Déconstruire les idées reçues sur Vichy, Pétain et les juifs pour mettre fin aux faux débats

Déconstruire les idées reçues sur Vichy, Pétain et les juifs pour mettre fin aux faux débats

Dans son dernier livre L’État contre les juifs (Grasset), l’historien Laurent Joly reprend précisément les rôles des différents acteurs durant la période de la collaboration pour mettre à bas certaines idées reçues et contre-vérités relayées notamment par Éric Zemmour.

Quelles sont les racines de l’antisémitisme français ? 

A la fin du 19ème siècle, le nationalisme et l’antisémitisme surgissent dans l’espace politique à la faveur du boulangisme puis de l’affaire Dreyfus. En 1898, un groupe antisémite est constitué à la Chambre des députés. L’antisémitisme est en vogue. Politiquement, c’est rapidement un échec, mais ses idées s’installent. A la veille de la Grande Guerre, le doctrinaire royaliste Charles Maurras théorise l’antisémitisme d’Etat, qui vise à revenir sur la Révolution française. Celle-ci a fait des juifs des Français, il faut revenir là-dessus, et éliminer les juifs de la fonction publique et de l’armée : ainsi n’y aura-t-il plus d’affaire Dreyfus… Le « statut des juifs » selon Maurras est un antisémitisme politique, qui ne vise pas à maltraiter ou à expulser les juifs présents depuis toujours, mais à en faire des sous-citoyens, des étrangers dans leur pays. 

Après l’arrivée au pouvoir de Léon Blum (1936) et la crise de la fin des années 1930, de plus en plus d’activistes d’extrême droite en appellent à un « statut des juifs » en France, dans le sillage de Maurras. Mais ils demeurent très minoritaires. En revanche, ce qui n’est pas minoritaire, c’est l’antisémitisme conservateur qui vise les étrangers et les naturalisés (suite à la nouvelle loi sur la  nationalité de 1927 qui permet la naturalisation au bout de 3 ans). C’est cet antisémitisme-là qui va avoir le plus de force sous Vichy.

Vous notez l’évolution des discours présidentiels sur Vichy qui atteint son paroxysme avec Emmanuel Macron…  

Bien sûr, le Président parle de l’histoire pour le présent et l’avenir. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il ait axé son discours du 16 juillet 2017 sur le péril de l’antisémitisme, dont on voit de nos jours combien il est toujours vivace. Mais, ce qui me frappe, dans l’évolution des discours depuis 1995 (Jacques Chirac), c’est qu’elle reflète aussi une ignorance grandissante dont profite un Zemmour, et qui aboutit à relativiser l’exceptionnalité de la Shoah. Ce sont deux faces d’une même médaille. Zemmour peut expliquer qu’en somme c’était normal d’arrêter des juifs étrangers et que tout le monde était pour, à commencer par les juifs français ! Et, dans le même temps, vous avez le Président qui, dans son discours sur le Vel d’Hiv, ne parle pas du génocide des juifs, de l’occupation allemande, mais uniquement de la responsabilité de la France, du mal antisémite… Dès lors qu’on met tout sur le même plan, on ne comprend plus quelles étaient la politique nazie et celle de Vichy.

La politique allemande visait à tuer les juifs, tous les juifs d’Europe, c’est une politique sans précèdent dans l’histoire. La politique de Vichy, c’était d’éliminer « l’influence juive » dans l’État et l’économie, et de refouler les juifs étrangers. Pour comprendre ce qui a amené Vichy à accepter de céder à la pression nazie et de livrer le nombre de juifs exigés (40 000 en 1942), il faut partir de là : Vichy voulait se débarrasser, ou plutôt rendre aux Allemands, les réfugiés de la fin des années 1930. Mais le principal moteur de la politique de Vichy était – c’est une évidence qu’il faut rappeler – la volonté d’alimenter à tout prix la politique de la collaboration. Joue enfin la logique de la souveraineté administrative, fondamentale pour un Bousquet : pour le chef de la police de Vichy, il est primordial que ses policiers agissent de manière autonome et pas comme en 1941 dans des opérations « mixtes » avec des soldats allemands. C’était, pour lui insupportable.  

En 1942, a lieu un tournant dans la politique de Vichy… 

C’est d’abord un tournant dans le processus de la « solution finale ». Au départ, les Allemands veulent débarrasser l’Europe des juifs. En 1940, par exemple, ils en expulsent, notamment vers la zone libre de Vichy. Puis, cette politique va se cristalliser en une politique génocidaire prenant la forme d’un assassinat systématique au tournant de l’année 1942. Au printemps, un objectif temporel est fixé par Himmler : l’extermination des juifs aura lieu dans le cadre de la guerre et devra être achevée au bout d’un an. C’est cette pression là que Vichy va subir à un moment où Pierre Laval vient de revenir au pouvoir et déclare, peu à après, à la radio : « Je souhaite la victoire de l’Allemagne »… Donc Vichy, plus que jamais, collabore. 

Le mécanisme qui se met en place n’est pas « On a une pression, les Allemands réclament les juifs français, on va faire la politique du moindre mal et, pour les contenter, sacrifier les juifs apatrides »… Non, Vichy veut se débarrasser des juifs apatrides (raison pour laquelle il propose ceux de zone libre que les Allemands ne réclament pas) et satisfaire les desiderata nazis (donc il faut livrer à tout prix 40 000 juifs).

Vichy avait des marges manœuvre qu’il n’a pas utilisées. Les enfants arrêtés au Vel d’hiv étaient français à titre irrévocable. Il était possible de dire : on ne peut pas déporter des juifs apatrides qui ont des enfants français. On pouvait invoquer la convention de la Haye et la convention d’armistice (qui empêchait la livraison de citoyens non allemands). Si Vichy avait voulu faire une politique du moindre mal, il aurait dû jouer la carte du droit. Mais jamais Vichy ne se réfère au droit. Vichy ne fait valoir que des considérations politiques. « On va vous livrer le nombre de juifs demandé mais vous nous laissez les choisir ». A la fin de l’année 42, l’objectif initial fixé par les SS est plus qu’atteint avec 42 000 juifs déportés sur les 40 000 demandés.            

Vous parlez d’une méconnaissance de cette période alors que l’on a rarement eu accès à autant de documents… 

On perd le rapport concret à ce passé. Vichy, la Shoah, c’était il y a plus de 70 ans. En outre, l’abondance d’informations est souvent biaisée. Il y a beaucoup de confusion. Il suffit de regarder certains documentaires. Domine le plus souvent un discours facile, excessivement culpabilisateur, sans parler des amalgames accusant Vichy de mesures prises par les Allemands, comme le recensement des juifs d’octobre 1940 ou l’étoile jaune… Et puis, dans les années 1980-1990, l’historiographie était dominée par une logique judiciaire : il fallait prouver la culpabilité de Vichy. On avait tendance à oublier l’occupant. Or, si on ne tient pas compte de la politique allemande, on se perd dans ces faux débats du type « si 75 % des juifs ont survécu c’est grâce à Vichy. » Et l’on oublie que, pour les nazis, la France n’était pas un territoire prioritaire de la « solution finale ». La priorité, en France, l’un des plus riches pays d’Europe et dont la situation géopolitique était décisive, était l’exploitation des ressources et la sécurité. 

Le but de mon livre, c’est de montrer, à chaque étape de l’Occupation, quelles étaient les marges de manœuvre de Vichy face à la politique allemande, quels choix on pouvait faire en 1940, 1942 ou 1944, selon le contexte. Si l’on n’est pas très rigoureux par rapport à cela, c’est la porte ouverte à toutes les simplifications et au révisionnisme zemmourien.

Comment expliquer l’écho d’un Zemmour ?

Zemmour est une sorte de cheval de Troie des théories d’extrême droite. C’est un produit de son époque bien sûr, le reflet de la montée du nationalisme autoritaire en Europe, du mépris grandissant pour les droits de l’homme. Mais étonnamment, sur Vichy, il est très archaïque. A l’extrême droite, Marine Le Pen a publiquement rompu avec son père sur Vichy, Pétain, la collaboration. Zemmour lui n’hésite pas à reprendre la défense de Laval en 1945 (« le moindre mal »), et celle de Pétain (« le glaive et le bouclier »), qu’il met à sa sauce dans ses livres. C’est assez déroutant, même pour ses admirateurs. Alors pourquoi fait-il cela ?

Je dois avouer que j’ai dû mal à comprendre. Il est clairement dominé par le ressentiment. Sans doute faudra-t-il un peu de recul historique pour saisir pourquoi l’héritier d’un prophète de malheur comme Drumont et d’un penseur violemment dogmatique comme Maurras s’appelait Zemmour

Propos recueillis par Aurélie Marcireau.

L'État contre les juifs. Vichy, les nazis et la persécution antisémite, Laurent Joly, éd. Grasset, 368 p., 20,90 €

 

Photo : (De gauche à droite) Philippe Pétain, le général Emile Laure, le ministre de l'Intérieur Pierre Pucheux et le directeur du cabinet civil Henry du Moulin de Labarthète sortent du conseil des ministres qui s'est tenu au Pavillon Sévigné à Vichy le 12 août 1941 © AFP PHOTO / FRANCE PRESSE

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