une bataille depuis l'étranger. Il n'y avait pas les technologies de communication qu'on a aujourd'hui. C'était beaucoup plus difficile de se faire entendre là-bas, en venant de si loin. Ensuite, quand ils se sont divisés aux Etats-Unis, ça a eu un impact sur le plan international. Mais leurs idées, leur influence sont restées intactes. Dans les mouvements actuels, comme le Black Lives Matter, on retrouve leur influence. Ce n'était pas une organisation seulement politique, elle était aussi très sociale. Ils organisaient des petits-déjeuners pour les enfants, des voyages en prison pour rendre visite aux prisonniers, des cours où ils ont invité des personnes de la communauté noire à participer, des ententes avec des organisations qui n'étaient pas noires. Ils n'avaient pas un programme raciste, bien au contraire, ils voulaient engager les autres. Ils se voyaient en tant que révolutionnaires, pas en tant que révolutionnaires noirs. Ils avaient lancé énormément d'idées de philosophie politique qui sont toujours admises et pratiquées.

Dans votre livre, vous mentionnez votre collaboration avec Elridge Cleaver, et, par ailleurs, sa façon de traiter sa femme. On se pose alors la question de la convergence des luttes. Qu'en était-il du féminisme dans cet univers ?

E. M. : Beaucoup de camarades ont attaqué Elridge parce qu’il traitait sa femme extrêmement mal. Ses propres camarades se sont réunis avec lui et l'ont critiqué fortement, ils acceptaient difficilement sa façon de la traiter. J'ai lu que cette question avait été soulevée chez les Black Panthers à maintes reprises. Il y avait une tendance anti-femmes très forte. Quand je lui ai demandé pourquoi il la traitait comme ça, il m'a répondu : « Il y a des gens qui demandent d’être traités comme ça ». C’est totalement faux, personne ne veut être traité comme cela ! C'était une réponse vraiment difficile à accepter. Avec d'autres femmes, il était très affectueux, gentil, d’égal à égal, mais pas avec celle qu'il possédait. C'était affreux. 

Il y a deux manières de voir au sein d'une même personne. On en respecte certains, on manque de respect à d'autres quand on croit qu'on a un droit dessus, par le mariage, les positions dans le travail… Moi-même, je n'ai pas eu de difficultés particulières en tant que femme, plutôt parce que j'étais américaine dans une société qui était assez nationaliste. C'était une période spéciale, on avait tellement besoin d'aide. On acceptait des gens dès qu’ils avaient un peu d’instruction, et on les respectait plus que sa propre femme. 

Qu’est ce qui rapprochait les gens à ce moment-là ? On a l’impression en vous lisant que la religion n’avait pas beaucoup d’importance par rapport à la culture, par exemple avec le festival panafricain d’Alger qui a eu lieu en 1969…

E. M. : Mon mari disait que dans les maquis, personne ne parlait de religion. C'était une condition de justice qui déterminait leur conduite. La religion a joué un rôle important plus tard, pendant la guerre civile. C'était quelque chose qui était toujours là, mais dont on ne discutait pas. On était très ouverts, on avait l'impression qu’on pouvait changer le monde, que les choses qui divisaient les gens n'avaient pas d'importance, même si c'était là en sourdine.

Aujourd’hui, j'ai l'impression qu'il n'y a pas vraiment de politique de la culture. Il y a des organisations, mais il n'y a plus d'effervescence. Petit à petit, les cinémas ont fermé, il n'y en a pratiquement plus à Alger. Il y a des festivals, mais qui brassent toujours les mêmes personnes. Peut-être que cela va changer. Il y a énormément de maisons d'édition, il y a une certaine liberté de la presse… Mais ce sont ceux qui ont libéré l'Algérie il y a cinquante ans qui l'ont ensuite réprimée. Heureusement, il y a eu une étincelle ces derniers mois. 

Comment percevez-vous le soulèvement qui se déroule en Algérie actuellement ? 

E. M. : Les gens ont eu le courage de sortir dans la rue. C'est réjouissant, cette espèce de deuxième révolution. On ne peut qu'espérer qu'ils arrivent à changer de régime. Je crois qu'il y aura des améliorations de la situation. Est-ce qu'ils arriveront à faire reculer l'armée, les militaires, c'est une autre question… Mais les manifestants sont aussi puissants, ils sont sortis par millions dans la rue et ils continuent. Je leur souhaite bonne chance. Il faut réagir, parler, aller aux manifestations, aider à les organiser… Ici comme ailleurs. Aux Etats-Unis, les mouvements se multiplient depuis que Trump a accédé au pouvoir. Les gens sont plus conscients de leur devoir d'honnêteté, ils sont partis dans la rue, ils se sont mélangés à d'autres pour combattre ce régime. J'ai toujours été très affectée par la liberté de l'individu, de la nation. Quand on naît en société, on a une responsabilité vis à vis du sort de notre communauté.

Propos recueillis par Eugénie Bourlet et Marie Fouquet.

À lire : Alger, capitale de la révolution, Elaine Mokhtefi, La Fabrique, 288 p., 15 €.

 

      Rencontres avec Elaine Mokhtefi 

  • Le mardi 11 juin à 19h, à la librairie Quai des Brumes à Strasbourg (Quai des Brumes, 120, Grand’Rue, 67000 Strasbourg) ;
  • Le mercredi 12 juin à 19h, à la librairie Transit (45 boulevard de la Libération, 13001 Marseille) ;
  • Le samedi 15 juin à 16h, à La Colonie ( La Colonie , 128 rue La Fayette, 75010 Paris).

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