« Découvrir les poèmes de Rimbaud, c’était comme ouvrir une boîte pleine de joyaux »

« Découvrir les poèmes de Rimbaud, c’était comme ouvrir une boîte pleine de joyaux »

À l’occasion de la publication de son dernier roman chez Gallimard, Dévotion, nous avons rencontré Patti Smith qui nous parle de littérature, des Quatre filles du Dr March à Patrick Modiano en passant par son idole Rimbaud, mais aussi de ses liens avec Paris et la culture française. 

Quel est votre rapport au livre, à la littérature, qui semble prendre une place plus importante aujourd’hui, notamment dans l’écriture… 

Mes deux parents étaient de grands lecteurs. Ma mère lisait majoritairement des romans d’amour et mon père lisait de tout. De Jung à H.T. Wells en passant par des auteurs d’ufologie (1) ou de science-fiction, la Bible… Il lisait un tas de choses différentes. Il y a toujours eu des livres autour de moi. J’étais très jeune lorsque j’ai lu la Bible, de l’ufologie et de la poésie. Nous n’avions pas beaucoup de jouets, pas beaucoup d’argent mais il y a toujours eu des livres. Quand j’ai grandi, au début des années 1950, les gens, après la Seconde Guerre mondiale, voulaient vendre leurs vieux objets et reprendre le cours de leur vie. Ils ont récupéré les vieilles bibliothèques de leurs grands-parents, parfois de très belles éditions, parfois de vieux livres conservés dans des boîtes ou des sacs-poubelle, et les vendaient à l’église pour quelques pièces. On pouvait acheter les livres pour rien du tout ! J’ai toujours aimé les livres.

Une première lecture qui vous aurait conduite à la littérature ?

J’avais un beau petit livre de poésie pour les enfants, des poèmes de William Butler Yeats et de William Blake. Mais j’adore Pinocchio et Alice au pays des merveilles. Je n’étais pas très intéressée par les essais ou les livres très réalistes. J’adorais les livres de fiction. Peter Pan… !

Avez-vous commencé à écrire à New York dans le contexte que l’on connaît, ou bien cela a commencé avant, pendant cette jeunesse bercée par les livres dans le New Jersey ?

J’ai écrit toute ma vie. Comme je le disais, j’adorais les livres, et quand j’avais à peu près 9 ou 10 ans, j’ai lu Little women (Les quatre filles du docteur March, Louisa May Alcott), un roman classique du temps de la guerre civile qui met en scène quatre jeunes filles, quatre sœurs. Et l’une d’elles, Joe, me ressemblait beaucoup. Un garçon manqué qui ne s’intéresse pas vraiment aux choses traditionnellement consacrées aux filles, en dehors des conventions. Un personnage comme celui d’Emily Brontë. Ce genre de fille était rare, qui veut simplement lire, écrire et qui devient écrivaine. J’ai découvert à ce moment-là et avec surprise qu’une fille comme moi pouvait écrire ! Donc j’ai commencé à écrire en secret.

Vous semblez avoir un lien particulier avec la littérature française, déjà dans Just Kids vous parlez de poètes français mais aussi dans la première partie de Dévotion, dans laquelle vous racontez vos séjours à Paris et à Sète… 

Je ne saurais expliquer pourquoi la littérature française m’a davantage attirée que la littérature américaine. J’ai évidemment aimé des livres américains comme Moby Dick de Melville, Sylvia Plath, Walt Whitman, Allen Ginsberg, mais lorsque j’ai lu, par exemple, et même en traduction, les poèmes de Rimbaud, il me semblait pour la première fois, qu’il y avait là un nouveau langage. C’était comme ouvrir une boîte pleine de joyaux, une caverne d’Ali Baba. J’avais 15-16 ans et j’étais intoxiquée par ce langage, plus encore que je n’ai pu l’être par celui de Bob Dylan. Il y a aussi les films français, ceux de la nouvelle vague. Ces réalisateurs font écho à ma sensibilité. L’architecture parisienne aussi, qui est directement liée à l’histoire littéraire. Il suffit de sortir de cet immeuble pour croiser une statue de Voltaire, puis on peut traverser un jardin dans lequel on trouve une statue de Baudelaire. Partout où l’on va il y a des hommages. Le nom des rues ! Aux États-Unis, on trouve davantage de références historiques et politiques. Certes il y a la présence de nos poètes, de nos écrivains, mais à Paris c’est plus intense. C’est aussi la première ville que j’ai visitée quand j’ai mis un peu d’argent de côté. C’était en 1969, j’avais 20 ans et pas beaucoup d’argent, et je suis restée pendant trois mois. Ma sœur et moi dormions sur des bancs dans les parcs et dans des chambres où il y avait quarante autres jeunes qui dormaient par terre. C’était une aventure incroyable ! J’écrivais des poèmes sur mes portfolios et je me sentais épanouie.

Vous parlez aussi d’auteurs plus récents, comme Patrick Modiano qui revient souvent parmi vos références…

Oui, j’adore ses livres. J’aime être seule et voyager seule, mais j’aime bien avoir un compagnon d'imaginaire. Quand je suis à Paris j’ai toujours ma sœur avec moi, mais j’ai aussi Patrick. Au travers d’une rue calme et étrange, la réminiscence d’un vieil hôtel ou d’un immeuble bizarre… Il y a un véritable univers qui traverse ses romans et des liens qu’il est facile d'établir entre eux. C’est la même chose dans mes livres, le lecteur reconnaîtra des scènes communes dans différents titres. Comme une constellation. C’est comme cela que je perçois l’œuvre de Patrick Modiano.

Vous partagez avec vos auteurs favoris une maison d’édition : Gallimard. Comment s’est faite cette rencontre ?

Quand j’avais 20 ans, j’adorais Albert Camus. J’avais la version française de L’Étranger en livre de poche puis je l’ai lu en anglais, donc je connaissais les éditeurs – il y avait Alfred Knopf aux États-Unis et Gallimard en France – et je me souviens d’avoir dit à Robert Mapplethorpe que ces deux-là seraient aussi mes éditeurs. Et puis, après Just Kids, j’ai réussi ! Quand j’ai appris que Gallimard était intéressé, j’étais tellement excitée ! Puis je suis venue ici, dans les bureaux de Gallimard. C’était comme si j’étais dans ceux d’Albert Camus lui-même, traverser le jardin de la maison, dans les pas de grands écrivains… Publier chez Gallimard, c’est faire partie de cette famille littéraire et spirituelle. J’en suis très fière. Même à mon âge, à presque 72 ans, je me sens comme une adolescente en venant ici. J’ai toujours rêvé de pouvoir dire à Robert : « Je l’ai fait ! Cela m’a pris du temps, mais j’y suis. »

Dans ce livre, il est aussi question de Simone Weil. Vous lisez un de ses livres alors que vous arrivez en France en 2016, au moment où vient l’idée de l’intrigue de Dévotion, pendant un trajet Sète-Paris…

J’aime beaucoup la lire. C’est le genre d’écrivains et de personnes avec lequel il faut suspendre tout jugement, ainsi on peut avoir accès à son parcours. Elle a certes beaucoup de rancœur, mais elle a su gravir les échelons. Il y a davantage de critiques la concernant à cause des méthodes de pensées contradictoires qu’elle pouvait avoir. Elle était une intellectuelle qui aimait la France et avait un esprit révolutionnaire. Et sa vie a changé du tout au tout parce qu’elle était juive. Elle n’était pas capable de faire ce qu’elle a voulu à cause de ça. Elle avait de la compassion pour la mort, les soldats, les enfants du purgatoire… une sensibilité particulière. Certains rappellent les mauvais aspects de sa personnalité, moi je préfère mettre en avant ses qualités. Elle était une personne complexe et je continue de la découvrir aujourd’hui. Elle est l’une des voix les plus importantes du XXe siècle. 

Et vous la comparez à votre personnage Eugenia, une jeune fille passionnée de patinage artistique, assez solitaire, intelligente…

Elle est pourtant si différente ! Simone ne supporte pas d’être touchée, alors qu’Eugenia est accro au plaisir. La ressemblance, c’est qu’elles sont toutes les deux des prodiges, génies, hautement intelligentes, obstinées, semblables aussi dans leur look, elles sont petites, avec des cheveux excentriques… Mais Simone n’était pas sportive. Eugenia est une artiste athlétique. Elles sont deux opposés, dans un sens. Ce qui m’a intriguée, c’est qu’en lisant sa biographie, j’ai découvert que Simone était un prodige et que cela s’est manifesté très tôt. C’était aussi le cas de son frère, qui était un génie des mathématiques. En voyant à la télévision cette athlète (dans la première partie du livre Patti Smith raconte qu’elle tombe, à Paris, sur une compétition de patinage artistique à la télévision, et qu’elle s’est inspirée d’une des athlètes qu’elle y a vue, ndlr), je me suis demandée ce que donnerait un personnage sportif qui aurait les qualités de quelqu’un comme Simone, son intelligence, sa vision. Ça donne un génie sportif. C’est plutôt cette rencontre-là qui a donné naissance à Eugenia. Un personnage qui se moque du monde, qui ne s’intéresse pas à l’or mais uniquement à son ambition de faire quelque chose de beau, comme une artiste ! Les choses changent aujourd’hui, mais je viens d’un endroit où l’on pouvait choisir faire de l’art si l’on voulait faire quelque chose qui transforme les gens, qui les surprend. Les objectifs ont changé aujourd’hui il faut être dans la meilleure galerie, être le plus connu, le plus riche… Cela ne concerne pas tout le monde évidemment, mais on vit dans une société aujourd’hui où les motivations et les objectifs ont été déplacés, dans tous les domaines. Eugenia se moque des médailles et des compétitions, elle préfère se concentrer sur quelque chose que personne n’a fait avant. C'est une figure magnifique et complexe. Elle le fait car cela fait partie d’elle-même. Elle est une métaphore de l’artiste. Simone n’avait pas d’ambition personnelle non plus, elle était dévouée aux autres.

Dans la relation qu’Eugenia entretient avec Alexander et par ce retournement de situation soudain dans l’intrigue, on pourrait voir un renversement de la domination masculine. Cet homme beaucoup plus âgé qu’elle et qui dès lors qu’il tombe amoureux d’elle, bouleverse son quotidien dans lequel elle semblait pourtant heureuse…

Non, il n’y a pas vraiment de philosophie dans ce texte, cela arrive et c’est tout. La raison pour laquelle elle commet cet acte, n’est pas qu’il la domine mais plutôt qu’il est un symbole de son propre désir qui l’oppresse. Quand elle tire sur lui, elle tire sur la source de ce désir. À la fin souvenez-vous elle se rend compte qu’après tout cela, elle éprouve du désir pour lui. Car ce n’était pas lui qu’elle voulait tuer, c’était ce qu’il y avait en elle. Il ne s’agit pas d’un récit féministe, Eugenia n’est pas une victime. D’ailleurs elle est davantage oppressée par son entraîneuse, Mary, qui essaye de faire d’Eugenia la championne qu’elle-même n’a pas été. Mais Eugenia souhaite uniquement être une artiste !

Vous parlez aussi de vous à travers ce personnage…

Dans un sens oui. Ce qui nous guide est équivalent. Faire quelque chose qui n’avait pas été fait, quelque chose de nouveau. Faire quelque chose comme Coltrane, Jimi Hendrix… Faire quelque chose qui reste après la mort. J’y travaille encore. Je vais avoir 72 ans, et je ressens toujours cela, cette seule œuvre à accomplir un jour, même si cela ressemble à une illusion, c’est au moins une trajectoire. Peut-être que je ne la publierai jamais cette œuvre, peut-être qu’elle je l’ai déjà écrite et qu’elle est dans un tiroir. C’est comme cette anecdote sur Jackson Pollock qui ouvre un livre sur Picasso et qui s’énerve et jette le livre à travers la pièce en criant « Il a tout fait ! » Son but a été de trouver quelque chose de nouveau à faire, que Picasso n’avait pas accompli. Et il l’a fait !

 

Propos recueillis par Marie Fouquet.

À lire : Sa critique de Dévotion, parue dans le numéro 12 du Nouveau Magazine littéraire (daté décembre 2018).

 

(1) Étude des objets volants et phénomènes aérospatiaux non identifiés (Larousse).

 

Photo : Patti Smith © Edouard Mapplethorpe/Ed. Gallimard

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