Bernard Cerquiglini : « La grammaire est une affaire d’État »

Bernard Cerquiglini : « La grammaire est une affaire d’État »

Dans l'essai Le ministre est enceinte, Bernard Cerquiglini, linguiste et membre de l’Oulipo, aborde la querelle de la féminisation des noms en français. Les réticences face à cette évolution linguistique sont révélatrices des forces qui sont à l’œuvre dans la francophonie, et, plus largement des enjeux politiques de la langue.

La féminisation des fonctions s’est heurtée en France à la frilosité de l’Académie française, qui a tenté de juguler cette évolution à coups de justifications scientifiques invalides. En retraçant ce processus lent et laborieux, Bernard Cerquiglini met en lumière les rapports entre langue et pouvoir, entre grammaire et mode de pensée. Il nous fournit un éclairage linguistique rigoureux, truffé d’anecdotes, d’humour et parfois d’ironie, pour démonter tout argument conservateur, et bien souvent misogyne, contre la féminisation. Il remonte ainsi à l’entreprise d’épuration du français menée par les grammairiens du XVIIe siècle pour expliquer la sacralisation de la langue qui en a découlé. Contre le purisme rétrograde et non justifié de l’Académie française, qui donne lieu à des incohérences syntaxiques telles que « le ministre est enceinte », le linguiste invite à considérer les néologismes comme un signe de vitalité de la langue, plutôt que de s’imaginer, bien à tort, que le français entrerait en décadence. Cette langue dispose des ressources nécessaires pour que la parité y soit inscrite ; les usages attestés en périphérie enrichissent le lexique pour dire la réalité contemporaine sans porter atteinte à la syntaxe : l’innovation linguistique est indispensable pour que la langue soit en phase avec le monde d’aujourd’hui.

La féminisation a été enclenchée très tardivement en France, alors qu’au Québec par exemple, le processus a rencontré beaucoup moins de réticences. Pourquoi la France est-elle si frileuse aux évolutions linguistiques ?

Bernard Cerquiglini : La féminisation a commencé tôt partout ailleurs, en particulier au Québec, où elle a accompagné la Révolution tranquille. Cette révolution a donné des droits notamment aux femmes, et les femmes, ayant pris des droits, ont pris la langue. Mon essai vient donc en effet d’une interrogation : pourquoi les instances françaises ont-elles bloqué si longtemps ? C’est tellement naturel de féminiser, et juste linguistiquement, grammaticalement, socialement… Maintenant qu’on féminise en France, on se rend compte que dire « le ministre » pour une femme est monstrueux. Or, nous l’avons fait pendant si longtemps…

« L’identité langagière, immuable et nouée d’interdits, est le denier sacré d’une société laïque. La néologie, dès lors, tient du sacrilège », écrivez-vous. Cette sacralisation de la langue est-elle une spécificité française ? Ce phénomène est moins présent dans d’autres langues mondiales comme l’anglais ou l’espagnol : cela tient-il au fait qu’elles ne sont pas dotées d’un tel foyer de légitimation comme l’est Paris ?

B. C. : En effet. Prenez l’exemple de l’espagnol : le dictionnaire de l’Académie royale de Madrid est « polynorme » : il renseigne la norme madrilène, la norme mexicaine, etc. Les Espagnols sont beaucoup plus ouverts à la diversité linguistique. Et pourtant on ne peut pas dire que l’espagnol soit en danger.

L’allemand aussi a un dictionnaire qui renseigne les usages suisses, autrichiens, etc. Quant à l’Académie française, elle est fière de signaler qu’elle a introduit quelques belgicismes dans son dictionnaire… Mais il ne suffit pas d’en introduire quelques uns, il faut faire un dictionnaire qui soit complet !

« Nouvellement minoritaires, les locuteurs hexagonaux voient leurs représentations mises à mal ; l’arrogance langagière, notamment, est frappée d’obsolescence.» Le temps est-il vraiment passé de l’infériorité linguistique des périphéries ?

B. C. : Je pense que nous sommes à un tournant. L’échec de l’Académie française – elle n’a pas réussi à empêcher la féminisation – est signe des temps. La France commence – difficilement – à entrer dans la francophonie. Emmanuel Macron l'a bien compris : il prononce de très beaux discours sur l’égalité francophone, sur un français mondial, il a même passé commande d'un dictionnaire de la francophonie. Le 20 mars dernier, il a reconnu : « Le français s’est au fond émancipé de la France ». Mais où a-t-il donné son discours ? À l’Académie française.

Les locuteurs des périphéries sont passés de l’insécurité linguistique à une forme de confort. Il y a encore une quarantaine d’années, on pourchassait les belgicismes et les québecismes, on les corrigeait. C’est moins le cas maintenant. Beaucoup de Français cultivés continuent pourtant à penser que le français a été importé en Belgique. Or, le français s’est séparé du latin dans une zone qui correspond plus ou moins à la Wallonie du Sud et à la France du Nord. Cela en dit long sur le fait que le français est considéré comme la langue de la France, et que la périphérie parle forcément un moins bon français. Mais c’est en train de changer, difficilement certes, mais c’est en cours.

Vous identifiez deux traditions en France, deux types d’attitude face à la langue : la tradition puriste et la tradition nataliste. En quoi consistent-elles ?

B. C. : La tradition majeure est le purisme. Au XVIIe siècle, les grammairiens entreprennent de purifier la langue de Montaigne, Rabelais, Molière, très riche en variantes. Cela a des avantages, en particulier sur le plan de la syntaxe : grâce au travail de Vaugelas, les variantes syntaxiques ont disparu. Mais on a aussi épuré le vocabulaire, et on continue de le faire, et ça c’est dommage. La deuxième tendance, que je défends vivement, qu’on retrouve par exemple chez Du Bellay ou Fénelon, est la tendance « nataliste » : cela consiste à faire des mots comme on fait des enfants. Si on veut faire pièce à l’anglais, il faut des mots ! Au XXIe siècle, on ne peut plus être purificateur.

On a affaire à une langue en plein essor. On n’a jamais autant parlé français : les derniers chiffres de l’OIF indiquent 300 millions de locuteurs francophones ! Comment voulez-vous contrôler ça ? La francophonie est avant tout une syntaxe, au sens grec, c’est-à-dire une alliance, c’est ce qui nous réunit. L’Académie s’est conduite en plein XXe siècle comme au XVIIe siècle. Il faut qu’elle redéfinisse son rôle. Puisqu’elle défend la langue, qu’elle se réjouisse de ce dynamisme ! La féminisation, c’est une néologie merveilleuse ! On a inventé, ou ressourcé, de nombreux mots dans cette entreprise de féminisation.

Je ne supporte pas le discours décliniste, même si c’est un fonds de commerce comme un autre. En septembre dernier, Jean-Marie Rouart publiait une tribune dans Libération titrée « Notre langue est en décadence ». Trois jours après, Eric Zemmour, dans le Figaro Magazine, déclare que la langue française est en péril. S’ils ont du succès avec ce genre de déclarations, tant mieux pour eux, mais c’est faux ! D’ailleurs ces gens-là ne donnent jamais un seul exemple, si ce n’est celui des abréviations SMS, sans se rendre compte que le SMS est une écriture de la langue, et que quand vous prenez des notes, vous abrégez aussi. Pourquoi craint-on que le français entre en décadence ?

En ce qui concerne le genre masculin, l’Académie française suggère le terme de genre non marqué, et soutient qu’il n’y aurait donc aucune forme de discrimination dans la règle du « masculin l’emporte ». Cette idée tient-elle la route ?

B. C. : L’Académie propose une science structurale pour justifier un usage puriste. La pensée structurale vient justifier la domination masculine, quel hasard ! L’Académie a été réticente à la féminisation pour des tas de raisons, parmi lesquelles il ne faut pas oublier la misogynie. Je pense que cette idée qu'il n'y aurait qu’un « genre marqué » et un « genre non marqué » sert simplement à faire taire les féministes. Cela se veut scientifique, mais cela revient à dire aux femmes : « vous voulez que votre féminité soit inscrite dans la langue ? Pas la peine, puisque la masculinité n’y est pas inscrite ! ».

Je montre dans le livre que le masculin présente une valeur générique, mais reste d’abord un masculin. Prenez l’exemple suivant : « 52 % des Français qui font du sport ont déjà trompé leur femme au moins une fois ». En cours de phrase on passe de l'emploi générique (tous les Français) au sens spécifique (les hommes français). La valeur générique du masculin n’apparaît que dans certains contextes linguistiques particuliers.

D’autres proposent les dénominations « genre 1 » et « genre 2 » pour débarrasser la grammaire des stéréotypes sexuels. Or, vous dites que le féminin et le masculin des noms n’est pas sans conséquence sur les représentations des locuteurs. Le soleil est investi d’une connotation de masculinité, et la lune est empreinte d’une certaine féminité, observez-vous. Que voulez-vous dire par-là ?

B. C. : Le linguiste Jacques Damourette et le psychiatre Edouard Pichon ont fait apparaître cette notion de sexuisemblance, c’est-à-dire le fait que les genres humains masculin et féminin sont projetés dans la langue par le biais les genres grammaticaux. Ils ont bien compris que l’espèce humaine est sexuée, et que cela se reflète la langue, en particulier dans le français, qui n’a que deux genres, ce qui implique un certain binarisme. Pour certains termes, c’est plus évident que pour d’autres. Dans le soleil, par exemple, il y a quelque chose de l’ordre du masculin : il a rendez-vous avec la lune… L’océan se distingue de la mer dans notre imaginaire. Je reconnais que c’est assez vague, mais il y a quelque chose à creuser. Dans la langue, il y a du masculin et du féminin, qu’on le veuille ou non. Et cette histoire de « genre 1 » et « genre 2 » ne tient pas la route.

Pourquoi observe-t-on plus de réticence à l’égard de la féminisation des fonctions prestigieuses ? On n’a pas de problème à féminiser « boulanger » en « boulangère ».

B. C. : L’Académie propose une théorie très générale. Le modèle structural de Lévi-Strauss et Dumézil est valable pour tout ! Peu à peu elle évolue jusqu’à cette déclaration stupéfiante de Maurice Druon : « le masculin doit être employé pour les nominations au Conseil des ministres ». Il apparaît clairement que la grammaire est une affaire d’État et que l’État est masculin. Un préfet est forcément masculin, et la langue doit le dire. Les académiciens ont très vite accepté les termes comme « boulangère » ou « institutrice », mais beaucoup moins facilement sur des mots comme « préfet », « recteur », etc.

Dans plusieurs de vos ouvrages, vous insistez sur les rapports entre la langue et le pouvoir. Quelle forme ces rapports prennent-ils en démocratie, ou devraient-ils prendre ? L’usage devrait-il dicter la norme ?

B. C. : Mon livre ouvre le débat à ce sujet. Il faut une norme, c’est indispensable pour pouvoir enseigner la langue. Mais n’oublions pas que l’Académie est le vestige de l’Ancien Régime : elle a été abolie par la Révolution, comme élément de la monarchie. Aujourd’hui, elle s’inscrit dans une démocratie, et doit tenir compte de l’usage. Il importe que les usages soient standardisés, mais pas corsetés. Globalement, la syntaxe et la morphologie varient très peu en francophonie. Les variantes, qui apparaissent d’ailleurs au sein même de la France, concernent essentiellement le lexique. À Lyon par exemple, mais aussi en Belgique, en Suisse, au Québec et dans les textes anciens, on « dîne » à midi et on « soupe » le soir. Or, les dictionnaires ne reflètent que le parler parisien : le dîner désigne le repas du soir. Je rêve du Petit Larousse indiquant : « dîner = repas de midi, sauf emploi régional à Paris ».

Vous rejoignez le Conseil belge de langue française qui met en garde contre le risque que l’écriture inclusive n’entrave la clarté des textes, et qu’ils soient dès lors moins démocratiques. N’est-ce pas simplement une question d’habitude face à cette nouvelle graphie ?

B. C. : Les réformateurs de l’orthographe, dont j’ai longtemps été, veulent rendre la langue claire pour que tout le monde puisse la lire. Donc tout ce qui complique les textes me gêne. Cette notation est peu commode : on ne sait pas comment la lire, etc. Je plaide plutôt pour l’emploi d’outils linguistiques, comme le fait de doubler le terme (au masculin puis au féminin), au lieu d’insérer un point médian avant la marque du féminin. On n’est d’ailleurs pas obligé de doubler les termes dans chaque phrase. « Tous les voyageurs sont priés de descendre », c’est du pluriel générique. Si on ajoute « et sont priés de raser leur moustache », dans ce cas-là, le masculin perd sa valeur générique. L’écriture inclusive, pour moi, c’est une notation technique, qui peut servir pour les offres d’emploi, pour les publicités, etc. Mais, que peut-on en faire littérairement ?

Dieu sait que je suis favorable à la parité dans la langue, mais je tiens que celle-ci dispose de tous les outils nécessaires à cette parité.

Vous qui êtes favorable aux réformes, quelle est votre position sur la simplification de l’accord du participe passé avec avoir, suggérée par deux professeurs belges ?

B. C. : En français, il faut toujours distinguer l’oral et l’écrit. Je pense que l’accord du participe passé avec avoir va se maintenir à l’écrit, parce que ce dernier est soumis à correction. Au Québec, il existe déjà de très bons correcteurs automatiques qui corrigent les participes passés. Donc à l’écrit, ça me semble stable, mais c’est vrai qu’à l’oral, on le fait de moins en moins, d’autant plus que l’accord ne s’entend pas toujours : « Les lettres que j’ai lues». Il faut avoir à l’esprit que nous avons des représentations puristes de notre propre langue. Quand je dirigeais l’Institut de la langue française, nous avions enregistré des gens à leur insu, et nous leur avons ensuite demandé des questions sur la langue. Tous ont déclaré que le ne devant le verbe, pour exprimer la négation, ne pouvait pas disparaître. « On peut pas le supprimer », disaient-ils.

Un de leurs arguments désigne le temps qui est consacré à l’enseignement des règles d’accord du participe passé…

B. C. : C’est un argument qui se tient, mais qui n’est pas entièrement valable selon moi. Parce que ce qu’on enseigne en réalité, c’est la syntaxe (et vous savez à quel point j’aime la syntaxe) : l’accord du participe passé implique de savoir ce qu’est une relative, de savoir identifier un antécédent, de distinguer avoir d’être.

J’ai toujours été favorable aux réformes de la langue, mais je suis confronté quand même à une stabilisation de l'écrit. Grâce à l’enseignement de masse, on n’a jamais autant écrit, et jamais autant lu ! On a donc des « images graphiques » bien ancrées. Lors de la réforme orthographique, parmi d’autres propositions, on a voulu rétablir l’orthographe logique de nénufar. Le mot vient de l’arabe ninufar, donc il faut l’écrire avec un f.  Flaubert, Proust l’écrivaient ainsi. En 1932, au cours d’une séance de l’Académie, un académicien particulièrement endormi, avait confondu avec nymphéas, et a fait mettre un ph à nénuphar, qui ne se justifie pas du tout. Lors de la réforme de 1990, nous avons suggéré de glisser nénuphar dans les mots à réformer. Tollé partout en France: cette petite réforme est devenue « la guerre du nénuphar ». La féminisation, de nos jours, risque de tourner à la « querelle de la cafetière » !

 

À lire : Le Ministre est enceinteBernard Cerquiglini, éd. du Seuil, 208 p., 16 €
 

Propos recueillis par Manon Houtart.

Photo : Bernard Cerquiglini © Astrid di Crollalanza/Ed. du Seuil